Dans la guerre, le droit ne doit pas rester muet

Discours, DFJP, 08.12.2015. La présidente de la Confédération Simonetta Sommaruga. La parole prononcée fait foi.

Ouverture de la 32e Conférence internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge.

Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,

La bataille de Solférino, dont Henry Dunant a décrit les conséquences dévastatrices de manière si saisissante, a coûté la vie à des milliers de soldats.

Elle a aussi fait des victimes civiles, parmi lesquelles une femme qui s’était penchée à sa fenêtre et qui a été atteinte par une balle perdue. Son nom était Antonia Savio Cerini. À Solférino, une peinture murale immortalise ses derniers instants.

Le fait que l’on connaisse aujourd’hui encore le nom d’Antonia Savio Cerini est une exception. Trop souvent, les noms des victimes civiles de conflits armés tombent bien vite dans l’oubli, tant elles sont nombreuses.

Depuis les premiers jours du Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, le droit international humanitaire a connu une évolution impressionnante. Le mouvement a joué un rôle central dans ce développement. Il a contribué de manière déterminante à l’adoption de la première Convention de Genève, il y a plus de 150 ans. Et c’est grâce à lui que s’est développé, sur cette base, un droit humanitaire dont les piliers sont les Conventions de Genève de 1949 et leurs protocoles additionnels de 1977 et de 2005.

Les conflits armés continuent cependant de faire beaucoup trop de victimes civiles, parmi lesquelles de nombreuses femmes et enfants, ce qui montre douloureusement que le droit international humanitaire est souvent trop peu respecté.

Les principes fondamentaux

Mesdames et Messieurs, il y a 150 ans, c’est à l’invitation du Conseil fédéral suisse que s’est réunie la conférence diplomatique qui a débouché sur la signature de la première Convention de Genève pour l’amélioration du sort des militaires blessés dans les armées en campagne. Cet instrument a marqué la naissance d’une relation particulière entre la Suisse et le mouvement.

Cette relation particulière se reflète notamment dans des valeurs centrales que le mouvement et la Suisse partagent : la neutralité, d’une part, et l’engagement humanitaire, de l’autre. La Suisse est en outre l’État dépositaire des Conventions de Genève.

C’est la raison pour laquelle la Suisse est fière de pouvoir à nouveau accueillir une conférence importante ici à Genève.
La conférence est placée sous le signe d’un jubilé particulier. Il y a cinquante ans, à Vienne, le mouvement a défini ses sept principes fondamentaux : humanité, impartialité, neutralité, indépendance, volontariat, unité, universalité.

Jean Pictet, l’ancien vice-président du CICR et père spirituel des conventions de Genève, a dit que si le mouvement ne devait avoir qu’un seul principe, ce serait l’humanité, car c’est de ce principe que découlent tous les autres.

L’humanité, plus qu’aucun autre principe, représente les efforts engagés pour atténuer les souffrances des personnes en détresse : personnes bloquées entre deux fronts, en fuite, victimes de catastrophes ou d’épidémies.

L’humanité est le langage commun que parlent les différentes organisations du mouvement lors de leurs interventions : le CICR dans les zones de combats partout dans le monde ; la Fédération et les sociétés nationales, dans les autres situations de crise.

C’est aussi une approche fondée sur l’humanité que le mouvement a adoptée face à la situation actuelle concernant les réfugiés.

Le mouvement apporte ainsi une contribution irremplaçable pour préserver la dignité et les droits des personnes concernées le long des routes migratoires qu’elles empruntent. L’exil et la migration font partie des principaux défis que le monde aura à relever ces prochaines décennies. La Suisse soutient la Fédération et les sociétés nationales dans leurs efforts pour aider les personnes vulnérables le long des routes migratoires et se réjouit de l’attention particulière qui doit être accordée à ce thème lors de la conférence.

Neutralité et indépendance

Mesdames et Messieurs, le droit, dans la guerre, ne doit pas rester muet.

Telle était la conviction qui, il y a plus de 150 ans, a mené à la fondation de la Croix-Rouge. Aujourd’hui, cette idée nous est familière.

Pour beaucoup de contemporains d’Henry Dunant, elle représentait cependant une rupture : pendant trop longtemps, le droit n’avait fixé aucune limite aux belligérants.

Mais aussi visionnaire qu’ait été l’approche du père fondateur de la Croix-Rouge, l’histoire du mouvement témoigne aussi d’un remarquable pragmatisme.

Le Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, lors de ses interventions dans les foyers de crise qui ont secoué le monde, n’a pas fait de distinction entre le bien et le mal, entre les guerres justifiées et les guerres interdites, entre les victimes et les bourreaux.

Il a exclusivement essayé de remédier aux conséquences catastrophiques des conflits armés.

Dès ses débuts, cette attitude a valu des critiques au mouvement. Elle a aussi été plusieurs fois discutée au sein même du mouvement.

Mais l’approche est toujours restée la même. Et c’est tant mieux.

Car grâce à son indépendance et à sa neutralité, le Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge a pu améliorer le sort de millions d’êtres humains.

Poursuivons donc ensemble sur ce chemin dans les jours qui viennent : avec le pragmatisme et l’optimisme qui sont si caractéristiques du mouvement.

Et avec la conviction que le mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, et les États réunis ici, pourront accomplir ensemble bien davantage que ce que chacun d’eux pourrait faire isolément.

Le mouvement est plus ancien que la plupart des organisations internationales. Et pourtant, il est plus important que jamais. En collaboration avec le CICR et la Fédération, ce sont bien souvent les 189 sociétés nationales et leurs millions de volontaires qui apportent de l’aide dans les villes bombardées et dans les villages reculés détruits par des tremblements de terre. Le mouvement peut faire une grande différence à l’échelle mondiale, en agissant comme un réseau global disposant partout d’un ancrage local et s’appuyant sur des principes forts. C’est pour cela que nous devons continuer, ensemble, à le renforcer. Et la conférence qui s’ouvre aujourd’hui joue à cet égard un rôle essentiel.

Une plateforme pour le droit international humanitaire

Le CICR et la Suisse ont reçu de la précédente conférence le mandat d’élaborer, en dialogue avec la communauté des États, des propositions pour mieux protéger les victimes des conflits armés.

Sur un point, les consultations ont montré une grande convergence : il manque actuellement une plateforme qui permettrait aux États de discuter régulièrement de l’application du droit international humanitaire.

Il faut donc instituer un forum de discussion. Non pas pour clouer des États au pilori, mais pour contribuer à rendre le droit international humanitaire plus efficace.

Mesdames et Messieurs, la peinture murale de Solférino dont je vous parlais représente une jeune femme qui s’est approchée de la fenêtre et ouvre un des montants, juste avant d’être blessée mortellement par une balle perdue.

Nous le savons tous : aujourd’hui encore, tous les jours, dans des zones de guerres, des milliers d’enfants, de femmes et d’hommes ouvrent une porte ou une fenêtre.

C’est vers eux que se tourneront nos pensées, dans les jours à venir, où nous nous pencherons sur l’avenir du droit international humanitaire.

vers le haut Dernière modification 08.12.2015