"Cerner les causes de la migration"

Interviews, DFJP, 10.11.2017. Le Temps; Lise Bailat

Le Temps: "La tenue prochaine, à Berne, d’une rencontre ministérielle axée sur la migration attise les critiques. La conseillère fédérale Simonetta Sommaruga défend la nécessité d’un dialogue intercontinental."

Vu de Suisse, avec 14 000 demandes d’asile sur les neuf premiers mois de l’année, on pourrait penser que la crise migratoire est en train de se résorber. Un faux-semblant?
Il est vrai que nous enregistrons en Suisse une nette diminution des demandes d’asile: nous attendons environ 18 000 demandes cette année, contre près de 40 000 en 2015. Quelles en sont les raisons? Beaucoup moins de migrants arrivent en Italie depuis l’Afrique. Cela a un effet sur la Suisse. Deuxièmement, l’Italie enregistre presque tous les migrants et endosse ainsi la responsabilité de leur procédure d’asile selon l’accord de Dublin. Troisièmement, nous avons beaucoup travaillé ces dernières années pour réformer notre système d’asile, avec pour effet que les personnes qui n’ont pratiquement aucune chance d’obtenir une protection sont beaucoup moins nombreuses à demander l’asile. D’un point de vue européen, on a donc l’impression que la crise est résorbée, mais la situation reste catastrophique pour les migrants en Afrique du Nord.

Vous évoquez la diminution du nombre de migrants arrivant en Italie. C’est sans doute un effet de la première rencontre du Groupe de contact pour la Méditerranée centrale, au cours de laquelle il a été décidé de renforcer les capacités des garde-côtes libyens. Pour quels résultats?
Les garde-côtes libyens ont pu sauver 14 000 personnes de la noyade cette année. Mais dans le même temps, nous sommes très conscients qu’une diminution des traversées et des noyades ne suffit pas à éviter les drames humains liés aux migrations, les morts dans le désert par exemple. La Suisse, pays hôte de la conférence du Groupe de contact, propose ainsi l’établissement d’une déclaration commune avec, pour point fort, la protection des migrants, tout au long de la route migratoire. Un pays ne peut pas résoudre seul les problèmes dans ce domaine. L’instabilité en Libye ces dernières années a touché non seulement le pays lui-même mais a aussi affecté toute la région d’Afrique du Nord et subsaharienne.

Des enquêtes journalistiques allèguent que l’Italie a soutenu financièrement des milices libyennes pour parvenir à freiner la migration à destination de l’Europe. Cela vous interpelle?
Nous ne disposons pas d’informations sûres. Lors de mon récent voyage en Tunisie, j’ai parlé de ces soupçons avec différentes organisations internationales actives en Libye. Malgré leur excellente connaissance du terrain, elles n’ont pu ni confirmer, ni infirmer ces allégations. Mais je pense que notre responsabilité est désormais, avec les pays africains, de nous engager en Libye et sur la route migratoire à destination de ce pays. La majorité des migrants qui setrouvent dans cette région viennent d’Afrique de l’Ouest et cherchent un travail, à défaut de perspectives dans leur propre pays. Or souvent, des passeurs profitent de leur situation difficile. Un grand nombre de ces migrants vivent des situations absolument épouvantables, par exemple dans des centres de détention en Libye. Ils ont besoin d’aide, même s’ils ne sont pas des réfugiés au sens des Conventions de Genève et n’obtiendraient pas l’asile en Europe.

L’Europe ne contribue-t-elle pas à la réalisation d’une veille revendication de l’UDC, à savoir créer des camps de migrants en Afrique du Nord pour les stopper avant qu’ils ne quittent le continent?
Il ne faut pas tout mélanger! Il n’est pas question de délocaliser notre politique d’asile en Afrique. Un grand nombre de migrants qui sont en Libye n’aspirent pas à traverser. Il faut en finir avec cette vue eurocentrée qui consiste à croire que tous les Africains rêvent de venir en Europe. Mais ce n’est pas une raison pour fermer les yeux sur les drames humains qui se jouent en Afrique. D’où notre volonté d’axer la réunion du Groupe de contact sur la protection des migrants.

Le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) parle de torture, d’exécutions extrajudiciaires, de violence sexuelle, en Libye et le long de la route migratoire vers ce pays. Quelles sont les priorités pour améliorer la protection de ces exilés?
J’ai rencontré à Agadez, au Niger, des jeunes hommes qui rentraient de Libye où ils s’étaient rendus en quête d’un travail. Ce qu’ils y avaient vécu est inimaginable et ils n’aspiraient qu’à une chose: obtenir de l’aide pour rentrer dans leur pays d’origine. Notre motivation est de tout faire pour pouvoir libérer ceux qui se trouvent dans de telles situations de détresse. Il faut pour cela tout d’abord que les organisations internationales aient accès aux centres de détention de migrants en Libye. Ensuite, il faut offrir la possibilité d’un retour volontaire aux personnes qui ne peuvent prétendre au statut de réfugié et ont migré pour des raisons économiques, en organisant le voyage du retour et en les aidant financièrement.

Et pour les personnes qui peuvent prétendre au statut de réfugié?
Pour ceux qui ont fui leur pays parce qu’ils y étaient persécutés et se trouvent aujourd’hui bloqués en Libye ou dans les pays voisins, le HCR propose de tenter une évacuation d’urgence vers un lieu sûr. Je pense que l’Europe a la responsabilité de faire des propositions et de trouver une place à ces réfugiés reconnus par le HCR.

C’est le fameux projet de réinstallation dont on a parlé dans la presse dominicale. Allezvous proposer au Conseil fédéral que la Suisse participe à ce projet, et si oui, de quelle manière?
Le HCR cherche des pays pour accueillir ces personnes particulièrement vulnérables, qui ne peuvent ni rentrer chez elles ni rester là où elles se trouvent, parce qu’elles y sont aussi en danger. La Suisse a eu pendant longtemps cette tradition humanitaire d’accueil de groupes de réfugiés, par exemple lors de la guerre du Vietnam avec les boat people. Cette pratique a été stoppée pendant les années 1990. Le Conseil fédéral a renoué avec cette tradition en 2013 et a accepté depuis lors l’accueil d’un total de 3500 personnes, principalement de la région syrienne. En ce qui concerne la situation en Afrique, je pense que la Suisse doit examiner la possibilité de participer à un projet de réinstallation, avec d’autres pays européens bien sûr, que j’invite aussi à répondre à la demande du HCR.

Il s’agit de pansements sur une plaie à vif. Sur le fond du problème, que propose le Groupe de contact?
La politique migratoire ne peut pas résoudre tous les problèmes économiques et politiques. Je pense en effet que notre tâche consiste à examiner les causes profondes de la migration. J’ai parlé avec de nombreux migrants. S’ils quittent leur pays, c’est souvent parce qu’ils n’y ont aucune perspective. Or, il est tout de même extraordinaire de voir des pays africains riches en matières premières avoir une population si pauvre. Jepense que nous avons aussi un travail à faire à ce niveau-là.

Vous plaidez pour l’initiative dite "pour des multinationales responsables"?
Le Conseil fédéral rejette cette initiative. Il partage son objectif principal, mais privilégie une autre voie. Je m’engage beaucoup pour une disposition anti-corruption que le gouvernement propose dans la révision du droit de la société anonyme, actuellement en discussion au parlement. Il s’agit d’obliger les entreprises actives dans l’extraction de matières premières à rendre transparents les paiements aux gouvernements qui dépassent 100 000 francs. C’est un petit pas, mais un pas important vers plus de transparence. Nous ne pouvons en effet pas fermer les yeux. Je me suis rendue en Guinée, pays qui abrite les troisièmes plus grandes réserves de bauxite au monde. Des consortiums internationaux exploitent les mines. J’ai vu les trains emporter la bauxite jusqu’au port, d’où elle quitte le pays sans avoir profité à la population.

vers le haut Dernière modification 10.11.2017