"La santé et la sécurité doivent primer"

Interview, 1er avril 2020: Le Temps; Vincent Bourquin

Le Temps: "Pour la cheffe du Département fédéral de justice et police, Karin Keller-Sutter, il a été très difficile de restreindre les libertés individuelles. Mais il n’y avait pas d’autre choix. Par contre, la libérale-radicale s’oppose fermement à un confinement total."

Devant la presse, ce sont principalement Alain Berset et Guy Parmelin qui présentent les positions du Conseil fédéral pour lutter contre le coronavirus et ses conséquences économiques pour la Suisse. Mais une autre conseillère fédérale joue un rôle clé dans la gestion de cette crise: Karin Keller-Sutter. Elle chapeaute l’Office fédéral de la justice, qui est en première ligne avec le droit d’urgence, et elle gère aussi les relations avec les Etats voisins, notamment concernant les restrictions aux frontières.

Comment vivez-vous cette crise?

Ce qui m’a personnellement frappée, c’est qu’on utilise aujourd’hui un vocabulaire qui appartenait pour moi à l’histoire. "Situation extraordinaire", "droit d’urgence" ou "mobilisation", ce sont des termes que mes parents utilisaient en parlant de la guerre. Mon père a fait du service actif durant la Seconde Guerre mondiale. Comme membre du Conseil fédéral, cela m’a beaucoup touchée de devoir restreindre la liberté des citoyens et des citoyennes ou de fermer des commerces. Normalement, l’Etat est là pour protéger la liberté des citoyens et, tout à coup, pour leur santé, il faut restreindre ces mêmes libertés.

Vous évoquez des mots qui appartenaient à l’histoire. Pour vous la Suisse est-elle en état de guerre?

Non, on n’est pas en état de guerre… A l’époque de la Mob, il y avait des pénuries, mais les commerces ou les cafés étaient ouverts… Et puis il existait une vraie menace existentielle pour la Suisse: allait-elle être envahie? La génération de mes parents ne savait pas combien d’années la guerre allait durer. Aujourd’hui, on sait que c’est une question de semaines ou de mois. La Suisse, pendant la guerre, n’avait aucune possibilité d’influencer le cours des choses. Dans la crise actuelle, chacun peut avoir de l’influence. En respectant les mesures d’hygiène et les règles de comportement, on peut au moins freiner l’expansion de cette pandémie.

Pour vous qui êtes profondément libérale, comment justifier de restreindre la liberté individuelle ou de commerce?

Restreindre les libertés individuelles, c’est grave. Mais d’un autre côté je suis convaincue que l’Etat doit être fort en période de crise. En temps normal, l’Etat modère, fixe les conditions-cadres, laisse beaucoup de liberté aux citoyens pour s’épanouir. En tant que libérale, j’en suis convaincue: si l’Etat n’est pas fort maintenant, quand le sera-t-il? Il doit être fort pour protéger les citoyens d’une menace qui n’est pas la guerre, mais qui est une menace sur la santé et sur la vie. Cela fait mal, car on sent que c’est une situation difficile pour les citoyens, mais je n’ai pas hésité une seconde à soutenir ces mesures pour protéger la population.

Vous défendez un Etat fort, mais le fédéralisme ne complique-t-il pas la gestion de cette crise?

Oui et non. D’un côté, le fédéralisme est un atout, car la loi sur les épidémies prévoit qu’en cas de situation extraordinaire, les cantons exécutent ce qui est décidé par l’Etat central. Pour exécuter, il faut des structures, et ce sont les communes et les cantons qui les ont. On n’imagine pas d’envoyer des fonctionnaires fédéraux partout dans le pays pour exécuter les ordres de l’Etat central. De l’autre côté, pour les cantons, qui ont généralement beaucoup de compétences, il est difficile d’accepter que le Conseil fédéral décide par ordonnances. De Gaulle a dit en 1958: "Ce n’est pas à mon âge que l’on commence une carrière de dictateur." Je peux dire la même chose pour le Conseil fédéral. On le fait par nécessité, par sens des responsabilités. On implique les cantons le plus possible.

Plusieurs cantons vous ont reproché d’aller trop loin, mais d’autres, comme le Tessin, Genève ou Vaud, souhaitent des mesures plus drastiques encore.

Le Conseil fédéral a aussi une responsabilité pour la cohésion nationale. Nous avons autorisé le Tessin à fermer certaines entreprises, mais d’autres cantons craignent la multiplication des exceptions, par peur d’un "shutdown" général. Il y a tout de même encore une partie importante de l’économie qui tourne et l’interdépendance est forte. Des entreprises de Suisse centrale ont par exemple des succursales au Tessin ou en Suisse romande. Un "shutdown" complet serait aussi un risque pour l’approvisionnement alimentaire.

Certains en appellent à un confinement total, vous y êtes donc totalement opposés?

Oui. Le Conseil fédéral a vraiment pris des mesures restrictives. On va déjà très loin. Avec un confinement total, les conséquences sociales, psychologiques, économiques et financières seraient très graves.

Comme ministre de la Justice, vous êtes habituellement en contact étroit avec vos homologues européens. Mais la coopération internationale existe-t-elle encore? Chaque Etat ne se replie-t-il pas sur luimême?

Déjà en situation normale, chaque Etat privilégie ses propres intérêts, il est normal que ce soit encore plus le cas en période de crise. Cela ne se voit peut-être pas, mais il existe aussi une certaine coordination, par exemple pour la réintroduction des contrôles aux frontières à l’intérieur des Etats de l’espace Schengen. Cette crise connaît aussi des gestes de solidarité au-delà des frontières, comme ceux de certains cantons suisses qui accueillent des patients français.

Mais l’Union européenne a disparu…

C’est vrai que l’Union européenne passe un peu au second plan. Mais nous avons par contre beaucoup de contacts directs entre Etats, surtout avec les Etats voisins.

Craignez-vous que la situation actuelle remette en cause la libre circulation des personnes sur laquelle les Suisses devraient voter en septembre?

Au contraire. Après cette période de restrictions, les gens vont apprécier encore mieux la valeur des libertés individuelles. Comme la liberté de voyager. On ne peut même pas faire de projets pour les vacances de cet été, car il n’est pas sûr qu’on pourra voyager. Pouvoir se déplacer librement est très important. Sur le plan économique, on sait que cette crise aura des conséquences graves. Et donc il ne faut pas abandonner les avantages que nous avons, comme l’accès au marché européen. Nous avons vu avec les marchandises bloquées aux frontières, comme les masques, quelles pouvaient être les conséquences s’il y a des entraves. Les ministres de l’Intérieur avaient pourtant clairement dit que les marchandises devaient continuer à circuler, mais ce n’était pas toujours le cas.

Certains acteurs du monde économique et politique prônent déjà une reprise quasi normale le 19 avril. Qu’en pensez-vous?

La santé et la sécurité de la population doivent primer. Le conseiller fédéral Alain Berset a dit que c’était un marathon, moi j’ai dit que c’était un vol long-courrier. Et nous sommes au début du voyage. Il faut encore de la patience. Nous devons bien sûr préparer une sortie de crise, mais j’ai appris avec cette situation que l’on ne peut jamais savoir ce qui va se passer le lendemain. Ce que l’on a dit il y a deux jours peut se révéler totalement dépassé.

Vous êtes aussi chargée de la politique d’asile. Plusieurs ONG exigent que vous bloquiez les procédures.

Je l’ai déjà dit, l’Etat de droit doit continuer à fonctionner. Le Conseil fédéral a pris la décision de ne pas toucher au bon fonctionnement du droit. Cela s’applique aussi au droit d’asile. Je suis en discussion avec les cantons, on est tous d’accord pour que les procédures se poursuivent, c’est aussi dans l’intérêt des requérants qui ont besoin de protection.

C’est encore possible de demander l’asile en Suisse?

Bien sûr, même si les demandes ont diminué, car en Italie il n’y a pratiquement plus de bateaux qui arrivent, et sur la route des Balkans il y a très peu de mouvement. Par ailleurs, les restrictions pour entrer en Suisse concernent tout le monde, y compris les requérants. Mais ils ont toujours la possibilité de déposer une demande dans un Etat tiers sûr, comme le sont tous nos voisins, conformément à l’accord de Dublin et au droit international.

Et la situation dans les centres pour requérants d’asile est précaire…

Nous avons rouvert des centres que nous avions fermés provisoirement. Pour pouvoir respecter les règles de distance imposées par la prévention de la pandémie, nous avons besoin de beaucoup plus de places. Mais il faut avouer qu’il est beaucoup plus difficile de garder les distances sociales dans les hébergements collectifs, que ce soit les centres de requérants d’asile, les casernes ou les prisons, il faut faire respecter les règles.

Vous vous êtes beaucoup engagée contre la violence conjugale. Craignez-vous que cette crise ait des conséquences graves?

L’expérience indique que lors des vacances ou des jours fériés, où les gens sont plus à la maison, il y a une augmentation de la violence domestique. Mais les cantons n’ont pas signalé une telle hausse pour l’instant. Faisons attention à ne pas créer des problèmes qui n’existent pas encore. Par ailleurs, les polices cantonales et communales ont la capacité d’agir pour éviter ces problèmes. Mais, au-delà de cette crise, nous sommes en train de préparer un rapport pour voir si, en comparaison avec d’autres pays, la Suisse pourrait prendre de nouvelles mesures pour lutter contre les violences domestiques.

La Suisse sera-t-elle très différente après cette crise?

C’est difficile à dire en quoi cette crise nous marquera, mais elle nous marquera. J’espère qu’on appréciera davantage les libertés individuelles et qu’on se rendra compte que la prospérité et la sécurité ne vont pas de soi. Il y a aussi des changements au niveau de la société qui seraient souhaitables, comme l’augmentation des places d’accueil extra-familiales, ou le développement du numérique. Espérons aussi que la solidarité et la créativité qui se développent, demeurent. Je suis également satisfaite que la science prenne plus de place. Comme esprit libéral, j’apprécie beaucoup la science, qui permet une politique basée sur les faits.

Dernière modification 01.04.2020

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