Christoph Blocher: "Je vis dans le doute"

Interviews, DFJP, 21.12.2005. Le Temps, Thierry Meyer

Pour le ministre de la Justice, faire maigrir l'Etat et libérer les entreprises constituent le meilleur projet d'avenir pour la Suisse.

De manière générale, quel rôle doit jouer l'Etat?
Il doit d'abord pourvoir à tout ce que l'on ne peut pas laisser en mains privées. La sécurité, la justice,  la construction des routes, des chemins de fer. L'école publique, au moins aux niveaux primaire et secondaire. Je suis aussi d'avis que l'Etat doit s'occuper des gens qui n'ont ni les forces, ni les capacités de s'en tirer seuls.

L'égalité des chances?
Oui, c'est un idéal politique. L'AVS et l'AI sont de bons principes, mais nous devons faire attention aux abus, dans le cas de l'AI. Surtout, il faut que l'Etat arrête d'intervenir dans tous les domaines économiques.

Votre succès électoral s'est construit sur une base populaire, alors que vous, l'entrepreneur, prônez une politique très libérale. Ces deux éléments ne risquent-ils pas d'entrer en collision?
Non, non. Au contraire. Le socialisme est antisocial...

...nous ne parlons pas ici du socialisme...
Je sais, mais je le dis quand même. Les gens préfèrent voir un entrepreneur investir et créer des emplois. C'est pourquoi l'entrepreneur doit être riche, il n'y a rien de pire qu'un entrepreneur pauvre. Si j'étais sur la paille, et que je devais choisir le pays dans lequel aller, je porterais mon choix sur un pays riche, qui pourrait m'employer.

Certains de vos partisans ont une vision très conservatrice de la Suisse, des valeurs, des structures...
Oui, et c'est très bien. Je ne suis pas pour la prorogation de toutes les structures, mais je suis certainement un conservateur dans ma conception du monde.

Chaque conseiller fédéral devrait-il, comme vous le faites, présenter son bilan annuel?
 Je ne veux rien prescrire à mes collègues. Moi, je trouve cela approprié. Le danger en politique est qu'on juge les politiciens non pas sur ce qu'ils font, mais comment ils le font... On confond le but et la manière.

Sincèrement, qu'auriez-vous fait mieux cette année, si c'était à refaire?
J'ai retiré le projet de loi sur la sécurité intérieure (lutte contre le terrorisme), qui ne me satisfaisait pas. Peut-être que j'aurais dû empoigner cette question de fond plus tôt, nous aurions sans doute gagné quelques mois. Il y a beaucoup de petites choses dans ce genre. Vous voyez, j'ai des doutes, comme tout bon entrepreneur. Celui qui dit à la fin de l'année qu'il a tout fait juste n'existe pas.

A vous entendre, on a pourtant l'impression que vous ne pensez pas en être très loin...
Il ne faut pas non plus être masochiste, et critiquer tout ce qu'on a fait soi-même...

Vous avez de la marge!
Interrogez mes collaborateurs: je vis dans le doute, les craintes, je cherche toujours à envisager le pire scénario. C'est une maladie entrepreneuriale.

Ne serait-ce pas mieux que le gouvernement suisse ait un vrai chef?
Non. La démocratie, à laquelle je tiens par dessus tout, n'aime pas les chefs forts. Les très bonnes choses que l'on peut espérer d'un système où le chef est fort sont inatteignables. Mais on évite les très mauvaises expériences qui en découlent. C'est le plus important. L'Etat peut se permettre de se contenter de la moyenne, il faut simplement éviter de lui donner trop d'importance et d'étouffer le secteur privé. Je pense aussi qu'il est bon que la présidence de la Confédération change chaque année, sans que celui qui l'occuppe ne soit un primus inter pares, cela doit en être ainsi dans un système de collégialité.

La présence de quatre partis au gouvernement continue-t-elle d'être souhaitable?
Quand on me dit que l'alternance majorité-opposition fonctionne mieux, je regarde à l'étranger et je constate que ce n'est pas le cas. Quatre partis peuvent gouverner s'ils s'appuient sur la démocratie directe. Sinon, ça n'irait pas. Il n'y aurait aucune opposition. En Suisse, l'opposition, c'est le peuple.

Récemment, Samuel Schmid déclarait au Temps qu'homme d'Etat et homme politique, ce n'est pas la même chose. Etes-vous d'accord?
Non, mais je sais ce qu'il veut dire. Pour moi, un représentant de l'Etat est aussi un personnage politique, il a été élu comme tel, il a une opinion politique, et il croit que cette opinion peut contribuer à l'amélioration de la situation des citoyens. Mais Samuel Schmid a raison sur le fait que lorsqu'on entre dans un exécutif, on exerce aussi des devoirs de conduite qui sont indépendants de sa position politique personnelle – comme pour le cas Swisscom!

Vous sentez-vous investi d'une mission?
Pas dans le sens sectaire... Je porte un message. La Suisse a une chance énorme de rester libre. C'est mon analyse, et j'oeuvre dans ce sens, certainement. Je ne suis pas conseiller fédéral juste par plaisir. Je me suis battu pour un idéal, nous sommes devenus le premier parti de Suisse, et  je ne pouvais pas critiquer le gouvernement et rester en-dehors. Cela participe du besoin de changer les choses, d'imprimer une nouvelle direction.

Justement: à part l'amaigrissement de l'Etat, avez-vous une vision d'avenir pour la Suisse?
Mais la voilà la grande vision: que la Suisse soit un pays où l'Etat n'est pas tout-puissant au point que les privés ne puissent plus rien faire, où les jeunes puissent gagner de l'argent et l'investir de leur propre initiative. Je ne crois pas aux grandes oeuvres visionnaires de l'Etat, l'Histoire montre que cela finit toujours par mener à la dictature. L'autre vision, c'est de rester cette exception, en Europe et dans le monde, d'indépendance et de démocratie directe. Le reste, c'est du brassage d'air.

Depuis quand est-ce que vous-même vous faites du souci au sujet de Swisscom?
Il y a dix ans déjà, lorsque j'étais membre de la commission des Finances du Conseil national, j'ai combattu les prises de participation à l'étranger. On a réussi à freiner cette tendance, Swisscom a revendu à perte. Lorsqu'est venu le projet de fusion avec Telekom Austria, on en a discuté de manière plus intense au Conseil fédéral, mais nous n'avions pas de position à prendre. Dans les dix-huit derniers mois, nous en avons souvent parlé, et je me suis fait de gros soucis quand j'ai appris qu'ils voulaient racheter Eircom.

Dans ce cas, pourquoi le projet des objectifs stratégiques 2006-2009 pour Swisscom encourageait-il  l'opérateur à s'étendre à l'étranger?
Vous ne pouvez pas interdire à une entreprise d'investir à l'étranger. La question est de savoir dans quoi elle le fait. Racheter un opérateur étranger avec mission de service public est déjà très dangereux en soi, mais c'est encore plus lourd de conséquences lorsque l'actionnaire majoritaire est étatique. La faillite de  Swissair (où nous n'avions que 6% du capital) avait entraîné un vif échange avec la Belgique...

Avez-vous pris en main cette affaire parce que vos collègues directement concernés n'agissaient pas?
Je n'ai pas le droit de vous décrire comment les choses se sont passées au Conseil fédéral. Ce que je peux vous dire, c'est que cette discussion n'a pas eu lieu le 23 novembre pour la première fois.

Et les règles de l'entreprise? Le droit des sociétés anonymes? Le droit boursier? C'est pour les autres?
Non, mais absolument rien de grave ne s'est passé! Nous avons d'abord demandé, en tant qu'actionnaire majoritaire, que les moyens excédentaires que Swisscom voulait investir à l'étranger, reviennent aux actionnaires, afin que la société ait un endettement raisonnable et un capital propre nécessaire. Cela, nous pouvons le faire seul, sans demander la permission à un quelconque conseil d'administration. Deuxième décision: nous ne voulions pas que Swisscom conduise cette stratégie d'expansion à l'étranger, et qu'elle achète Eircom. Mais nous ne pouvions pas l'exiger du conseil d'administration. Il aurait pu le faire quand même, comme ses compétences et l'argent à disposition le lui permettaient. Mais nous lui avons dit quelles conséquences légales, quelles plaintes en responsabilité entraîneraient d'éventuels dommages. N'importe quel actionnaire doit le faire, qu'il soit grand ou petit. Et la troisième décision, le fait que nous ayons reconnu que la Suisse est le mauvais actionnaire majoritaire pour Swisscom,  ne viole aucun droit des actions. Tout s'est passé de manière propre.

Aucun problème, donc?
Si vous me demandez ce qu'on aurait pu faire mieux, nous pouvons en discuter. Mais la décision était la bonne. Le Conseil fédéral a ensuite décidé de ne pas la communiquer dans son entier, avec l'intention d'en parler d'abord à Swisscom, ce qui fut fait en soirée, puis de façon formelle le lendemain... Ensuite l'heure était venue de communiquer... On ne peut pas dissocier les trois décisions, elles font partie d'un tout.

Swisscom a-t-elle un avenir, à votre avis?
Sûrement. La question est de savoir comment faire. Partout, les sociétés de télécoms sont en difficulté. Parce que la plupart viennent du service public, et qu'elles doivent affronter la concurrence. Raison pour laquelle Swisscom cherche une nouvelle stratégie. Les infrastructures traditionnelles vont perdre de l'importance: on téléphone déjà via Internet. Il faut peut-être s'engager dans d'autres activités, en Suisse ou à l'étranger, mais l'Etat en tant qu'actionnaire majoritaire n'a rien à y faire. Nous ne sommes pas des entrepreneurs, le Conseil fédéral n'est pas élu pour cela. Si j'étais dans l'industrie des télécoms, je me creuserais la tête pour élaborer une vraie stratégie pour Swisscom: racheter un autre opérateur de service public à l'étranger, qui a les mêmes problèmes, n'offre aucune perspective de croissance.

vers le haut Dernière modification 21.12.2005