"Face au terrorisme, je ne suis pas d’accord d’être fataliste"

Interviews, DFJP, 31.03.2019. Le Matin Dimanche; Lise Baillat, Ariane Dayer

Le Matin Dimanche: "À peine entrée en fonction, la nouvelle conseillère fédérale Karin Keller-Sutter parlait déjà djihadisme, sécurité, Europe. Elle passe le cap de ses 100 jours avec un verbe clair et tranché. Rencontre."

A peine élue, vous vous êtes déjà montrée très profilée. La vieille règle du silence des 100 jours pour les nouveaux conseillers fédéraux, vous trouvez ça ringard?

Pas du tout. C’est l’agenda de mon département qui a dicté le rythme. J’ai commencé le 7 janvier. On m’a dit qu’un mois plus tard, j’allais devoir lancer la campagne de votation sur la loi sur les armes. Je trouvais cela tôt, mais c’était prévu ainsi. Je me suis fixé la règle de ne pas m’exprimer sur ma manière de vivre la fonction avant trois mois. Mais je voulais aussi assumer ma fonction de conseillère fédérale dès le début.

Mais lorsque vous avez parlé, vous n’avez pas joué l’apprentie, vous avez saisi des thèmes clivants, comme les djihadistes et vous y êtes allée franco...

Je ne peux pas me cacher. Il faut faire le travail. On ne peut pas attendre 100 jours pour être claire.

Pendant la campagne pour le Conseil fédéral, on vous a sentie assez prudente et lisse. La vraie Karin Keller-Sutter, celle qui cogne, est revenue?

Je crois simplement qu’une conseillère fédérale est vraiment sous l’attention générale.

Cette parole claire et libre est-elle le signe que vous êtes heureuse?

Je suis très heureuse. Cette fonction est un privilège. Bien sûr, on n’est pas aussi libre qu’en tant que parlementaire. Mais sur les sujets politiques, je ne vois pas pourquoi je devrais cacher mes opinions ou mes convictions.

Aux thèmes clivants, vous venez de rajouter une grande ampleur de champ. Vendredi, lors du bilan des trois premiers mois, vous avez aussi parlé emploi, Brexit, on aurait dit la présidente de la Confédération?

Je n’ai fait que présenter les sujets à l’ordre du jour de mon département. Nous devons préparer le message sur l’initiative UDC sur la résiliation de la libre circulation des personnes jusqu’à l’été. Ce sujet est une grande priorité. Je salue le fait que cette initiative exprime enfin clairement l’intention: ils veulent résilier l’accord sur la libre circulation des personnes. Dans ce cas, on sait que l’ensemble des Bilatérales I tomberont aussi. Ce qui toucherait directement le marché du travail.

Honnêtement, il ne s’agit pas seulement de lister les dossiers de votre département. En utilisant des formules comme le risque de "Brexit suisse", vous savez que vous ferez les gros titres. Vous voulez marquer, vous avez envie de passer pour une femme forte?

Je ne veux pas passer pour une femme forte, j’espère bien que je suis une femme forte! Disons que je voulais amener de la clarté rapidement.

Vous avez souvent dit que l’une de vos qualités est d’être identifiable, pourquoi est-ce important en politique?

C’est une question de caractère. Je suis comme je suis, franche et directe. Je préfère aussi les gens qui disent clairement leurs points de vue. C’est important en politique de savoir qui vous avez en face. C’est aussi une question d’honnêteté visà- vis de la population. Les gens ont le droit de savoir ce que pense une conseillère fédérale.

Est-ce que cela vous plaît qu’on vous appelle "KKS", comme un label ou une marque de voiture?

Ça fait si longtemps que je ne me pose plus la question. J’avais lu ça pour la première fois dans un journal régional. Je venais d’être élue au Conseil d’État saint-gallois. Et tout à coup, un journaliste a écrit que j’étais connue à Saint-Gall sous l’acronyme de KKS. Je l’ignorais. Maintenant, je signe parfois même mes mails ainsi, parce que c’est court et pratique.

Depuis janvier, on souligne votre positionnement à droite. Mais est-ce de droite de dire qu’il vaut mieux que les djihadistes soient jugés là où ils sont?

Non, c’est simplement conforme au droit international. C’est une règle générale: lorsque quelqu’un commet un crime en Suisse, il est jugé en Suisse. Si le crime est commis ailleurs, il faut le juger ailleurs.

Même si, dans cet ailleurs, la justice ne fonctionne pas selon les valeurs qui sont les nôtres, au niveau des procédures et du respect des droits de l’homme?

Les juger ici serait aussi difficile, voire impossible. Lorsque des crimes sont commis sur territoire suisse, il est déjà souvent difficile de récolter des preuves, croyez-vous que ce serait plus facile d’en trouver dans des zones de combat à l’étranger? En fait, notre position ne diffère pas de celle des autres gouvernements européens, qu’ils soient de gauche ou de droite. Elle est conforme au droit pénal international. C’est pour cela aussi qu’en Europe, il y a cette idée d’instaurer un tribunal international spécial qui jugerait, sur place, les auteurs d’actes djihadistes.

À la fin, est-ce que ces procédures renforceront vraiment la sécurité des Suisses?

Selon le Service de renseignement de la Confédération, il y a actuellement une vingtaine de Suisses soupçonnés de djihadisme dans des prisons à l’étranger, dont des femmes et des enfants. Nous devions fixer des lignes stratégiques pour savoir comment agir si ces personnes étaient un jour libérées. Le Conseil fédéral a pris des décisions conformes au droit suisse et international. Nous n’irons pas chercher des adultes partis volontairement faire le djihad pour les rapatrier. Si un citoyen suisse revenant du djihad se présente à la frontière suisse, il sera tout de suite arrêté et la procédure pénale commencera. Si, grâce à la collaboration internationale des services de renseignement, un Suisse est arrêté par exemple en Turquie, il est extradé ici. On prend toutes les précautions pour minimiser les risques, même si on ne peut pas tout sécuriser.

Avez-vous peur d’un attentat en Suisse? Développe-t-on cette peur quand on devient cheffe de la Justice et de la Police?

Je n’ai pas une peur active mais une préoccupation particulière, comme tous les responsables de la sécurité. On a pu le voir dans les pays voisins: on peut prendre toutes les précautions, un attentat peut quand même arriver. Là, il faut dire en plus qu’on se retrouve devant des agresseurs qui sont prêts à risquer leur vie. Le terrorisme n’est plus le même qu’avant.

C’est-à-dire?

Lorsque j’étais jeune fille, je regardais le journal télévisé des chaînes allemandes. On voyait les terroristes des Brigades rouges et de la Fraction armée rouge, leur but était d’attaquer mais sans se mettre en danger eux-mêmes. Ils visaient les représentants de l’État ou de l’économie. Je me souviens par exemple de l’enlèvement du patron des patrons allemand Hanns-Martin Schleyer, assassiné après que le chancelier Helmut Schmid a refusé de céder au chantage. Ces terroristes-là ne voulaient pas être tués. Ceux d’aujourd’hui s’en fichent. Et ils attaquent la société civile. Ça rend la chose difficile: il faut protéger toute la population. Les risques existent aussi en Suisse. Il faut faire tout ce qu’on peut mais je refuse de vivre jour et nuit avec cette idée.

Vous voulez dire que vous refusez d’être fataliste?

Oui. Quand j’entends des gens dire qu’aujourd’hui le terrorisme est là et qu’"il faut vivre avec", je ne suis pas d’accord. Il faut refuser cette idée de toutes nos forces. Ce n’est pas comme les avalanches ou les chutes de pierre, le terrorisme n’est pas un événement naturel, il faut le combattre. Je ne suis pas d’accord d’être fataliste. On ne peut pas accepter qu’il y ait des personnes qui tuent les gens sur nos marchés de Noël ou sur les bords de mer de Nice.

Êtes-vous ce personnage que la Suisse cherche depuis longtemps, l’anti-Blocher de droite: dure sur la sécurité mais pas xénophobe?

Je n’ai pas l’ambition d’être anti qui que ce soit. Je me vois plutôt dans une tradition à la Pascal Couchepin, une droite libérale. Très radicale sur les finances, l’économie, la sécurité et libérale sur les questions de société comme la conciliation de la vie privée et professionnelle.

Vous étiez pressentie depuis longtemps pour le Conseil fédéral, maintenant que vous y êtes, y a-t-il des surprises?

Pas vraiment. J’ai travaillé pendant douze ans dans l’exécutif d’un grand canton, Saint-Gall, et je connaissais bien les rouages de l’Administration fédérale, grâce au travail au Conseil des États.

Donc il n’y a pas plus de travail que ce à quoi vous vous attendiez?

Je m’y attendais, on sait que ce n’est pas un job à temps partiel. Quand je disais que j’avais besoin de réfléchir avant d’annoncer ma candidature, c’était vrai. J’y ai vraiment réfléchi, je savais que ça allait changer profondément ma vie. Ne pas rentrer chez soi le soir, vivre séparée de son mari, ce n’est pas évident. Je lui avais dit: "Tu sais ce que ça veut dire: je ne serai plus là." Il m’a dit: "Oui, c’est comme pendant les sessions." J’ai répondu: "Non, là ce sera la session toute l’année."

Vous vous organisez comment?

Aujourd’hui il vient une fois par semaine à Berne. C’est un gros changement de vie. Le week-end est chargé de dossiers à étudier. Il y a deux semaines, on a eu une fête de famille un dimanche mais j’ai dû partir à 16 heures pour Berne, sans avoir eu le temps de lire tous les dossiers, c’est stressant. Il faut s’organiser. Savoir refuser des invitations. Savoir se ménager des moments de repos, pour prendre de la distance, ne pas s’épuiser.

L’exposition permanente fait aussi qu’on ne peut pas prendre de temps non plus pour vivre ses émotions personnelles. Vous avez perdu votre chien, par exemple, sans avoir de temps pour vous?

Oui c’était assez dur. C’était en janvier, je venais de prendre mes fonctions. Notre chien était avec nous depuis seize ans et demi, c’était un ami de longue date.

Allez-vous en reprendre un?

Non. Je suis dans une phase de vie où je dois m’occuper d’autre chose. Mais c’est un projet pour quand je ne serai plus en fonction.

Vous n’allez pas faire la grève des femmes le 14 juin mais allez-vous punir celles qui la feront dans votre département?

Le Département des finances, qui est responsable des employés de la Confédération, a décidé que les femmes peuvent prendre un jour de congé pour participer.

Comment? Elles doivent prendre un jour de congé pour faire la grève!

Oui.

Mais ça sert à quoi, alors, d’avoir plusieurs femmes au Conseil fédéral?

Il y a des lois auxquelles il faut se tenir. Le but, pour moi c’est d’établir l’égalité des chances. Je parraine par exemple une initiative qui vise à permettre de mieux concilier vie professionnelle et familiale. Si j’arrive à faire avancer ce dossier, je ferai davantage pour les femmes que si je fais un jour de grève. De plus, les changements dans la société, il faut les faire avec les hommes. Je ne veux pas d’une nouvelle lutte entre les sexes. La majorité des hommes aujourd’hui sont sensibles à l’égalité des chances, au temps partiel. Quand on veut faire avancer les choses au profit des femmes, il faut le faire avec les hommes.

La votation sur les armes du 19 mai s’annonçait assez technique mais la campagne est partie dans une grande vague émotionnelle. Avait-on sous-estimé l’amour des Suisses pour les armes?

Vous savez, il m’est arrivé de tirer au pistolet, je connais ces milieux et leurs traditions. Je n’ai pas sous-estimé cette émotion. En Suisse, la liberté de port d’arme est liée à la liberté du pays, et à sa défense. Chaque soldat devait avoir son fusil à la maison pour être mobilisé rapidement en cas d’urgence. Les sociétés de tir, très libérales, ont joué un rôle important dans la création de l’État fédéral. Leurs traditions sont importantes, et elles ne sont heureusement pas mises en danger par la révision de la loi sur les armes.

C’est une sorte de syndrome Guillaume Tell? L’arme fait partie de notre âme d’Helvète?

Je crois que le peuple suisse saura identifier que cette votation n’apporte que des changements mineurs. Cela ne changera rien pour les soldats. Les personnes qui quittent l’armée peuvent garder leurs armes d’ordonnance. Les armes d’ordonnance qui sont déjà dans les foyers peuvent y rester. Cela ne change rien non plus pour les chasseurs. Il y a très peu de changements pour les tireurs, ils doivent simplement prouver qu’ils tirent régulièrement -5 fois dans un intervalle de cinq ans - ou qu’ils sont membres d’une société de tir: ce n’est pas beaucoup. Ces normes sont tout à fait acceptables par rapport au prix que nous payerions en cas de refus, c’est-àdire la sortie de l’espace Schengen Dublin.

vers le haut Dernière modification 31.03.2019