De la politique communale jusqu’au sommet du pays

Interview, 9 mars 2021: Journal de Morges; Cédric Jotterand

Journal de Morges: "La conseillère fédérale cumule un nombre important d’élections, à tous les échelons de la politique suisse. Comme beaucoup d’élus de ce district, elle a commencé son parcours dans sa commune il y a près de trente ans!"

Un parcours exemplaire, presque symbolique de ce que la Suisse aime dépeindre quand ses experts évoquent notre démocratie. De sa ville de... Wil au Palais fédéral bernois, Karin Keller-Sutter a en effet tracé son sillon de la base au sommet, élue au gouvernement en décembre 2018, après une première tentative infructueuse quelques années plus tôt.

On peut donc être au contact des «Grands de ce monde» après avoir déposé son nom sur une liste comme les centaines de citoyens élus ce dimanche simplement pour se mettre au service de sa commune. «Et cela a d’ailleurs commencé par un échec! C’était en 1988 et je n’en garde pas un mauvais souvenir, car si je n’ai pas été élue lors de cette première candidature, j’ai tout de même rencontré mon mari durant la campagne», rigole Karin Keller-Sutter, qui s’empresse de préciser. «Depuis tout ce temps, il est toujours à mes côtés!»

Âgée de vingt-cinq ans à l’époque, l’actuelle conseillère fédérale brûle de «rentrer» en politique. «J’avais un intérêt profond pour la chose publique et je sortais d’un semestre à l’étranger au Québec, dans une ville de Montréal qui bouillonnait dans un environnement très politisé. J’étais prête et j’ai adhéré au Parti radical (ndlr: aujourd’hui le PLR). J’étais déjà engagée avant, je présidais notre association d’étudiants. Mais sur le plan familial, à part un oncle syndic et un ancêtre également syndic et député cantonal qui a joué un rôle historique au 19e siècle, en votant pour la dissolution du Sonderbund, on ne peut pas vraiment parler de tradition ni de discussions permanentes autour de la table; ça non.»

Des amis pour la vie
C’est donc tout naturellement que la jeune femme remporte sa première élection à 28 ans dans son fief de Wil, où elle s’implique avec force pour «sa» commune. «La politique, qu’importe le cadre, ce sont des amitiés qui se nouent, une émulation, des intérêts et des enthousiasmes pour des idées. J’étais un peu plus engagée que les autres, j’avais fondé la section des jeunes radicaux et à un moment donné, on vous sollicite et tout s’enchaîne.»

Allusion à ce mandat de députée, après une première tentative pour se faire connaître, qui tombe en 1996, à 33 ans. «Ça me fait sourire, car nous avions bien discuté avec mon mari et il était clair pour nous deux que le parlement saint-gallois serait la dernière étape, en parallèle à mon métier d’interprète. Parfois, il me rappelle que je le lui avais promis!»

Mais comme les promesses n’engagent que ceux qui y croient, tout le canton - bientôt le pays - voit en elle une étoile de la politique qui les accompagnera sur une liste à chaque fois qu’une élection se présentera. Elle a cependant dû se battre, en 2000, pour intégrer le Conseil d’État, dans une «catégorie» encore peu réservée aux trentenaires à l’époque et dans un parti dominé par les hommes. «Là, je “devais” vraiment gagner. Il y avait une dizaine de candidats, un gros enjeu pour mon parti qui voulait regagner un siège et le succès était incertain. C’est là qu’il faut débattre, convaincre, défendre son travail, ce qui n’a jamais été un stress, encore moins une corvée. Les soirées avec les membres, les podiums devant le public, j’ai toujours aimé ça.»

Le bon moment

S’impose alors une autre réalité pour elle. «À 36 ans, c’est tout à coup devenu mon métier, une activité qui prend tout votre temps. D’un côté, je me suis beaucoup réjouie de cette élection, mais j’ai aussi compris qu’il y aurait une coupure avec la vie d’avant, que je ne pourrais plus planifier la suite.»

Avec le recul, comment expliquer que la bonne fée de la politique ait choisi son berceau pour s’y pencher. «C’est un mélange de tout. Il y a l’ambition, mais la chance est aussi très importante. Vous pouvez être la meilleure, mais ce n’est pas le moment et il faut simplement l’accepter. Et puis plus tard, on vous considère comme une valeur sûre, une locomotive pour une campagne où les membres comptent sur vous. Donc vous y allez, point!»

L’échec, Karin-Keller Sutter ne l’a pas souvent tutoyé, hormis lors de sa première tentative pour le Conseil fédéral en 2010. «Il ne faut pas confondre l’échec avec l’expérience. En 1992, le parti m’a par exemple présentée aux cantonales pour préparer le terrain, le but étant d’être élue la fois suivante.» Comme certains «battus» de dimanche qui ont désormais un nom et un visage pour les futurs rendez-vous. «Échouer n’est pas un problème, c’est une idée fixe des hommes qui croient qu’il faut réussir tout de suite. C’est aussi comme cela à l’école et dans la vie privée: on avance par étapes.»

La prochaine, pour elle, s’appelle Berne, où elle devient dès 2011 une conseillère aux États qui compte, l’une des rares à disposer d’une visibilité nationale. «J’ai vraiment apprécié ce mandat. Aux États, il existe une réelle complicité, indépendamment des partis. Il y a un climat de confiance et ça joue encore un grand rôle aujourd’hui. Je peux toujours me tourner vers mes anciens collègues pour faire avancer les dossiers importants.»

Le métier de conseiller fédéral n’existant pas, comment «ose-t-on» prétendre un jour à la gouvernance d’un pays? «Au bout d’un moment, vous cumulez assez d’expérience pour savoir que vous êtes prêt. L’exécutif, puis la présidence des États en 2017 m’ont confortée dans la perception que je pouvais y aller.»

Reste que si la politique est belle, il faut bien admettre qu’elle concerne de moins en moins de monde, comme en témoignent des taux de participation qui font froid dans le dos. «Je veux dire aux élus du week-end que ça vaut vraiment la peine de s’engager pour la cause publique. C’est quand même un privilège quand on voit comment cela se passe parfois dans certains pays.»

N’y a-t-il tout de même pas un bémol dans ce décor un peu «rose»? «Tout n’est pas agréable, c’est sûr. Mais si je regarde ma vie politique, la première chose qui me vient à l’esprit est que j’y ai trouvé des amis pour la vie et dans tous les partis et c’est ça le plus enrichissant.»

Au bas de l’échelle

Reste que s’occuper de la déchetterie ou du chemin forestier quand on rêve d’égalité, de développement durable ou de changer le monde, n’est-ce pas également la porte ouverte aux frustrations? «Au départ, j’étais comme les jeunes d’aujourd’hui et j’espérais travailler pour l’ONU afin de résoudre les conflits internationaux. Mon frère m’a dit: “Commence déjà par ta commune!” Il n’avait pas tort, car j’ai beaucoup appris en gérant l’assainissement du cimetière et la rénovation de la station d’épuration. On ne peut pas changer le monde sans avoir connu la base au niveau local.»

Si elle a accumulé les succès, Karin Keller-Sutter ne gardera pas un souvenir impérissable de ce dimanche de vote. Pendant que les élus municipaux trinquaient à leur réélection, elle n’a effet pas été suivie par le peuple sur les deux objets qu’elle défendait, soit l’initiative «anti-burqa» et l’identité électronique.


«Les élus ont tout mon respect»

Karin Keller-Sutter ne regarde pas de haut les municipaux de villages élus ce dimanche, elle qui écrit toujours personnellement aux élus de sa commune pour les féliciter. «Nous avons à Wil une tradition qui est d’offrir l’apéritif à tous les citoyens qui occupent un mandat électif. Cela se passe le 31 décembre et je n’ai jamais raté ce rendez-vous, quelle que soit ma fonction! J’ai beaucoup de respect pour ceux qui s’engagent au niveau communal car c’est l’échelon le plus exigeant. À Berne ou au Conseil d’État, on peut s’appuyer sur de nombreux collaborateurs et des experts de chaque question, mais dans un village il faut être compétent et proche des gens, ce qui entraîne des retours immédiats. C’est une chance d’avoir des responsabilités, mais on se retrouve souvent seul pour assumer les décisions. Les citoyens ne doivent pas oublier tout le travail qui est ainsi accompli pour le bien public.»


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Dernière modification 09.03.2021

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