"Si le secteur des matières premières ne parvient pas à se tenir à ses propres règles, il faudra des règles étatiques"

Interviews, DFJP, 12.11.2017. SonntagsZeitung, Le Matin Dimanche; Christian Brönnimann, Catherine Boss, Oliver Zihlmann

Le Matin Dimanche: "La conseillère fédérale Simonetta Sommaruga menace l’industrie des matières premières, éclaboussée par les révélations des 'Paradise Papers': si elle ne fait pas d’efforts pour lutter contre la corruption, l’État devra s’en mêler."

Les "Paradise Papers" montrent que des entreprises et des hommes d’affaires suisses réalisent des millions de profits au détriment de l’Afrique. Quelle est votre réaction?
J’ai lu très attentivement ces enquêtes et j’ai été impressionnée de voir à quel point elles racontent dans le détail comment certaines affaires se sont déroulées. Le fond, en revanche, n’est malheureusement pas nouveau: la population africaine est lésée par des multinationales et des fonctionnaires corrompus.

Est-ce que cela vous touche?
Oui, je suis préoccupée par le fait que 70% des personnes touchées par une pauvreté extrême dans le monde vivent dans des pays riches en matières premières. Et que la mortalité infantile soit la plus haute là où il y a le plus de ressources naturelles. 

Que pensez-vous du fait que la présidente des CFF, Monika Ribar, a été liée à des affaires controversées sur ce continent?
Pour chaque nomination à la tête d’une entreprise proche de la Confédération, les candidats doivent déclarer leurs mandats d’administrateurs pour éviter les conflits d’intérêts. Je pars du principe que cela a été fait dans ce cas-là aussi

Les liens entre Glencore et le Congo étaient connus depuis plusieurs années. Avez-vous sous-estimé cette affaire?
Le Conseil fédéral a dit, il y a trois ans déjà, qu’il fallait introduire une disposition anticorruption pour le secteur des matières premières. Le projet est maintenant devant le Parlement. Mais le Conseil fédéral ne peut pas dicter à chaque entreprise avec qui elle doit travailler.

Les dispositions prévues obligeraient les entreprises du secteur des matières premières à rendre publics leurs paiements à des États étrangers. Qu’est-ce que cela changerait?
La population de ces pays doit savoir combien d’argent le gouvernement encaisse grâce aux matières premières. Ce n’est que de cette manière qu’elle peut, avec le soutien d’ONG, exiger du gouvernement qu’il rende des comptes sur la manière dont a été utilisé cet argent. Et puis, il y a des cas, tels que ceux mis au jour par les "Paradise Papers", dans lesquels le gouvernement attribue des licences de production à un prix beaucoup trop bas – et l’argent arrive directement dans les poches des fonctionnaires. Ces cas pourront plus facilement être découverts. La transparence n’est pas un remède miracle, mais une condition pour que la population ait une chance de poser des questions et revendiquer ses droits.

Vous voyagez souvent en Afrique. Quelles sont les conséquences de l’extraction de matières premières?
Je suis allée en Guinée, par exemple. Le pays dispose du troisième plus gros gisement de bauxite au monde, la matière première qui sert à fabriquer l’aluminium. J’ai visité une mine et j’ai vu comment elle est directement amenée au port par train. Toute la création de valeur se fait ensuite à l’extérieur du pays. La population n’en profite pas. Au Niger, c’est la même chose avec l’uranium. Un élu local m’a décrit comment il était extrait. Les effets sur l’environnement sont dévastateurs. Pourtant, les habitants de la région n’ont même pas l’électricité.

Cette semaine, un bateau est arrivé en Italie en provenance du Nigeria avec, à son bord, de nombreux morts. Au même moment, les "Paradise Papers" révélaient des pratiques controversées dans le domaine du pétrole au Nigeria. Y a-t-il un lien entre le commerce et la migration?
On peut effectivement y voir des parallèles: dans les pays qui laissent leurs richesses filer, beaucoup de gens fuient la pauvreté. Grâce à ses réserves de pétrole, le Nigeria est l’un des pays les plus riches d’Afrique. Pourtant, beaucoup de gens veulent partir parce qu’ils ne voient aucune perspective. Ils tombent souvent entre les merciale internationale a aussi un impact énorme sur le quotidien de la population sur place. Les "Paradise Papers" le montrent bien.

Allez-vous évoquer ce sujet lors de la rencontre avec vos collègues européens et africains que vous organisez la semaine prochaine?
Nous allons certainement en parler. Parce que les matières premières et les migrants prennent souvent tous les deux la même direction: celle du Nord. Mais les discussions porteront surtout sur la protection des migrants bloqués en Libye dans des conditions absolument inhumaines.

Pour mieux répartir les revenus des matières premières, les pays européens obligent les entreprises du secteur à publier des rapports détaillés. En Suisse, le Conseil fédéral mise pour sa part uniquement sur leur bonne volonté.
Le Conseil fédéral suit de très près la mise en pratique de ces nouvelles directives par les États de l’Union européenne et réévaluera la situation. En Suisse, les choses prennent parfois plus de temps. Le Conseil fédéral a pourtant été clair: il envisagera des obligations légales s’il constate que les entreprises ne font pas volontairement ce qu’il attend d’elles.

Les "Paradise Papers" montrent pourtant qu’il ne suffit pas de s’en remettre à la morale de ces entreprises.
Il ne s’agit pas uniquement de morale. Il s’agit de respecter leurs propres standards. L’industrie des matières premières a demandé qu’on la laisse s’autoréguler. Jusqu’à présent, son engagement n’a pas vraiment été convaincant. Et lorsqu’il est démontré, notamment grâce à ce type d’enquêtes, que beaucoup de sociétés ne respectent pas les règles qu’elles se sont fixées, la pression sur le monde politique augmente. Si l’économie ne parvient pas à se tenir à ses propres règles, il faudra des règles étatiques.

L’image de la Suisse pourrait-elle être menacée, comme il y a quelques années avec les banques?
Il serait très dommageable pour notre pays de se trouver de nouveau sous le feu des projecteurs en raison de certaines pratiques commerciales. Il serait également mauvais de négocier avant tout en raison de la pression de l’étranger. J’espère beaucoup que nous prendrons nousmême les mesures nécessaires. C’est un risque important pour notre réputation.

La Suisse pourrait jouer le rôle de pionnière. Plus de 500 entreprises du secteur des matières ont leur siège ici.
Nous ne sommes pas passifs. Le projet de dispositions anticorruption pour le secteur de l’extraction des matières premières est un premier pas. Mais pour l’entériner, il faut une majorité au Parlement. Je m’impliquerai pour que ce soit le cas. De l’autre côté, il ne faut pas soudain dire que tous les investissements en Afrique sont problématiques. Les investissements de sociétés suisses à l’étranger ont doublé entre 2004 et 2014. Ils ont même quadruplé en Afrique. C’est aussi une force pour notre économie.

Certaines entreprises affirment que, si elles veulent faire des affaires en Afrique, elles ne peuvent pas faire autrement que de payer des pots-de-vin.
Kofi Annan l’a très bien exprimé cette semaine: c’est comme pour le tango, il faut être deux. Des fonctionnaires corrompus, mais aussi des entreprises qui font affaire avec eux et qui portent donc une part de responsabilité. Ces sociétés profitent parfois de l’absence, dans certains États, d’un système juridique qui fonctionne, y compris en matière pénale. Le Conseil fédéral attend pourtant de nos entreprises qu’elles respectent nos lois. Et elles sont claires: la corruption de fonctionnaires étrangers est interdite.

Que dit la ministre de la Justice sur le fait que les informations révélées cette semaine proviennent d’une fuite de données?
C’est un devoir essentiel pour les journalistes que de révéler des vérités dérangeantes. En particulier dans une branche où il n’y a longtemps eu que des suppositions. Cela permet un débat basé sur des faits. Après ces révélations, il n’y aura plus grand monde pour combattre l’idée qu’il faut davantage de transparence dans le secteur des matières premières.

vers le haut Dernière modification 12.11.2017