La dignité, pas la charité

Discours, DFJP, 16.09.2017. Conseillère fédérale Simonetta Sommaruga. La parole prononcée fait foi.

Discours à l’occasion du 50e anniversaire du mouvement ATD Quart Monde en Suisse.

La conseillère fédérale Simonetta Sommaruga et des personnes du centre ATD à Treyvaux, 16.09.2017
La conseillère fédérale Simonetta Sommaruga et des personnes du centre du mouvement "ATD Quart Monde en Suisse" posent pour une photo (photo: DFJP)

Madame la conseillère d’Etat,
Monsieur le Syndic,
Chers membres du mouvement ATD Quart Monde,
Mesdames, Messieurs,


Nous avons tous repris le chemin de l’école aujourd’hui. Vers la belle école de Treyvaux.

C’est important une école.
Je dirais même que c’est essentiel dans une vie.

L’école est essentielle dans la lutte contre la pauvreté car c’est ici qu’on acquiert le savoir, une clé pour entrer dans une vie professionnelle satisfaisante.
Et c’est ici que les classes sociales se mélangent.
Ou ne se mélangent pas, justement.

Parce qu’il arrive que les enfants échouent à l’école, qu’ils se sentent exclus par leurs camarades, moqués, aujourd’hui on dit plutôt mobbés. Il existe plusieurs raisons bien sûr. Mais la pauvreté, souvent, est à la racine de l’exclusion.

Autant dire que pour fêter 50 ans de lutte contre la pauvreté, nous sommes ici au cœur du sujet.

Ce soir parmi nous et sur scène, il y a des gens qui n’ont pas eu la chance de s’épanouir dans leur enfance, qui n’ont pas reçu le soutien nécessaire.

Pourquoi ? Pourquoi ce garçon d’une famille très pauvre est-il le seul à ne pas être invité à une fête d’anniversaire ?

Est-ce parce qu’il n’a pas les vêtements qu’il faut ?
Cet enfant va-t-il être écarté dans une classe spéciale ?
Aura-t-il, plus tard, la possibilité de faire un apprentissage, d’aller au gymnase ? Ou risque-t-il de se retrouver sans diplôme, avec des boulots de manœuvre, temporaires, éprouvants, mal payés ?

Aura-t-il la chance, sur le chemin de l’école, de croiser un prof, une prof, qui fera toute la différence, qui percevra l’injustice ?
Sa famille sera peut-être appuyée par un mouvement comme ATD Quart Monde qui lui donnera le courage d’aller trouver les enseignants et les autorités pour chercher des solutions.
Pour que tourne la roue et que, pour cet enfant aussi, l’école soit lieu d’épanouissement et de bonnes rencontres.
Comme aujourd’hui.

Le spectacle que nous allons découvrir est une rencontre, une rencontre entre des artistes professionnels et des personnes qui vivent la pauvreté.

Et nous allons le découvrir tous ensemble, tous réunis, gens du village de Treyvaux et de la région et personnes engagées dans le mouvement Agir tous pour la dignité Quart Monde.
Je suis très heureuse de partager ce moment avec vous.

Un puit de courage

D’autant plus que je viens de découvrir un endroit magnifique
avec un grand puit,
un puit de courage,
un puit alimenté par une source intarissable,
celle d’êtres humains qui se battent, ensemble.

- C’est une ancienne ferme accrochée à la colline d’en face. Vous la connaissez sans doute. Elle a été rénovée avec amour et savoir-faire, elle est donc belle à regarder. C’est d’ailleurs là que, depuis 50 ans, des familles, des jeunes, des enfants, se fabriquent de beaux souvenirs. Au centre national d’ATD Quart Monde.

- Mais sa beauté est surtout intérieure : j’ai senti que les personnes touchées par la pauvreté y trouvent de la force. Et du courage. Le courage de s’exprimer, de formuler des revendications, de donner une voix à toute une partie de la société qu’on entend trop peu, pour parler d’une réalité qu’on ignore trop souvent.

Les membres d’ATD Quart Monde veulent être des acteurs avec lesquels on cherche des solutions.
Ils veulent de la dignité, pas de la charité.

Je les remercie pour leur travail remarquable.

Charité versus droits

L’année passée, j’ai reçu un album avec des phrases d’enfants, des enfants à qui on a parlé d’autres enfants qui vivent en orphelinat.
« Si j’étais Dieu, je ferais devenir tout le monde riche», a écrit l’un d’eux.

Nous sommes ici sur terre. La répartition des richesses est une décision qui nous revient.
La justice ne tombe pas du ciel, on doit se battre pour elle. C’est une des tâches les plus importantes dans mon travail quotidien de ministre de la Justice.

Vous le savez et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai été invitée aujourd’hui : la pauvreté a souvent été le début de la spirale qui a conduit à priver des êtres humains de leurs droits.

La pauvreté a engendré des drames que beaucoup de militants du mouvement ATD Quart Monde ont connus.
Il s’agit des drames des enfants placés, arrachés à leur famille, souvent contraints à des travaux forcés à la ferme, trop fatigués pour bien suivre à l’école. Des enfants dont beaucoup ont été exploités, voire abusés, parfois par les personnes-mêmes à qui ils avaient été confiés.

Il s’agit aussi des drames des jeunes enfermés en prison alors qu’ils n’avaient commis aucun crime, internés parce que, par exemple, ils avaient eu un bébé sans être mariés.

Il s’agit de jeunes femmes stérilisées contre leur gré, de mères à qui on a arraché leur bébé, de parents privés de leur seule richesse : leurs enfants.

Tant de cruauté et de manque d’amour marquent une vie. Je l’imagine bien et on me l’a dit.
J’ai rencontré à plusieurs reprises des victimes de ces mesures.

Après les excuses que j’ai présentées au nom du Conseil Fédéral en 2013, nous avons organisé des tables rondes, avec les victimes.

Idem pour le fonds d’aide immédiate et celui de la chaîne du bonheur.

Tout aussi important : nous allons travailler sur le passé et en tirer des enseignements pour le futur. Ici aussi : avec les victimes.

Cet été, elles ont été invitées à donner leur avis sur le contenu du programme national de recherche consacré à ce chapitre de notre histoire.

Cette implication est essentielle.

La justice pour réparer l’injustice

Aujourd’hui, nous disposons d’un fonds destiné aux victimes. Parce que la loi dit désormais que les victimes ont droit à une contribution de solidarité.
Je le sais :

- aucun mot ne répare l’irréparable,
- aucune somme d’argent ne saurait effacer la souffrance d’une vie.

D’ailleurs jusqu’ici, trop peu de personnes ont fait usage de ce droit.

Je sais : C’est dur de remuer le passé, de raviver une blessure qui a mis tant d’années à cicatriser.
Et puis il y a des gens qui ont gardé ce secret enfoui, qui jamais n’en parlent, pas même à leur famille.

J’imagine la peur au ventre quand on découvre la lettre que sa mère a écrite aux autorités il y a bien longtemps, une lettre qui dit qu’elle renonce à tout droit sur son enfant ou même qu’elle ne veut pas de lui.
Le mal qu’on ressent, le doute qui torture l’âme. A-t-elle écrit sous la contrainte, en pleurs ?
Je peux comprendre aussi les personnes qui affirment : l’Etat a détruit ma vie, je ne veux pas de son argent.

Je leur réponds :

- Dans votre cas, la société a fauté, elle n’a pas rempli ses devoirs, elle doit donc prendre ses responsabilité envers vous.

Ce n’est que justice que soit reconnue l’injustice.
Demander quelque chose qui nous revient est un droit.
Un droit n’entame pas la dignité, il la renforce.

Pauvres cachés

Chez nous en Suisse, on parle peu de pauvreté.
On la cache, on dit qu’ici personne ne souffre de la faim. Sans doute, mais on souffre d’autre choses, par exemple de ne pas participer à la vie de la communauté, de ne pas aller au spectacle, au cinéma, de ne pas pouvoir inviter des gens chez soi.
C’est de l’exclusion sociale et c’est une souffrance.

Le mouvement ATD Quart Monde contribue à rassembler les gens, à les sortir de leur isolement. Et à lever ce voile de honte qu’éprouvent souvent les personnes vivant dans la pauvreté.

La pauvreté est une chaîne.
Une chaîne qui entrave, qui empêche de prendre de la hauteur, qui empêche de s’envoler.
Pire : cette chaîne s’hérite de génération en génération.

Oui, c’est un constat : la pauvreté s’hérite, elle colle à la peau des familles, elle les stigmatise.
Une femme me disait même qu’enfant, elle «sentait» la pauvreté car avant d’aller à l’école le matin, elle devait travailler à l’étable et arrivait à l’école avec la sueur de son labeur.

C’est un scandale qu’un destin de pauvre se perpétue ainsi, dans un pays aussi riche que la Suisse.
Dans un pays où la Constitution garantit l’égalité des chances.

Briser la chaîne de la pauvreté – Donner des droits

Pour changer cela, nous devons commencer avec les enfants.
Ils doivent tous jouir des mêmes droits, que leurs familles soient riches ou pauvres, que leurs parents soient mariés ou pas, qu’ils se séparent ou qu’ils se divorcent.
C’est pourquoi, dans toutes les lois que j’ai soumises au parlement, j’ai toujours placé l’intérêt de l’enfant au premier plan.

Il reste encore beaucoup à faire. Parce que quand l’argent manque, la loi n’aide pas. C’est à l’Etat de prendre le relais, pour que les enfants ne souffrent pas de la pauvreté.

Je vais continuer à me battre dans ce sens. Mais j’ai besoin de vous.

C’est pourquoi il est si important que nous soyons réunis à Treyvaux, ce beau village d’où jaillit une source intarissable : celle de la solidarité.

La solidarité est aussi au cœur de la prochaine votation sur nos retraites.
J’espère que ce sera oui. Parce que l’AVS en sortira renforcée. Autant vous dire que, comme le répète depuis des années Ruth Dreifuss, les riches n’ont pas besoin de l’AVS, mais l’AVS a besoin des riches.

Lutter contre la pauvreté, prendre chaque enfant par la main sur le chemin de l’école, et même avant, en aidant ses parents, c’est la noble tâche qui nous attend.

Au nom du Conseil fédéral, je souhaite
un bel anniversaire au mouvement ATD Quart Monde, beaucoup de succès pour sa tournée à travers le pays,
et à vous tous ici présents : un bon spectacle !

vers le haut Dernière modification 16.09.2017