Une ceinture de la mauvaise couleur

Interview, 13 juin 2020: Le Temps, Le roman de la pandémie; Célia Héron et Valère Gogniat  

Tout part d’une ceinture. Karin Keller-Sutter se rend dans un petit magasin de Wil (SG) dans l’après-midi du samedi 14 mars. Elle y avait acheté une ceinture la semaine d’avant, mais le modèle ne convient pas. Mauvaise couleur. Elle ne l’a pas avec elle, mais la vendeuse insiste. Qu’elle prenne la nouvelle aujourd’hui et ramène l’autre la semaine prochaine. Elle peut quand même faire confiance à une conseillère fédérale, non? A cet exact moment, Karin Keller-Sutter ne le dit pas mais elle le pense très fort: le problème c’est qu’ici, la semaine prochaine, ce sera fermé.

La veille, le Conseil fédéral a annoncé des mesures fortes: fermeture des stations de ski, des écoles, restrictions aux frontières… Sans toutefois déclarer l’état de situation extraordinaire. Quand elle quitte Berne pour rentrer chez elle ce soir-là, Karin Keller-Sutter est sereine. Un bon pas a été franchi. Deux petites heures de train qui séparent la capitale de Wil. Elle se dit que le Conseil fédéral n’aura pas à se retrouver avant le vendredi suivant. Elle se trompe. Le samedi 14, les règles ne sont pas respectées. Le beau temps fait sortir les Suisses, au bord des lacs, dans les restaurants qui n’appliquent pas à la lettre la règle des 50 personnes. En Suisse centrale, les stations de ski restent ouvertes. Des installations comme la Jungfraubahn aussi. A Wil, Karin Keller-Sutter va faire ses commissions avec son mari. Elle voit les gens sur les terrasses. Comme si de rien n’était.

Dans la matinée, elle écoute Alain Berset à la radio alémanique. Il pousse un coup de gueule, annonce que des amendes pourraient être infligées si les infrastructures touristiques restent ouvertes. Les deux collègues se parlent au téléphone peu après. C’est bizarre, constatent-ils, le plan ne fonctionne pas vraiment. Karin Keller-Sutter échange aussi un coup de fil avec un proche collaborateur. Tous réalisent que la population n’a manifestement pas pris la mesure de la gravité de la situation.

Elle, oui. Même si elle a mis un peu de temps. Son mari, un médecin, l’équivalent de Daniel Koch pour la ville de Zurich, lui répète depuis fin janvier que la situation est sérieuse. Quand ils regardent ensemble les reportages sur la Chine, il la met en garde; ça va venir ici aussi. Vraiment? Comme conseillère d’Etat, elle en a connu des débuts d’épidémies qui n’ont finalement pas eu de grandes conséquences en Suisse. Rien de bien inquiétant.

La semaine, elle est à Berne. Lui travaille à Zurich. D’ordinaire, ils s’appellent chaque soir pour discuter. Mais, depuis quelque temps, son mari est très occupé. Jusqu’à tard. Elle lui demande: "Mais vous préparez quoi, franchement, dans toutes ces séances?" Simple: ils anticipent la montée en puissance du virus. Elle réalise progressivement l’étendue du problème.

Dimanche 15 mars, elle discute avec Simonetta Sommaruga, présidente de la Confédération. Au fil du week-end, 800 nouveaux cas de Covid-19 sont déclarés en Suisse. Les conseillers fédéraux décident de tenir une séance extraordinaire en début d’après-midi par visioconférence. Une première… qui n’aura en fait pas lieu. La technique ne suit pas. Il faut se voir en personne.

Elle saute dans un train. Son mari l’accompagne pour qu’elle ne se retrouve pas seule, le soir, dans son appartement bernois. Cinq cents mètres séparent la gare du Palais fédéral, elle voit des centaines de personnes au coude à coude sur les terrasses, savourant la lumière chaude d’un dimanche après-midi qui annonce le printemps. Malaise.La réunion n’a pas lieu dans la salle habituelle mais au rez-dechaussée du Bernerhof, un ancien hôtel particulier qui se trouve à quelques dizaines de mètres du Palais et qui accueille maintenant le Département des finances. Les sept Sages ne sont pas seuls. Il y a aussi, sur des chaises placées derrière eux, des secrétaires d’Etat, des chefs d’offices. Daniel Koch, bien sûr.

Aller plus loin. La décision de principe est prise mais il faut une nuit pour préparer juridiquement la plongée dans l’état de situation extraordinaire. (Formellement, la décision sera prise lundi 16 mars dans l’après-midi.)

Ce dimanche soir, Karin Keller-Sutter rentre à pied. Pour elle, tout est clair. C’est la bonne décision. Elle retrouve son mari. Ils soupent, boivent un verre de vin. Elle a de la peine à réaliser: on va tout fermer demain. Une décision unique dans la vie d’une conseillère fédérale. Le lundi matin, elle part tôt. Il y a déjà du monde dans les rues. Elle sent un décalage vertigineux entre la décision qui va être annoncée et le fait que les gens vivent normalement. Elle aurait envie de dire à tout le monde: "Allez encore acheter des collants, des chaussures ou du rouge à lèvres maintenant, car tous ces magasins vont fermer." Première séance avec les représentants des cantons. Elle est aux côtés d’Alain Berset et de Guy Parmelin pour annoncer à de nombreux conseillers d’Etat la décision qui sera prise. C’est nécessaire, il faut franchir ce pas. Tout le monde comprend.

Un conseiller d’Etat s’interroge. Avec ce fameux article 7 de la loi sur les épidémies – "Si une situation extraordinaire l’exige, le Conseil fédéral peut ordonner les mesures nécessaires pour tout ou partie du pays" –, quelle autorité reste aux cantons sur ces mesures? Tous les regards se tournent vers Karin Keller-Sutter, qui représente la justice et la police. Un mot suffit: aucune. Ils doivent se contenter d’exécuter les décisions du Conseil fédéral. Vollzug! (Dans les faits, un contact étroit sera maintenu entre Berne et les représentants des cantons.)

Après la séance du Conseil fédéral, conférence de presse. Karin Keller-Sutter gère bien la pression. Mais, pour la première fois, elle ressent des effets physiques. Comme en dehors d’elle-même. Elle a la chair de poule quand la présidente Simonetta Sommaruga prend la parole en premier pour annoncer l’état de situation extraordinaire, dès minuit. Elle, qui est profondément libérale, se dit: "Karin, tu n’es pas devenue conseillère fédérale pour fermer le pays, pour priver les gens de liberté!" Ça la touche profondément, mais elle n’en souffre pas. Ça fait partie du job.

Quand vient son tour de parler, elle évoque les restrictions décidées aux frontières avec les pays voisins et la thématique cruciale des frontaliers. Au Tessin, ils sont 4200, rien que dans le secteur de la santé. Plus de 20 000 venant de France sont actifs dans ce domaine en Suisse romande et à Bâle. Peuvent-ils continuer de venir travailler? Oui, elle s’en est assurée.

Par la suite, elle perd le fil du temps, ne sait plus quel jour on est. Elle enchaîne de longues journées de travail où il n’est question que du coronavirus. Karin Keller-Sutter a envie de tenir un journal durant cette période, comme l’ont fait certains de ses prédécesseurs au Conseil fédéral. Mais renonce, faute de temps.

Elle continue d’aller au supermarché; elle prend, elle aussi, un petit numéro. En résistant à cette étrange envie d’acheter plus que nécessaire. Dans les rayons, des gens l’interpellent pour la remercier, elle et tous ses collègues du Conseil fédéral. C’est rare, une telle unanimité. Karin Keller-Sutter loue le calme de ses concitoyens. Elle ramènera la fameuse ceinture dès que les magasins pourront rouvrir…

Dernière modification 13.06.2020

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