"Je n'ai pas peur"

Interviews, DFJP, 05.10.2003. Le Matin, Anne Dousse, Ludovic Rocchi

Vous êtes là détendue dans votre bureau. Vous n'êtes pas angoissée par l'échéance du 10 décembre ?
Ce ne sont pas les échéances du 19 octobre ou du 10 décembre qui influencent mon travail ou mon enthousiasme. Par contre, je suis préoccupée de la situation de la Suisse, des défis qu'elle devra relever lors de la prochaine législature. D'autant plus que je constate que les dossiers, et pas seulement les miens, avancent plus lentement que ce que je souhaite.

D'où viennent ces blocages ?
Ils sont dus aux hésitations du monde politique d'une manière générale, qui est conditionné actuellement par les élections fédérales. Je me suis d'ailleurs demandée si je n'allais pas fermer mon département pour une année... tant j'ai senti que cela devenait difficile de progresser. (Grand éclat de rire.). Vivement le 20 octobre.

Christiane Brunner ne voit pas de différence entre une Ruth Metzler, PDC et un conseiller fédéral UDC. Que répondez-vous ?
Au contraire, cette différence est extrêmement claire. Si on se penche sur la politique que j'ai menée ces quatre dernières années, on se rend compte que je n'ai pas les mêmes visions que l'UDC sur l'avenir du pays.

Et que répondez vous à Pascal Couchepin, qui a declaré en gros que le PDC doit laisser un siège à l'UDC au Conseil fédéral?
C'est son bon droit Les autres ont aussi des idées sur la composition du gouvernement mais ils ne les dévoilent pas. Il est clair pour moi, que ce n'est pas aux membres du Conseil fédéral d'intervenir dans cette discussion. Ce sont les partis politiques qui discuteront de la formule magique après les élections. Et ensuite le Parlement décidera de la composition du Conseil fédéral.

Si l'UDC réalise les 26% qu'on lui prédit, n'a-t-elle pas droit à un deuxième siège au Conseil fédéral ?
Si l'on s'en tient seulement au pourcentage, cette revendication peut être compréhensible. Mais pour gouverner le pays, on a besoin d'un centre fort. Cela nous permet de mettre en place des compromis et de faire avancer les dossiers. Or ce n'est ni à gauche ni à droite que l'on trouve des solutions qui sont ensuite acceptées par la majorité de la population.

Pour sauver les deux sièges du PDC seriez-vous prête à reprendre la défense, département de ligue B?
Vous savez, il y a aussi le sport dans ce département ! Et nous n'avons pas de département de ligue B. Chaque département représente un défi. A la défense, ce n'est certainement pas le travail qui manque avec les réformes qui entrent en vigueur l'année prochaine. Et ceci dans un contexte financier difficile.

Est-ce une perspective crédible?
Je me sens très bien dans mon département. Certes je pourrais aussi m'imaginer à l'aise dans d'autres départements. Cependant, lorsqu'on entame une année présidentielle, ce qui est mon cas, l'objectif n'est pas nécessairement de changer de département, même si cette réflexion n'exclut rien.

Dans votre département, vous n'avez pas l'impression d'être bloquée ?
Pas du tout. C'est évident que des dossiers qui me tiennent à coeur n'avancent pas comme j'aimerais au Parlement. Ce n'est d'ailleurs pas de la faute des Chambres tant elles sont submergées. Il y a aussi des questions qui sont très sensibles ou émotionnelles comme celle de la loi sur les armes et qui demandent du temps. Mais c'est aussi évident qu'il y a des objets très importants pour notre société qui seront mis en votation l'année prochaine, comme l'initiative sur l'internement à vie et la loi sur la naturalisation facilitée. Cela veut dire que malgré les obstacles, on arrive au concret.

Vous voulez maintenir votre fichier central sur les armes ?
La proposition est maintenant soumise à la consultation. Toutefois, il est urgent de faire un pas en avant. Je suis convaincue qu'une majorité de la population partage mon avis. J'ai même rencontré des chasseurs et des tireurs qui admettent que la loi actuelle présente des failles et savent que leur liberté de chasseur ou de tireur ne serait pas limitée.

Vous dénoncez l'immobilisme mais vous ne semblez pas pressée de faire avancer notre adhésion à l'Union européenne ?
Nos relations avec l'UE sont tout à fait prioritaires. Mais elles ne se posent pas pour l'instant en termes d'adhésion, puisque le peuple suisse pour le moment a clairement opté pour la voie bilatérale. A ce niveau, nous avons encore à finir d'appliquer et d'expérimenter le premier paquet des négociations, à aboutir sur le second et à régler nos relations avec les nouveaux membres de l'UE élargie. Voilà nos vraies priorités et notre engagement du moment.

Votre collègue Micheline Calmy-Rey, elle, promet, certes très prudemment, que l'adhésion sera abordée lors de la législature qui va s'ouvrir après les élections jusqu'en 2007...
Le Conseil fédéral va engager la discussion, sur la base d'un rapport. Mais il ne s'agira pas de prendre une décision d'adhérer tout de suite.

Votre principal soucis est donc de faire aboutir les bilatérales II et, surtout, de faire accepter l'élargissement à l'Est de la libre circulation des personnes. Difficile ?
Il faut voir cet élargissement comme une chance, pour la Suisse, pour toute l'Europe, et pas seulement en termes économiques comme on a trop tendance à le faire. L'UE à 25 pays, c'est aussi une chance pour la stabilité en Europe. Mais, comme toujours, il faudra beaucoup expliquer pour convaincre. Dans le climat économique actuel, je comprends qu'il y ait des craintes parmi la population, sans compter que nous n'avons pas encore complètement expérimenté la libre circulation avec l'UE à 15 pays. Mais les avantages de la nouvelle UE pour la Suisse en termes d'échanges, de sécurité, de contrôle de la migration sont nettement supérieurs.

Europe, naturalisations facilitées, asile, vous allez au-devant de votations à risques...
C'est bien pour cela que, même sans parler d'adhésion, je suis décidée à secouer les partis et la population pour que notre esprit d'ouverture se manifeste. Pour y parvenir, il ne faut pas cacher les problèmes que pose l'immigration, il faut oser les aborder, sinon la population ne se sent pas prise au sérieux, et ses craintes, la xénophobie, ne font qu'empirer.

Quelle est la Suisse de Ruth Metzler, alors ?
C'est une Suisse qui regarde vers l'avenir avec plus de confiance en elle-même. Et quand je prône l'ouverture, mais je ne pense pas uniquement aux relations internationales. Je fais aussi référence à l'ouverture mentale, à des valeurs, celles du respect, de la tolérance envers son prochain, envers les idées des autres. Ce sont en fait les valeurs chrétiennes de mon parti, le PDC.

Et dans le social, où se situe la femme de droite que vous êtes ? Suivez-vous votre collègue Pascal Couchepin et sa retraite à 67 ans ?
Sans nier le problème que pose le vieillissement de la population, l'horizon de 2025 semble très lointain pour beaucoup de monde. Ce débat sur la retraite à 67 ans ne doit donc pas nous faire oublier de régler les problèmes actuels dus à la diminution constante de l'âge moyen du départ à la retraite. Il est donc urgent de prévoir des mesures d'intégration dans le monde du travail pour les personnes de 50 et de 60 ans ainsi que pour les personnes invalides.

Vous serez présidente de la Confédération en 2004. Allez-vous poursuivre l'élan voyageur de Pascal Couchepin ?
Je ne serai pas toujours à l'étranger, car ma priorité sera de me montrer proche de la population. C'est bien sûr nécessaire de voyager dans l'intérêt de la suisse ; mais dans le temps compté d'une année de présidence, il faut opérer des choix.

vers le haut Dernière modification 05.10.2003