"Ces réfugiés, ce pourrait être nous"

Interview, 9 mars 2022: 24heures, Tribune de Genève; Florent Quiquerez

24heures, Tribune de Genève: "Karin Keller-Sutter remercie les Suisses de leur solidarité envers les Ukrainiens en exil et admet que le conflit laisse de nombreuses questions en suspens."

La Russie vient de mettre la Suisse sur la liste des pays hostiles. Est-ce qu’il faut en avoir peur?
Il fallait s’y attendre. Quand la Suisse a adhéré aux sanctions européennes, le Conseil fédéral a clairement dit que cela pourrait avoir des conséquences économiques. Mais ça ne me fait pas peur. Nous devons décider de quel côté de l’histoire nous voulons nous placer. Pour moi, la réponse est claire.

Tous les jours, l’horreur gagne en intensité. Comment vivez-vous ça?
Des crises, nous en avons vécu. Mais celle-ci me touche particulièrement. Le matin de l’invasion, j’étais dans la cuisine en train de lire le journal, quand mon mari m’a dit: "Ils sont en train d’attaquer Kiev." Je me suis fait cette réflexion: "En Suisse, les gens se sont réveillés en sécurité, avec les soucis quotidiens. En Ukraine, ils se sont réveillés avec la guerre." Ça m’a aussi beaucoup affectée, car l’oppression russe, c’est quelque chose de présent dans ma famille.

Pourquoi?
Ma belle-sœur vient de Varsovie. Elle s’est mariée avec mon frère en 1979 pendant la guerre froide. Quant à mon père, il a fait plus de 900 jours de service pendant la Seconde Guerre mondiale. C’était un anticommuniste et un antinazi convaincu. En 1989, l’année de mon mariage, j’ai vécu la libération des pays de l’Est avec la chute du mur de Berlin. Personne ne pensait alors qu’en Europe, un pays pourrait à nouveau être envahi.

Beaucoup de Suisses veulent accueillir des Ukrainiens. Est-ce que cette idée vous a traversé l’esprit?
Comme conseillère fédérale, j’ai un autre rôle. Je dois me concentrer sur l’organisation de cet accueil. C’est ce que je me suis attelée à faire dès le début de la crise, en m’entretenant avec mes collègues européens et en proposant la mise en place du statut S.

Est-ce que toutes les initiatives individuelles pour aider les Ukrainiens sont bonnes, ou faut-il faire attention à se coordonner?
J’en suis très contente et remercie la population de cette incroyable solidarité. Suivant le nombre d’Ukrainiens qui viendront en Suisse, nous dépendons de cette aide. Elle nous soulage aussi.

Les Ukrainiens sont européens et chrétiens, c’est ce qui explique cette solidarité?
La proximité du conflit change la donne. On parle d’une guerre d’invasion sur le sol européen. À nos portes, il y a des gens qui fuient leur pays, qu’il faut nourrir, protéger. On se rend compte que ça pourrait aussi être nous. Quand je parle aux gens autour de moi, ils ont peur d’une escalade.

Est-ce qu’il y a deux poids, deux mesures avec la Syrie ou l’Afghanistan?
La Syrie, c’était une guerre civile. Il y a eu des millions de réfugiés qui ont été accueillis en Europe grâce notamment à une clé de répartition. Pour l’Afghanistan, la situation était différente. Il n’y a pas eu de flux migratoire de cette ampleur. Mais la Suisse a répondu présent. Nous avons apporté de l’aide sur place, comme le reste de l’Europe l’a fait. Quant aux Afghans qui arrivent en Suisse, ils sont protégés de façon provisoire; les retours sont suspendus. Ils sont d’ailleurs la première nationalité au niveau des procédures d’asile. La communauté afghane compte plus de 20’000 personnes dans notre pays.

La Confédération va passer à 9000 places d’accueil. Mais on parle à terme de 5 à 7 millions de réfugiés. Est-ce qu’on est capable de monter en puissance?
Il le faut. Pour l’heure, la Pologne, la Slovaquie ou la Roumanie parviennent à maîtriser les flux à l’intérieur de leurs frontières. Beaucoup de réfugiés vont rester dans ces pays voisins. Ce sont des femmes et des enfants qui ont un mari, un frère, un père resté sur place pour défendre le pays. C’est l’écho que nous avons aussi des personnes qui arrivent en Suisse. Elles nous disent merci, mais veulent rentrer dès que possible.

Est-ce qu’une clé de répartition est prévue au niveau européen?
Non, pour l’instant, ce n’est pas souhaité par les pays de l’Est. Probablement parce qu’ils ne veulent pas créer de précédent, mais aussi parce qu’il y a une importante diaspora dans ces pays. En Pologne, on parle d’un à deux millions d’Ukrainiens. Ce sont autant de gens qui peuvent accueillir les réfugiés chez eux. Mais si un mécanisme de solidarité devait être activé, la Suisse offrirait son soutien.

Est-ce que la Suisse va aider directement les pays limitrophes?
Le DFAE apporte déjà une aide humanitaire. Il faudra l’augmenter le cas échéant. Cette aide est très importante, surtout pour les pays les plus pauvres, comme la Moldavie.

Avec le statut S, les Ukrainiens peuvent rester en Suisse, travailler. Les enfants peuvent être scolarisés. Mais si la guerre s’éternise, on fait quoi?
Ça deviendra difficile. La seule réponse que je peux vous donner, c’est ce que dit la loi. Si le Conseil fédéral ne le révoque pas, après cinq ans, le statut S se transforme en permis B. Pour l’instant, l’urgence est d’aider ces gens. Pour la suite, nous essayons d’être le plus flexibles possible.

Avec la chape de plomb qui s’abat sur la Russie, faut-il aussi s’attendre à un afflux de citoyens qui fuient le régime?
Si l’instabilité gagne le pays, il pourrait y avoir des mouvements de population. Des opposants politiques ou des journalistes pourraient également chercher l’asile. Pour le moment, il y a beaucoup d’interrogations, mais peu de réponses.

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Dernière modification 09.03.2022

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