"Tout ne peut pas s'oublier, mais je pourrai travailler avec Ueli Maurer"

Interviews, DFJP, 23.12.2008. 24 heures, Xavier Alonso

24 heures: "Eveline Widmer-Schlumpf restera comme celle qui a poussé Blocher hors du Conseil fédéral. Mais, en un an, elle s'est imposée au sommet de la politique suisse."

Bien dans ses habits de ministre de Justice et Police. C’est l’impression forte que dégage Eveline Widmer-Schlumpf. La Grisonne de 52 ans reçoit dans son bureau, souriante et plutôt sûre d’elle… 2008 fut son année. Pourtant, celle qui a dit oui au parlement en décembre 2007 – et donc non à Blocher – a connu la pression et les critiques. Bilan.

Notre rédaction vous a désignée personnalité suisse de l’année. Contente?
Cela me réjouit évidemment. Et je mesure aussi les attentes des citoyens. Cela me montre que beaucoup apprécient ma manière de faire de la politique, constructive, orientée vers la recherche de solutions. Et sans volonté de polariser.

Et vous, quel bilan personnel tirez-vous de 2008?
Tout à fait satisfaisant… En début d’année, beaucoup d’éléments extérieurs m’ont compliqué la tâche. La deuxième partie de l’année, par contre, j’ai pu me consacrer pleinement au travail de mon département.

En début d’année, vous étiez sans parti, sans groupe parlementaire… Avez-vous connu le doute?
Pour moi, une fois qu’une décision est prise, elle est prise. Le 13 décembre 2007, quand j’ai dit oui, je savais que cela serait dur. Mais j’ai reçu de la population et de la part des parlementaires de tous bords politiques un soutien important. J’ai donc pu travailler.

Vous constituer un réseau à Berne n’a pas été un problème?
Tout au long de ma carrière cantonale, j’ai toujours cherché un chemin par-delà les groupes politiques. Mais il est vrai qu’aux Grisons, je bénéficiais de l’appui d’une solide base UDC au Grand Conseil. De toute façon, je me forge ma propre opinion rapidement. Cela ne m’empêche pas d’être très réceptive aux autres avis afin de croiser les points de vue. J’aime venir vite avec une proposition, puis construire la solution avec tous les partenaires. Le pire, c’est de ne rien décider.

Comment avez-vous vécu l’élection d’Ueli Maurer au gouvernement?
Je reste convaincue qu’il est possible de travailler avec tout le monde. Je ne dis pas que tout peut s’oublier, notamment certains aspects émotionnels très forts. Mais il est clair que je vais travailler avec Ueli Maurer.

Etes-vous confiante dans la qualité de votre collaboration avec M. Maurer, qui a tout de même passé une partie de l’année à dire qu’il avait été trahi?
J’ai aussi passé une partie de mon année à dire que ce n’était pas vrai. Ueli Maurer et moi devrons regagner notre confiance réciproque. En vingt ans d’activité politique, j’ai toutefois appris qu’on peut très bien travailler avec des gens dont on ne partage pas toutes les opinions.

Vous pouvez même espérer un soutien de sa part!
En fait, quand il était président de l’UDC et moi membre du gouvernement grison, nous avons eu des divergences. Sur l’ONU, sur l’engagement des soldats suisses à l’étranger, en matière de politique familiale, sur l’énergie et l’environnement, nous avons des conceptions différentes. Mais nous nous rencontrons sur la sécurité intérieure. Tous deux nous voulons que les gens se sentent ici, chez eux, en sécurité.

Votre réélection en 2011 vous fait-elle faire des cauchemars?
Savoir comment et si je vais être réélue en 2011 ne me préoccupe pas. Je connais les règles et elles me conviennent. Jusqu’en 2011, je ferai mon travail et j’espère pouvoir défendre un bon bilan. J’ai déjà fait beaucoup de choses dans ma carrière politique, et je sais aussi qu’il y a d’autres choses dans la vie. Personne n’est irremplaçable: notre système politique a démontré que chaque départ est compensé par un nouveau conseiller fédéral sans que tout le système soit chamboulé.

Vous avez freiné le projet d’alerte-enlèvement enfant, car la décision appartient selon vous aux cantons. Technocratique, non?
(Rires). Je suis juriste. Il s’agissait d’une argumentation juridique et technique, j’en conviens… Notre constitution est ainsi faite: les cantons sont compétents en matière de police. Par contre, il y a un besoin, et je pense que nous pourrons mettre en place, rapidement, une partie du dispositif. Par exemple, les avis de recherche par MMS. Ensuite nous viendrons avec le dispositif dans son entier, après discussion avec les cantons. Mais je suis consciente que chaque enfant qu’on ne retrouve pas, faute d’instrument, est un enfant disparu de trop.

Asile. Ne payez-vous pas la cure d’amaigrissement que Christoph Blocher a fait subir à l’Office fédéral des migrations?
Je ne veux en aucun cas instrumentaliser la politique de l’asile. On ne peut pas profiter de l’insécurité et de l’inquiétude ressentie par les citoyens suisses. Je veux mettre en place une politique de l’asile conséquente, transparente, correcte. Beaucoup de demandeurs d’asile suivent une voie correcte, des démarches justes. Nous en avons d’autres qui ne répondent pas aux critères. Nous devons appliquer la loi pour tous. Protéger ceux qui en ont besoin et venir à bout des tricheurs.

Aide au suicide. On ne vous a pas beaucoup entendue…
Un rapport est attendu pour le printemps 2009. Nous ne voulons pas une loi réglant spécifiquement la surveillance dans ce domaine, mais du moins examiner certains points bien déterminés. Les institutions qui font de l’accompagnement aux personnes en fin de vie, voire de l’aide au suicide, doivent répondre à des critères de qualité: compétence sociale, équilibre psychologique, expérience du personnel par exemple. Nous devons empêcher que des jeunes gens en pleine santé puissent faire appel à ces organisations pour se suicider. Qu’un étranger vienne en Suisse, et que 48 heures plus tard il soit mort, n’est pas non plus acceptable. Les soins palliatifs devraient plus globalement être promus. Ces discussions, le département de Justice les mène avec des éthiciens, avec les églises, avec des médecins.

Crise financière. Désormais, même les gens de droite comme vous sont keynésiens, favorables à l’intervention de l’Etat?
Assurer la stabilité de la place financière a toujours été un but des partis bourgeois. Parce que cette place renforce l’économie. Lorsqu’on réfléchit au plan de sauvetage d’UBS, on voit qu’il y a environ 70 000 entreprises suisses qui dépendent de cette banque. Le bien-fondé de l’intervention de l’Etat ne fait pas de doute. Dans des cas pareils, il faut oublier l’idéologie et trouver la meilleure solution pour la situation économique du moment. Je suis avant tout pragmatique.

vers le haut Dernière modification 23.12.2008