"Fermer les frontières m'a beaucoup affectée"

Mots-clés: Pandémie

Interviews, DFJP, 02.05.2020. 24heures; Gabriel Sassoon

24heures: "La liberté de voyager en Europe et dans le monde prendra du temps, prévient Karin Keller-Sutter."

Karin Keller-Sutter, est-ce qu’on pourra voyager cet été en Italie ou en France?
Je ne peux malheureusement pas vous répondre. Je ne veux pas faire de promesses, car ces décisions sont prises avec nos voisins. Je discute avec tous mes homologues européens, italiens et autres, et à ce stade je n’ai pas d’indication concrète qu’ils soient prêts à accueillir des touristes suisses cet été. Chacun reste très diplomate. Chacun assure se réjouir de pouvoir de nouveau nous recevoir en Italie ou en Provence, par exemple. Nous serions aussi ravis d’accueillir des touristes étrangers. Mais tout le monde est très prudent, voire réticent à faire des promesses.

Qu’est-ce qui bloque dans les négociations?
Il n’y a pas de blocage, mais une réouverture des frontières ne sera possible entre des États que lorsque la situation pandémique et les restrictions y seront similaires. Le contraire provoquerait un mouvement de foule vers un des pays. C’est comme si entre cantons on avait des rythmes différents. Imaginez si Vaud décidait d’ouvrir ses magasins et que Genève ne le faisait pas: il y aurait un afflux de personnes sur Vaud. Lors de la fermeture des frontières, dans l’urgence, la coordination entre voisins a laissé à désirer. Il faut mieux se coordonner pour leur réouverture. Celle-ci se fera toujours de manière concertée, très probablement directement entre deux États plutôt que de manière généralisée au niveau européen. La situation n’est pas la même en Autriche qu’en Italie.

La Suisse pourrait donc s’ouvrir à certains seulement?
Oui, on se dirige vers un assouplissement au cas par cas. Toute réouverture sera par ailleurs réciproque. Les Suisses ne comprendraient pas qu’on accueille des touristes français ou italiens, mais qu’eux-mêmes ne puissent pas se rendre en France ou en Italie.

Quels sont les premiers pays qu’on pourra visiter?
Je suis confiante de pouvoir trouver un chemin praticable et pragmatique avec l’Autriche. C’est le pays dont nous sommes le plus proches dans les mesures d’assouplissement. La situation en France et en Allemagne est différente.

Et qu’en est-il des Chinois ou des Américains, parmi les moteurs du tourisme helvétique? Pourra-t-on compter sur eux cet été?
Je n’ai pas appelé M.Trump! (Rire.) Mais l’assouplissement des restrictions de voyage suivra très probablement une évolution en cascade. Les premières ouvertures concerneront nos pays voisins, puis le reste de l’Europe et seulement, dans un troisième temps, les États tiers. Selon des experts, les voyages touristiques intercontinentaux ne seront probablement pas possibles, de façon normale, avant l’année prochaine. Dans le sens inverse, l’accueil en Suisse de vacanciers asiatiques ou américains ne se fera peut-être que sous condition.

La Suisse envisage-t-elle de placer des touristes en quarantaine?
Ce n’est pas à l’ordre du jour. Il n’y a aucune discussion en ce sens avec le Conseil fédéral. C’est une possibilité qu’ont abordée certains de mes homologues européens. Mais dans les faits cela reviendrait à dissuader une personne de visiter un pays. J’imagine mal des touristes vouloir passer trois semaines cloîtrés dans un hôtel près de l’aéroport.

La Sardaigne réfléchit à un "passeport sanitaire" attestant d’une non-infection. Ce pourrait être une piste pour la Suisse, non?
Je me méfie de ce type de solutions plutôt complexes à mettre en œuvre. Les experts indiquent que prendre la température n’est pas forcément très utile. Quant aux tests de dépistage, ils ne sont pas toujours fiables pour diverses raisons. Je privilégie un retour progressif vers la normalité, sans trop compliquer ni précipiter les choses. Le plus simple reste de s’accorder avec nos voisins.

Et vous, avez-vous prévu de partir cet été?
Oui, au Tessin, pour une dizaine de jours. Les touristes étrangers ne pourront probablement pas venir profiter des beautés de notre pays. Aux Suisses d’en profiter encore plus, et de faire coup double en soutenant aussi les régions touristiques.

La fermeture des frontières impacte aussi notre vie quotidienne. Un Français habitant en France voisine ne peut pas visiter sa copine à Genève. À quand un assouplissement?
Effectivement, seuls les couples mariés ou en partenariat enregistré peuvent se rendre visite. En tant que femme libérale, la liberté de mouvement me tient à cœur, et je comprends la volonté des concubins de se rencontrer. S’ils ont des enfants ensemble, ou en cas de maladie, c’est d’ailleurs déjà possible. Mais une ouverture plus large n’est pas possible pour l’instant. Cela engendrerait un surcroît de mobilité. Et pour les gardes-frontière ce serait très compliqué de vérifier si deux personnes sont effectivement des concubins. Notre pratique est comparable à celle de nos voisins, même si certains sont encore plus stricts. J’ajoute que cette semaine nous avons décidé de nouveaux allégements dès le 11mai. Ils prévoient le regroupement familial pour les membres de la famille de citoyens suisses, et pour les membres de la famille de citoyens de l’Union européenne, ou de l’AELE, qui vivent en Suisse.

Est-ce que vous auriez pensé un jour devoir fermer les frontières du pays?
C’était un scénario que j’avais envisagé en cas de menace terroriste. Mais une fermeture totale comme nous la vivons aujourd’hui, au niveau de l’Europe, jamais je n’aurais pu me l’imaginer. J’assume la responsabilité de nos décisions. Mais au début ça m’a beaucoup affectée émotionnellement. Devoir dire aux Suisses qu’on ferme les magasins, qu’ils ne peuvent plus voyager, les priver de voir leur famille, ce n’est pas le rêve d’une femme libérale. Avec le temps, on s’habitue, mais je pense que, comme beaucoup de citoyens, je vais apprécier d’autant plus les libertés individuelles du quotidien lorsqu’elles seront de retour. Ces restrictions vont nous faire aimer la liberté.

Pensez-vous que la pandémie favorisera l’initiative de "limitation" de l’UDC, qui veut supprimer la libre circulation et sur laquelle on vote en septembre?
Je ne vais pas faire de pronostic. Je préfère en rester aux faits. Sans l’apport de la main-d’œuvre frontalière, les systèmes sanitaires lémaniques ou tessinois n’auraient pas pu fonctionner. À cela s’ajoute que les mécanismes de gestion des frontières ont fonctionné. On peut fermer les frontières en cas d’urgence. Cette flexibilité permet d’assurer la sécurité, l’activité économique et, en fin de compte, des places de travail. Ensuite, les Suisses aiment la liberté de mouvement. Ils veulent pouvoir voir leur famille, leurs amis de l’autre côté de la frontière, aller au restaurant en France ou en Italie. Par ailleurs, l’initiative implique de facto la résiliation de la voie bilatérale. Est-ce qu’on veut vraiment la mettre en péril en période de crise économique? La Suisse est en récession, nous allons vers une période très dure. Ce n’est pas le moment de pénaliser le marché du travail et l’économie. Le peuple sera sensible à tout cela.  

vers le haut Dernière modification 02.05.2020