Simonetta Sommaruga revient aux sources

Mots-clés: Immigration | Asile

Interviews, DFJP, 26.03.2015. La Liberté; Serge Gumy

La Liberté: "La socialiste bernoise siégeait hier à Fribourg avec ses collègues du Conseil fédéral. L’occasion pour elle d’évoquer ses sept années sur les bords de la Sarine entre musique et politique."

Qu’est-ce que cela vous a fait de revenir dans cette ville où vous avez vécu sept ans?
Simonetta Sommaruga: C’étaient des années importantes pour moi. C’est à Fribourg que je suis entrée en politique. Je le dois notamment à mes rencontres avec Ruth Lüthi (conseillère d’Etat entre 1991 et 2006) et Otto Piller (conseiller aux Etats de 1979 à 1995). C’est en partie grâce à eux que je suis entrée au Parti socialiste, attirée par leur manière de faire de la politique: une politique sociale, pour les plus faibles, mais ouverte, constructive, qui cherchait à jeter des ponts.

Fribourg, pour moi, a d’ailleurs toujours été un canton-pont de par son bilinguisme, un canton ouvert aux différentes cultures, ouvert au monde en particulier grâce à son université, où j’ai commencé des études de littérature espagnole et anglaise, que je n’ai pas terminées. Je me souviens enfin de la Basse-Ville, des environs de Fribourg, que je trouve magnifiques, et de soirées au théâtre du Stalden.

Au fait, pourquoi êtes-vous venue vivre à Fribourg?
Après des études à l’étranger, j’ai rejoint à Fribourg des parents qui y vivaient. Et puis, j’y ai trouvé un emploi, comme professeure de piano au Conservatoire (elle enseignait à Fribourg et à Farvagny, ndlr). J’ai aussi été organiste à la paroisse Saint-Jean, en Basse-Ville. La musique joue un rôle important à Fribourg, et cela me plaisait.

A l’époque, en effet, vous viviez de et pour la musique…
C’était mon métier, même si j’étais en train de changer de voie. A partir d’un certain âge, en effet, vous savez jusqu’à quel niveau vous pourrez faire carrière, et la mienne approchait de son terme. En parallèle à la musique, j’ai travaillé pendant cinq ans à Solidarité Femmes, la nuit, dans l’appartement protégé où étaient recueillies des femmes et des enfants victimes de violence domestique. Cette expérience m’a politisée.

Comment traduisez-vous cette expérience dans votre action politique aujourd’hui?
La place de la femme dans la société reste une question politique d’actualité. Juridiquement, la Constitution fédérale affirme l’égalité entre hommes et femmes. Mais des questions restent ouvertes: à travail égal, hommes et femmes ne gagnent toujours pas un salaire égal. Les femmes restent sous-représentées dans les organes dirigeants des entreprises. La conciliation entre vie professionnelle et vie familiale demeure compliquée – pour les hommes aussi, d’ailleurs. Or, une femme économiquement indépendante peut mieux se tirer d’une passe difficile. A Solidarité Femmes, j’ai rencontré des femmes qui n’osaient pas quitter leur mari violent parce qu’elles étaient économiquement complètement dépendantes. La prévention de la violence, en particulier conjugale, me tient très à cœur. Enfin, dans les différentes réformes du droit de la famille, ma priorité est demettre l’intérêt de l’enfant au centre.

A Fribourg, vous avez également amélioré votre français…
Je le dois en partie à mes élèves de piano. Il n’y a pas meilleurs professeurs que les enfants, parce qu’ils sont très ouverts et disent sans gêne ce qui ne va pas! Enfant, je parlais un peu le français, notamment avec mes cousines françaises, et je l’ai appris à l’école. Mais à Fribourg, le français est devenu incontournable pour moi. Et ce qui m’a profondément imprégnée, c’est la cohabitation de différentes langues. A Solidarité Femmes, chacune parlait la sienne, pendant les repas on passait souvent de l’une à l’autre. Je vis la même chose aujourd’hui auConseil fédéral. Chacun s’exprime dans sa langue. Cette présence de plusieurs langues, c’est aussi celle de plusieurs cultures, de différentes manières de réfléchir, différentes façons de voir le monde. Fribourg a le grand avantage de permettre cette rencontre. Cette expérience m’a beaucoup appris pour mon activité d’élue fédérale.

L’enseignement des langues fait l’objet d’un vif débat dans plusieurs cantons alémaniques. Le renvoi du français à l’école secondaire menace-t-il la cohésion nationale, selon vous?
La connaissance des langues nationales est primordiale pour la cohésion de la Suisse multilingue et multiculturelle, c’est évident. On ne peut pas comprendre la Suisse sans comprendre au moins une autre langue du pays. Et à mon avis, il faut apprendre les langues le plus tôt possible, car on sait que les enfants ont plus de facilité que les adultes.

Cela dit, c’est en priorité aux cantons de régler cette question, l’école primaire est de leur compétence. Le Conseil fédéral évaluera toutefois d’ici juin s’il y a lieu pour la Confédération d’intervenir.

Vous avez vécu quatre ans en Singine, à Ueberstorf. Le sujet dont on parle là-bas, c’est l’installation d’un centre de requérants d’asile à la Gouglera. Que vous ont inspiré les réactions virulentes de citoyens lors de la séance d’information du 25février dernier?
L’annonce de l’ouverture de centres d’hébergement pour demandeurs d’asile a aussi provoqué des réactions très fortes ailleurs, cela se passe souvent de la même manière. Dans un premier temps, la population ressent de l’insécurité, parfois de la peur. Elle se demande: pourquoi chez nous et pas ailleurs?
J’entends ces réactions de crainte. Mais partout où nous avons ouvert des centres, les inquiétudes sont retombées. Dès que les requérants d’asile sont là, la population voit qu’il s’agit d’êtres humains. Car au-delà de toutes les émotions, n’oublions pas que nous parlons bien d’êtres humains. Je ne voudrais pas que les gens se sentent écrasés et mis devant le fait accompli. Même si, dans le cas de la Gouglera, la décision a été prise et que nous ne reviendrons pas en arrière.

Cela ne doit pas nous empêcher de réfléchir à ce qui pourrait être amélioré pour une prochaine fois.

Par exemple, la Confédération n’aurait-elle pas dû informer plus tôt les autorités de Chevrilles?
Nous informons toujours la commune le plus tôt possible. Après, ce sont ses autorités qui décident quand elles entendent informer leurs concitoyens. Si elles veulent communiquer tout de suite, nous avons évidemment moins de temps pour préparer ensemble les mesures d’accompagnement qui permettront de répondre aux questions de la population. Dans le cas contraire, il faut que ces mêmes autorités soient d’accord de garder l’information confidentielle le temps de cette préparation.

Est-il raisonnable de concentrer 300 requérants d’asile dans une commune de 1500 habitants?
En collaboration avec les cantons, nous sommes en train de réorganiser les procédures d’asile, dans le but de les accélérer. Il est en effet souhaitable, tant pour les requérants eux-mêmes que pour la population suisse, que l’on détermine rapidement qui peut rester ici en tant que réfugié et qui doit partir. Pour ce faire, il faut concentrer en un seul lieu, dans des centres fédéraux plus grands que les centres actuels, les requérants et les représentants des autorités.

Nous sommes donc à la recherche d’emplacements pour ces centres fédéraux. La Gouglera est le premier que nous avons trouvé, sur proposition du canton de Fribourg. Comme partout ailleurs, nous mettrons en place un groupe d’accompagnement avec des représentants de la population, des mesures de sécurité, un numéro d’appel pour les questions ainsi que des programmes d’occupation pour les requérants.

Fribourg est le neuvième canton à accueillir une séance extra-muros du Conseil fédéral depuis 2010. Le gouvernement aurait-il besoin de resserrer le lien avec la population?
Non. En Suisse, ce lien est naturel de par la démocratie directe, qui assure une participation étroite de la population aux décisions politiques. Ce système implique une grande proximité entre la population et les autorités. Les séances extra-muros ne sont qu’une possibilité de rencontre, mais de loin pas la seule. Tous les conseillers fédéraux ont des contacts très directs et réguliers avec les citoyens. Car que ce soit dans les rues de Berne ou en marge de réunions aux quatre coins du pays, les gens nous abordent de manière spontanée.

La distance ne se creuse-t-elle pas avec la population, au vu des défaites plus nombreuses du Conseil fédéral lors de votations?
Je ne partage pas cette analyse. D’abord, par le passé aussi, le peuple a parfois pris le contre-pied du gouvernement. Et si ces cas sont plus nombreux ces dernières années, je n’y vois ni méfiance, ni distance, mais le signe que le monde d’aujourd’hui est plus complexe. La globalisation invite l’international de plus en plus souvent dans les affaires intérieures. En même temps, cette globalisation ne profite pas à tout le monde, d’où le scepticisme d’une partie de la population. Dans un système de démocratie directe, cette complexité requiert de l’attention.

Le peuple peut s’exprimer, vous devez appliquer ses décisions. Que répondez-vous à l’UDC qui vous accuse de ne pas respecter cette volonté populaire?
Prenez l’initiative sur le renvoi des étrangers criminels. Il a toujours été clair, y compris avant la votation, que des revendications de ce texte étaient en contradiction avec d’autres droits fondamentaux inscrits dans notre Constitution. Le Conseil fédéral, puis le parlement ont fait un gros travail pour tenter de concilier des exigences parfois contradictoires entre l’initiative adoptée par le peuple et les droits fondamentaux.

Pour ce qui relève de l’initiative "Contre l’immigration de masse", son application ne bute pas sur les droits fondamentaux, mais sur nos relations bilatérales avec l’Union européenne, qui sont chères aux Suisses, comme l’ont prouvé d’autres scrutins populaires. Pour résoudre cette quadrature du cercle, nous suivons actuellement deux pistes parallèles qu’il nous faudra tenter de faire converger d’ici à février 2017.

La démocratie directe recèle-t-elle des dangers, selon vous?
Non. Je n’utiliserai en aucun cas le mot "danger". En revanche, la démocratie directe peut créer des tensions entre, d’une part, des décisions populaires, et d’autre part, la Constitution fédérale – qui a aussi été adoptée dans les urnes – ou des accords internationaux. Mais plutôt que de limiter les droits populaires, il incombe au parlement de concilier ces impératifs parfois contradictoires. Et c’est ce qu’il a (bien) fait pour la mise en œuvre de l’initiative sur le renvoi.

vers le haut Dernière modification 26.03.2015