"Les femmes contribuent beaucoup à la société, cela doit se refléter dans les responsabilités qui leur sont confiées."

Interviews, DFJP, 28.06.2019. SAV; Fredy Greuter

UPS: "Jusqu’à son élection au Conseil fédéral, Mme Karin Keller-Sutter faisait partie, depuis plus de six ans, du Comité directeur de l’Union patronale suisse (UPS), contribuant ainsi à façonner la politique patronale. Elle revient ici sur les succès et les échecs de notre organisation faîtière, parle de la culture politique et rappelle à quel point des employeurs crédibles et fiables sont indispensables au progrès de la Suisse."

Portrait de Karin Keller-Sutter
Photo: DFJP, Gaetan Bally

Madame Keller-Sutter, de septembre 2012 jusqu’à votre élection comme Conseillère fédérale en décembre 2018, vous étiez membre du Comité directeur de l’UPS. Quel souvenir en garderez-vous?
Bien au-delà de telle ou telle anecdote particulière, c’est surtout celui d’un climat d’échanges très positif au sein de cette association. Il m’est toujours apparu productif de traiter une question sous des angles très différents, celui d’une branche, d’une région ou encore – comme dans mon cas – du point de vue politique. C’est parce qu’il y avait toujours le souci d’aboutir à des solutions pratiques que les discussions difficiles étaient possibles et restaient objectives et loyales, sans laisser aucune blessure.

Pendant votre mandat à l’UPS, celle-ci a traité d’importants projets politiques, comme l’Initiative contre l’immigration de masse et la réforme Prévoyance vieillesse 2020. Rétrospectivement, comment jugez-vous l’action de l’UPS, qui était sur la ligne de front?
Pour la Prévoyance vieillesse 2020, j’étais tout à fait d’accord avec les options de l’UPS. Dans le cas de l’initiative sur l’immigration de masse, par contre, j’ai privilégié une autre voie qui me semblait plus apte à réunir une majorité. Malgré cela, à l’issue de nos intenses débats sur le sujet, nous sommes toujours parvenus à définir une position que nous pouvions tous soutenir – avec quelques nuances peut-être. Je n’ai donc jamais eu l’impression de laisser derrière moi quelque chose d’inachevé. Le fait que, tout comme en politique, les majorités et les minorités alternent sans cesse au sein d’un tel cercle a certainement contribué à ce résultat.

Sur le dossier de la Prévoyance vieillesse 2020, toutefois, le "Röschtigraben" n’a pas pu être comblé jusqu’à la votation populaire.
Sur cette question, en effet, les sensibilités romandes étaient parfois discordantes. Il est enrichissant, pour une association faîtière à vocation nationale, de comprendre et d’intégrer les diverses parties du pays. Voilà pourquoi la décision prise en 2014 par l’UPS de créer une "Antenne romande" était tout-à-fait judicieuse. La légitimité de l’UPS s’en est trouvée renforcée.

Quand une association faîtière ne parle pas d’une seule voix, elle envoie un signal ambivalent.
Oui, c’est bien sûr une "invitation à danser". Dès que des dissensions deviennent visibles, il faut compter avec des instrumentalisations de divers côtés. Tout le monde doit donc comprendre qu’il vaut mieux serrer les rangs et ne pas commencer à entrer dans de tels jeux.

Quel bilan tirez-vous de votre travail au sein de l’UPS? Qu’avez-vous particulièrement bien réussi?
Malgré des discussions difficiles, nous avons abouti à une solution équilibrée, acceptable pour les employeurs et bien accueillie dans nos propres rangs, surtout en ce qui concerne l’initiative sur l’immigration de masse. De plus, l’obligation d’annoncer les postes vacants introduite entretemps préserve les accords bilatéraux.

Où le succès n’a-t-il pas été au rendez-vous?
La prévoyance vieillesse reste un chantier important. L’UPS qui, contrairement à d’autres organisations, n’est pas seulement une association économique, mais aussi un partenaire social, y joue un rôle clé. Pour le deuxième pilier, l’UPS a maintenant la responsabilité importante de trouver avec les syndicats une solution pouvant être acceptée par le Parlement. Au sein de l’UPS, j’ai toujours défendu le point de vue qu’une réforme allégée et échelonnée conduite par les partenaires sociaux a les meilleures chances de succès. Mais, au-delà de l’UPS, le monde politique doit aussi faire preuve d’une véritable volonté de réforme.

Selon vous, dans quelle mesure l’UPS parviendra-t-elle à peser sur la réforme actuelle des retraites?
Dans le premier pilier, la balle est à nouveau dans le camp du Conseil fédéral. Grâce notamment à ses solides analyses, l’UPS peut apporter une contribution importante à la stabilisation de l’AVS. Personnellement, surtout après examen des analyses Vox, j’ai vraiment l’impression que la réforme 2020 n’aurait pas échoué dans les urnes en septembre 2017 sans le "bonus" de 70 francs de rente supplémentaire. Pour la compensation sociale, incontestée au sein même de l’UPS, il y aurait certainement eu des instruments capables d’améliorer de manière ciblée et sans effet de saupoudrage les rentes des personnes à faible revenu. Dans le deuxième pilier, le Conseil fédéral donne maintenant la priorité aux partenaires sociaux. J’espère vivement que notre partenariat social, qui a fait ses preuves, saura nous offrir une solution intelligente et largement acceptée.

Avec les élections du Conseil national à l’automne, débutera la 51ème législature. Quelles seront alors les priorités de l’UPS?
Les trois piliers de la politique patronale demeureront tout aussi importants au cours de la législature à venir. Mais la demande d’action devrait se renforcer encore dans les domaines du marché du travail, de l’éducation et de la politique sociale. Je serais également très heureuse que le président de l’UPS maintienne son engagement pour la promotion des femmes dans l’économie et continue de sensibiliser ses membres aux carrières féminines. Une attention particulière devrait aussi être accordée à la conciliation famille-travail.

Contrairement à de nombreux cantons, l’UPS s’est prononcée en faveur d’une nouvelle extension du programme fédéral de promotion de l’offre d’accueil extrafamilial pour enfants.
C’est une bonne chose, car les nombreuses mères bien formées que compte notre pays offrent un grand potentiel inexploité. Je pense aussi que nous pourrions faire davantage. C’est pourquoi j’ai pris le patronage d’une alliance interpartis qui veut lancer des projets phares avec les cantons, les villes et les communes.

Si heureuses que soient ces initiatives, le financement des services de garde d’enfants restera une question épineuse.
C’est déjà le cas, d’autant plus que les ressources des cantons sont limitées. De plus, la pénurie de personnel qualifiée va s’aggraver à l’avenir du fait de l’évolution démographique de la Suisse et d’autres pays. La guerre internationale pour des travailleurs qualifiés va donc s’intensifier. De plus en plus, les entreprises doivent donc se demander comment rester attractives en tant qu’employeurs, par exemple en participant à des offres d’accueil extrafamilial pour enfants ou en proposant davantage de modèles de temps partiel.

Dans votre quotidien professionnel, où et comment faites-vous explicitement de la politique pour les femmes?
L’État doit garantir l’égalité des chances et l’accès à l’éducation indépendamment de l’origine ou du sexe, afin que les individus puissent développer leurs talents et trouver leur place dans la société de manière autonome. Sur ce concept d’égalité des chances, je suis déterminée à apporter un soutien très appuyé aux carrières des femmes. D’après mon expérience, il est également essentiel de disposer d’une structure spécifique pour concilier vie professionnelle et vie familiale, sans quoi les carrières des femmes sont difficiles, surtout pour les mères qui travaillent. Parmi les mères, les interruptions professionnelles sont la plus grande cause des fins de carrière. Les autres obstacles peuvent être un nouveau projet de vie ou un manque d’ambition, laquelle tend à se perdre dans notre société d’abondance.

Est-il impératif que le point de vue des femmes soit pris en compte afin de rendre justice à leurs préoccupations?
J’en suis convaincue. Que ce soit dans un emploi rémunéré ou les tâches familiales, les femmes font beaucoup pour la collectivité. Cet engagement doit se refléter dans la responsabilité qui incombe aux femmes et améliorer leur visibilité dans les organes de décision d’une manière générale. Cela devrait aussi se refléter au niveau du Conseil fédéral, tout comme dans une association professionnelle qui, par exemple, prône l’encouragement des carrières féminines. À cet égard, j’espère, bien sûr, que la proportion de femmes à l’UPS augmentera de nouveau après ma démission, d’autant plus que, en tant que présidente d’une association du commerce de détail, j’ai représenté une branche comptant une proportion exceptionnellement élevée de femmes.

Passons à l’art de la politique. On dit que vous n’avez pas souvent été vue lors de manifestations de lobbying pendant les sessions. Comment les groupes d’intérêt peuvent-ils faire valoir au mieux leurs préoccupations légitimes?
Pour chaque activité politique, la crédibilité est une qualité majeure. Seule une personne sincère recevra le respect et la confiance nécessaires dans le milieu politique. C’est sur ce plan que l’UPS, avec à sa tête son actuel président, s’est affirmée. Ses représentants se sont impliqués davantage et sont devenus une voix incontournable du monde économique, exprimant des positions claires qui ne défendent pas uniquement des intérêts particuliers. L’UPS est ainsi devenue plus crédible et plus percutante – pas toujours à la satisfaction de tous.

Mais on peut aussi devenir trop bruyant et trop offensif dans le concert politique.
C’est certain. Il est donc très important de sentir quand le travail de l’association se termine et quand la primauté appartient de nouveau à la politique. Le Parlement n’aime pas se sentir influencé. Il faut donc beaucoup de doigté.

Remarquez-vous un changement dans le travail de lobbying au Parlement?
D’après mon expérience, il faut être présent à toutes les étapes et rester en contact. Ce travail de confiance est une tâche difficile, à laquelle le Conseil fédéral, d’ailleurs, n’échappe pas lui-même. Je déconseille de rechercher à tout prix les feux de la rampe.

En tant qu’observateur, on ne peut s’empêcher de penser que le marketing politique et la présence médiatique sont plus importants que la politique de terrain qui se fait dans les salles de commissions, loin des projecteurs.
En effet, dans notre démocratie médiatique moderne, on agite souvent des questions qui n’ont pas grand-chose à voir avec les soucis réels de nos concitoyens. Les grands problèmes comme la prévoyance vieillesse ou les soins de santé, qui sont en tête de liste des préoccupations, sont malheureusement si complexes qu’ils ne sont pas toujours faciles à présenter dans les médias.

Ou alors, ils sont utilisés à mauvais escient comme argument de campagne électorale, comme pour l’accord-cadre.
Dans une année électorale, ce n’est pas totalement exclu. Les relations avec l’UE sont tout de même une question capitale pour notre pays. Mais je suis confiante que les partenaires sociaux seront conscients de leurs responsabilités et parviendront à un nouvel accord après une phase d’irritation. La pérennité des accords bilatéraux ne pourra être garantie par une votation populaire que si les partenaires sociaux et les partis qui ont toujours défendu cette voie tirent à la même corde.

Venons-en à votre rapport particulier à la langue. De formation, vous êtes une interprète de conférence et vous avez siégé pendant un certain temps au conseil d’administration d’une société de média traditionnelle suisse. Quelle est l’importance du langage en politique?
Il est essentiel d’exprimer clairement ce que l’on pense. Inversement, vous devez bien comprendre votre interlocuteur. Je constate encore et toujours que travailler le langage, c’est aussi travailler la pensée. Si vous voulez placer vos messages avec force et de manière cohérente dans notre monde en rapide transformation où vous devez lutter pour attirer l’attention, il est essentiel de peaufiner votre expression. Nos propres convictions et valeurs y contribuent. Ma conviction est celle-ci: si une pensée n’est pas bien mûrie, vous ne pouvez pas l’articuler – et dans ce cas, vous devez vous abstenir de le faire.

Dans le rapport annuel de l’année dernière, notre trésorier Severin Moser a exprimé le souhait que la politique fédérale à Berne soit davantage une politique de projets que du marketing politique, et il a appelé de ses vœux une véritable percée dans la réforme de l’assurance vieillesse. Sur ce point, pour conclure, que demandez-vous aux employeurs?
Dans notre pays, il faut une volonté de réforme plus affirmée pour débloquer d’importants dossiers politiques. Les employeurs peuvent mettre à profit leur crédibilité et leur expertise pour collaborer avec le monde politique afin de trouver des solutions et préserver l’attrait de la Suisse comme lieu d’implantation. Il y aurait beaucoup à gagner si, dans le cadre d’une vaste alliance, l’économie parvenait à rendre perceptibles pour nos concitoyens les avantages d’une économie florissante.
 

vers le haut Dernière modification 28.06.2019