"Les gens ont peur. Je prends très au sérieux cette préoccupation."

Interviews, DFJP, 28.01.2011. Tribune de Genève/24 heures, Judith Mayencourt et Xavier Alonso

Tribune de Genève/24 heures: "Quel que soit le résultat de la votation, Simonetta Sommaruga entend empoigner le dossier sécuritaire."

"Avec ou sans initiative, cela ne change rien à ma motivation." Simonetta Sommaruga ponctue plusieurs réponses par cette assertion forte. Dans le rôle difficile de conseillère fédérale qui doit faire barrage à une initiative – "Pour la protection face à la violence des armes" en votation le 13   février – qu’elle avait soutenue lorsqu’elle était conseillère aux Etats, la Bernoise se montre déterminée et habile. Elle prend de la hauteur et renvoie dos à dos les deux camps qui s’invectivent dans une campagne émotionnelle. Aux initiants, elle répète: les lois actuelles suffisent, appliquons-les. Aux opposants, elle réfute leur argumentaire "légitime défense".

Mais surtout, la ministre de Justice et Police veut profiter du débat actuel sur les armes pour élargir sa réflexion à la sécurité publique. Simonetta Sommaruga ne mène campagne ni pour ni contre l’initiative, mais vers la population. Elle martèle un message sans équivoque qui veut imprimer qu’elle a empoigné le dossier sécuritaire: "Je ne laisserai pas les gens seuls avec leurs peurs!"

Même l’armée admet que l’arme à domicile ne se justifie plus. Pourquoi la maintenir?
Il est vrai que les avis sur la nécessité militaire diffèrent. La munition a déjà été retirée. La question de l’arme à la maison a déjà été discutée à de nombreuses reprises au Parlement qui a toujours tranché dans le sens que l’arme doit rester à la maison. Mais au sein de l’armée, la conscience qu’il y a une respon­sabilité par rapport à l’arme a beaucoup augmenté.

Ne reste que l’argument du citoyen soldat: y êtes-vous attachée?
La question n’est pas de savoir si moi j’y suis attachée ou pas… L’argument du citoyen soldat se fait entendre dans le débat et il renvoie à la notion du lien de confiance avec le soldat. Moi, j’ai vécu l’autre aspect: celui des conséquences des armes militaires. J’ai travaillé au foyer pour femmes battues pendant des années, et je connais les situations de ces femmes violentées et menacées par ces armes. Le Conseil fédéral l’admet dans son message au Parlement: moins d’armes dans les ménages, c’est moins de drames et d’accidents.

Alors pourquoi s’opposer à l’initiative?
Les mesures qui ont déjà été prises sont importantes. La loi sur les armes qui s’applique aujourd’hui est stricte. Lorsqu’on achète ou reçoit une arme, même par héritage, on doit remplir les conditions légales, obtenir un permis d’acquisition auprès de la police cantonale. Les conditions sont claires: on ne doit pas avoir de casier judiciaire pour une peine privative de liberté ou pour des peines pécuniaires. L’accès aux armes est également interdit aux personnes qui ont menacé de faire usage d’une arme. Pour les ressortissants de certains pays sans autorisation d’établissement, les conditions sont encore plus sévères. Il y a même une inter­diction d’armes pour des ressortissants de 10 pays. Les règles existent: il faut les appliquer. Je m’y engage quel que soit le résultat de la votation. Car l’initiative n’offre guère de meilleures garanties que la loi actuelle.

Ne craignez-vous pas qu’une fois l’initiative rejetée les contrôles soient moins zélés?
Tout d’abord, on ne va pas revenir en arrière. Nous avons déjà une loi sur les armes qui est stricte. Ensuite, la pression est forte. On constate que la violence par les armes est une préoccupation importante de la population. Beaucoup d’organisations et de mouvements de la société civile, politiquement de tous bords – femmes, Eglises, mais aussi des policiers – se sont impliqués dans le débat. Je ne les vois pas s’arrêter après la votation.

Pourquoi ne pas exiger un registre central des armes plutôt qu’une harmonisation des 26 registres cantonaux?
Pour le moment, on ne connaît que l’intention des cantons, qui est crédible. On constate que les cantons font leur travail quand une personne vient leur demander un permis d’armes. L’échange d’informationonlineentre les cantons devrait donc être similaire aux avantages que pourrait représenter une base de données de la Confédération.

Que vous inspire l’argument de la légitime défense, mis en avant par les opposants?
Ce n’est pas l’argument du Conseil fédéral. En Suisse, l’Etat a le monopole de la violence, il assure la protection des citoyens. Le besoin de posséder une arme pour se défendre ne fait heureusement pas partie de la philosophie de la Suisse, contrairement aux Etats-Unis.

L’idée d’avoir une arme pour se défendre n’est-elle pas en progression, suite à ce débat?
Je constate que le thème est discuté, mais il n’est pas nouveau. Au-delà de cette question spécifique, celle de la violence au quotidien me préoccupe comme cheffe du Département de justice et police. Celle qui peut vous toucher dans la rue, gratuitement. L’agression et la menace sans raison. C’est surtout cela qui fait peur aux gens. Je prends très au sérieux cette préoccupation: c’est important que la population se sente en sécurité dans l’espace public. Les armes ne sont qu’un aspect de cette problématique violence.

Qu’avez-vous appris lors de cette campagne?
J’ai appris… à quel point il est important que, dans ce contexte émotionnel, le Conseil fédéral s’occupe des questions de violence dans l’espace public. Et pas seulement lors d’une campagne de votation. Il ne doit pas laisser les partis politiques cultiver les malaises. Comme cheffe du Département de justice et police, je me dois de répéter que les peurs, les besoins de la population en matière de sécurité sont pris au sérieux par le Conseil fédéral. Mais nous devons avoir l’honnêteté de dire qu’il n’y a pas de solution facile. Dans le domaine de la sécurité, la Confédération toute seule ne va pas changer le monde. C’est la collaboration entre communes, cantons et Confédération qui produira des effets. C’est ma volonté. Je veux aller de l’avant et je ne laisserai pas les gens seuls avec leurs peurs.

Mme Sommaruga, vous est-il difficile de défendre une position qui n’est pas la vôtre?
Les règles du Conseil fédéral sont claires. Je défends une position commune au nom de la collégialité, de la concordance et du respect des institutions. Lorsqu’on postule au poste de conseillère fédérale, on connaît les règles du jeu. Et si on les accepte et respecte les institutions, ce n’est pas spécialement difficile.

Mais la "violence des armes" est une problématique particulière. Pas de cas de conscience?
Non. Parce que le Conseil fédéral et l’initiative poursuivent le même but. Nos objectifs sont aussi d’améliorer la protection contre la violence des armes et de diminuer le nombre d’armes à domicile. Mais encore de nous assurer que les armes sont entre les mains de gens responsables. Le Conseil fédéral est d’avis que les instruments actuels, améliorés constamment dans les années passées, sont suffisants et vont encore déployer des effets, s’ils sont utilisés de manière stricte. L’initiative a déjà eu des effets avant même la votation populaire.