Paysan sous tutelle

Discours de Mr. Blocher, conseiller fédéral, lors de la cérémonie d'ouverture de l'OLMA, Foire suisse de l'agriculture et de l'alimentation

Discours, DFJP, 07.10.2004. Les paroles prononcées font foi

Monsieur le Président du Conseil national,
Mesdames et Messieurs les représentants des Chambres fédérales
Monsieur le Président du Tribunal fédéral,
Madame la Présidente du Grand Conseil,
Messieurs les Présidents des gouvernements du canton de Saint-Gall et du canton du Tessin,
Mesdames et Messieurs les Conseillers d'Etat,
Monsieur le Maire,
Mesdames et Messieurs les représentants du monde politique, de la justice, de l'armée, de l'économie, de l'agriculture, des églises, de la culture et des média,
Mesdames, Messieurs,

OLMA

OLMA. La plupart d'entre vous - notamment les jeunes gens - ne connaissent plus aujourd'hui la signification de ces quatre lettres. Ce n'est pas tragique en soi, mais savez-vous que le sigle OLMA est un label d'un type particulier ? L'OLMA nous permet de suivre la rapide évolution du temps que l'agriculture a aussi subi au cours de ces 60 dernières années.

Si l'OLMA (Ostschweizerische Land- und Milchwirtschaftliche Ausstellung ) est un label de qualité pour une exposition et une foire d'une importance significative, allant bien au-delà de la seule thématique de l'agriculture, il n'en demeure pas moins qu'elle a conservé bon nombre d'aspects issus de ses origines.

La Suisse orientale

Sans nul doute la Suisse orientale est un de ces aspects. C'est avec un plaisir non dissimulé que je suis venu parce que l'OLMA constitue un événement pour la Suisse orientale. Je sais, Mesdames et Messieurs, que la Suisse orientale a souvent le sentiment d'être négligée par la capitale fédérale. Ce sentiment n'est pas injustifié. En effet, les grandes agglomérations de la Suisse et la Romandie sont davantage au centre des conversations que la Suisse orientale. Elles demandent aussi davantage, Zurich y compris. Qui ne demande rien, n'a rien ! Au fond, qu'est-ce que cela signifie ? Les habitants de Suisse orientale sont particulièrement travailleurs, courageux et surtout ils assument leur propre responsabilité. C'est pourquoi les cantons de cette région ne sont pas sous les feux de la rampe à Berne et, d'une manière générale, ils sont bien mieux positionnés. Un voyage à travers ces cantons a confirmé mes impressions : les personnes, le paysage, la propreté, les décorations des maisons, les jardins, les entreprises sont autant d'aspects portant l'empreinte de la qualité des produits de Suisse orientale.

A mes yeux, la spécificité « Suisse orientale » remplit une fonction de modèle pour la Suisse et l'OLMA en est l'expression.

Le Tessin

Cette année le canton du Tessin est votre invité. Comme vous, bien des Tessinois ont le sentiment que leur canton est négligé par Berne. Ce sentiment n'est pas, lui non plus, injustifié. Je suis souvent frappé par le fait que, lorsqu'il est question des cantons romands, la Suisse du sud est souvent oubliée. Tout comme la Suisse orientale, le Tessin a ses spécificités et il contribue à la grande richesse de notre pays. Si vous le voulez bien, ne nous arrêtons pas uniquement sur les spécificités de ces cantons, mais soignons-les ! Nous en avons justement l'occasion aujourd'hui.

N'est-il pas formidable que Saint-Gall et Bellinzona aient aujourd'hui sur leur territoire les deux plus grands tribunaux ?

L'agriculture

A l'heure actuelle, l'agriculture et la culture paysanne sont encore au centre de l'OLMA.

Un jeune paysan m'a raconté récemment que son père lui aurait confié sur son lit de mort: « Ecoute bien ce que je vais te dire mon fils, fais toujours le contraire de ce que la Berne fédérale te recommande de faire ».

En ma qualité de Conseiller fédéral, ce conseil me donne à penser. Malheureusement, force est de constater qu'il est plein de vérité. En effet, notre agriculture est si fortement dirigée et, qui plus est par Berne, que, dès qu'une anomalie ou une lacune survient, on s'attelle immédiatement à corriger, diriger ou planifier. Que se passe-t-il alors? Chaque mesure prise par l'Etat entraîne une réaction sensible du marché et parce que nous faisons tous la même chose, le marché réagit de façon disproportionnée et les dysfonctionnements recommencent. Par conséquent, le vieux paysan croit: « Celui qui fait toujours le contraire est donc le premier, lorsque le contraire du contraire est recommandé à Berne ». Cette façon de voir les choses traduit également une certaine résignation, à savoir que la Suisse est victime de sa propre bureaucratie agricole. Tout - de la plus petite anomalie à la plus grande - a été ou est régulé par une nouvelle réglementation, si bien que les paysans sont de plus en plus engoncés dans un carcan irrémédiablement axé sur la production et dans lequel ils ne peuvent plus se mouvoir.

Par conséquent, il est impératif et nécessaire que les paysans soient libérés de leur incessante tutelle et ce, non seulement pour le bien du pays, dans l'intérêt des missions importantes dont ils s'acquittent, mais aussi pour leur propre bien. Les problèmes ne pourront être résolus que si les paysans deviennent enfin des entrepreneurs libres. Récemment, un paysan de la vallée du Rhin s'est exprimé en ces termes dans un journal, se plaignant de la bureaucratie qui lui rendait la vie difficile :

« Je ne veux pas me plaindre mais avec tout ce fatras de directives . Mon futur gendre qui travaille de l'autre côté du Rhin se moque de moi, lorsqu'il me voit, avec mon carnet dans la poche, noter tout ce que je fais. Combien d'épandage ? Quand et où? Combien d'engrais et où? J'ai droit à l'inspecteur qui contrôle le lait, au contrôleur vétérinaire, au contrôleur suisse IP, à l'inspecteur sanitaire qui contrôle les porcs, au contrôleur de la production des oeufs, en tout huit inspections par an. De l'autre côté, ils viennent une fois tous les dix ans et au moins, ils avertissent ». La bureaucratie a son coût! Et nous payons tous!

La signification de l'agriculture

Mesdames et Messieurs, l'Etat est allé trop loin dans ses interventions pleines de bonnes intentions. Laissons les paysans redevenir des entrepreneurs! Nous avons tiré des enseignements positifs des entreprises dans les autres secteurs de l'économie et nous avons très bien réussi à approvisionner les consommateurs en produits. Notre économie souffre du manque de véritables entrepreneurs, c'est-à-dire de personnes qui possèdent des entreprises et qui la gèrent elles-mêmes tout en supportant les gains et les risques. Mesdames et Messieurs, qu'est-ce qu'un paysan ? Si ce n'est le propriétaire de sa ferme qu'il se doit de gérer ? Dans notre agriculture bureaucratisée, peut-il encore être un entrepreneur?

Aujourd'hui, nous avons souvent tendance à oublier que la Constitution fédérale et la loi sur l'agriculture ont assigné aux agriculteurs des missions non négligeables. Aussi devons-nous nous interroger si ces missions ne sont pas trop exigeantes. A titre d'exemple, les agriculteurs doivent, en vertu de la loi sur l'agriculture et de la Constitution fédérale, veiller à:

  • à la conservation des ressources naturelles et à l'entretien du paysage rural ;
  • à la sécurité de l'approvisionnement de la population ;
  • à l'occupation décentralisée du territoire.

Cette liste est loin d'être exhaustive. Ces missions ont été réglées dans leurs moindres détails quant à la manière de les remplir et sont assorties de prescriptions, d'injonctions et d'interdictions.

Certes je suis d'avis que les paysans continuent, conformément à la constitution, à veiller à la conservation des ressources et à l'entretien du paysage rural. En Italie du nord par exemple, l'Union européenne a promis une prime à chaque paysan qui accepterait de geler son exploitation. C'est à pleurer ! En l'espace de peu d'années, la région est devenue totalement désertique. A l'évidence, au nom de nos intérêts communs, nous ne saurions tolérer un tel processus.

Il y donc lieu de rémunérer une exploitation minimale et les paiements directs actuels doivent même être augmentés. En revanche, la production des denrées alimentaires doit être laissée intégralement aux paysans, sans dirigisme, sans soutien de l'Etat et sans tutelle. S'agissant des produits, le marché doit, dans la mesure du possible, jouer librement. C'est à ce prix là que nous pourrons supprimer le poids de la bureaucratie sans hésitation aucune. Il est absolument effarant de voir le nombre de formulaires que les paysans doivent remplir. Cela ne fait qu'augmenter le prix de la production et affaiblir la capacité de concurrence. Il faut réduire ce système de contrôle extensif et spécial qui s'avère inutile.

A titre d'exemple, il est absolument superflu de prescrire à un paysan combien de mètres-carré de terre il doit entretenir ou encore, combien doit peser un bouf que l'on aura abattu ou bien à partir de quel jour il doit couper son herbe ou combien de quantité de litres de lait il doit produire. C'est tout simplement absurde! Des directives sont certes nécessaires pour ne pas polluer le sol, mais elles sont valables pour tous, y compris les industries.

Déjà aujourd'hui, les produits n'échappent pas à l'examen des grands distributeurs, des contrôleurs des denrées alimentaires et des consommateurs.

De même, les prescriptions générales de la loi sur la protection des animaux suffisent en tant que directives pour l'élevage. Si le consommateur souhaite acheter des oufs de poules élevées en plein air, les grands distributeurs exigeront des paysans qu'ils les élèvent selon ces règles. Et si le client veut des oufs pondus par des poules élevées dans des conditions encore plus de luxueuses avec tout ce que cela implique autour et qu'il est prêt à y mettre le prix et bien, Mesdames et Messieurs, il les aura et pourra les acheter. L'Etat n'a donc pas à intervenir. Si le marché le demande, les paysans produiront selon des procédés écologiques. Seuls les paysans et les bénéficiaires des produits doivent négocier entre eux les critères de qualité.

Le paysan sous tutelle, ce bouc émissaire

Le problème est apparent en maints endroits. Mais personne ne veut s'y conformer. C'est toujours la faute des paysans : le prix élevé des denrées alimentaires, les subventions, la pollution environnementale. Les détracteurs et magisters ne manquent pas. Mais qu'ont-ils en commun : ils se bornent à critiquer la situation présente, en passant sous silence ses origines. Dernièrement, un professeur d'économie - par définition difficilement rémunéré par l'économie de marché libre - réglait ses comptes sans nuance avec les paysans.

Il leur reprochait de polluer, et même de détruire l'environnement. Mais qu'entend au juste ledit professeur d'économie par « destruction de l'environnement" ?

Il écrit notamment : « Nos vaches sacrées ne produisent pas seulement des sons de cloches apaisants, mais, outre du fumier, du méthane nocif en quantités énormes. Les émissions industrielles de gaz à effet de serre sont assujetties à un impôt lourd. Mais pas les flatulences de notre immense cheptel ».

Que veut-il au juste, notre professeur d'économie ? Une taxe à l'environnement sur les pets des vaches? Gonfler encore la bureaucratie fiscale pour parer aux « estomacs arrondis de nos ruminants » ? En quelque sorte, soumettre les vaches, selon le principe du pollueur-payeur, à un impôt sur les flatulences ? D'ailleurs, cet internationaliste aurait-il oublié que faire des pets n'est pas du seul apanage des vaches suisses ? Est-ce que les vaches argentines ou françaises répandent uniquement des odeurs exquises ? Faut-il s'attendre à une interpellation des Verts exigeant l'élimination de toutes les vaches ? Pour émanation irresponsable de méthane ?

Laissez enfin en paix les paysans travaillants - et les vaches .

La hauteur des coûts

Un autre jeu de société très répandu consiste à rendre les paysans responsables du prix élevé des denrées alimentaires. Les détracteurs se gardent bien de faire le rapport entre toute une série de gros frais - notamment les salaires - et les coûts élevés de la vie en Suisse. Un éleveur de vaches à lait de Suisse centrale me commentait, après la visite d'une exploitation agricole autrichienne : tout compte fait, même si je donnais gratuitement mon lait à ma centrale laitière - je dis bien GRATUITEMENT -, le prix de vente de ce lait en Suisse serait plus élevé que dans un magasin autrichien. De toute évidence, la transformation du lait pâtie des coûts élevés au même titre que la production.

Un autre exemple : un hôtelier valaisan connu prétend régulièrement que l'occupation de son établissement est directement liée au prix de la pomme de terre. Certes, la Suisse n'est pas un pays touristique bon marché. Mais est-ce bien la faute du paysan ?

Comment, par exemple, expliquer à cet hôtelier la différence du prix des boissons ? Ou alors, rend-il aussi les paysans responsables du prix plus élevé de son eau minérale ou de sa camomille ?

Le paysan entrepreneur du futur

Il est urgent que la politique agricole aplanisse la voie pour faire du paysan un entrepreneur. Cela vaut pour tout un chacun : celui qui pense poursuivre comme par le passé dans l'expectative de l'évolution de ces cinq ou dix prochaines années n'ira pas de l'avant. Pis encore : il aura toujours une longueur de retard. D'ailleurs, cette évolution ne concerne pas uniquement la paysannerie. Les constructeurs métalliques, imprimeurs ou informaticiens doivent, eux aussi, rester flexibles. Chaque profession a ses problèmes et ne peut que pressentir de quoi sera fait l'avenir pour s'y préparer.

La politique agricole de l'UE n'est pas non plus une alternative envisageable. L'Union européenne est en proie aux mêmes problèmes que la Suisse, mais à un niveau plus élevé : le paysan d'Allgäu, en Allemagne, qui possède une petite exploitation avec, disons, 30 pièces de bétail, connaît les mêmes difficultés que son collègue suisse qui en a 15. Dans l'agriculture aussi, la Suisse doit suivre sa propre voie. Copier les autres n'a jamais été une solution pour nous. Notre production industrielle ne nous permet de toute façon pas de concurrencer les autres.

Nous devons faire autrement et mieux que les autres, plutôt que de les copier : nombre de mes anciens clients allemands achètent de la viande en Suisse chaque fois qu'ils viennent dans notre pays. "Quoi, demandais-je une fois ? De la viande ? Cela m'étonne, elle est pourtant plus chère ici !" "Oui", fut la réponse. "Mais elle est de meilleure qualité, donc son prix plus élevé se justifie." Il est faut de croire que, dans les zones frontières, tout le monde se précipite à l'étranger pour s'approvisionner en viande bon marché. Car nombreux sont les Suisses qui ont l'habitude d'autres standards, d'une qualité plus élevée. Une grande partie du bétail abattu n'est jamais en vente dans nos magasins. Ce qui n'est pas le cas dans les pays voisins. La qualité a son prix. Si, au lieu du 80 pour cent, seulement le 50 pour cent de la bête est effectivement transformé en denrée alimentaire, la viande devient nécessairement plus chère - mais aussi plus exclusive !

Mesdames et Messieurs,

Notre présente politique agricole est bien davantage qu'une simple législation socio-éducative, assortie de clauses de protection de l'environnement et de sauvegarde de la nature, ou qu'un unique enchevêtrement de contrôles bureaucratiques. Cette politique agricole a fini par tellement se fossiliser qu'elle ne satisfait plus personne : elle devient de plus en plus chère. Pourtant, les paysans s'appauvrissent malgré tout. Il faut que les choses changent ! Pour le bien du pays, de ses finances et, notamment, de la paysannerie - du moins de tous les paysans travailleurs et entrepreneurs.

L'OLMA, un symbole particulier

L'esprit du temps a beau tendre vers une toute autre direction, il importe néanmoins, aujourd'hui encore, qu'un pays fonctionne un tant soit peu de manière autarcique. Il nous faut faire preuve de la clairvoyance et de la prudence suffisantes pour maintenir un certain degré d'autosuffisance. Le pays qui n'est plus capable de se nourrir lui-même devient dépendant et se met à la merci des chantages et toute autre sorte de menaces. Or, la mission importante de maintenir ce degré d'autosuffisance mérite une meilleure politique agricole.

Mesdames et Messieurs, la 62e édition de l'OLMA nous permet de passer en revue les produits fabriqués et élaborés par des êtres talentueux et innovateurs. Tous et toutes peuvent en être fiers : la Suisse orientale - et, par son intermédiaire, la Suisse tout entière -, les producteurs et les consommateurs, la paysannerie et les consommateurs.

Le week-end passé, j'étais invité dans la commune de montagne de Mosnang, dans le Toggenbourg. Elle commémorait ses 1150 ans. Il m'a été donné de connaître une communauté villageoise intacte, dans un paysage merveilleux. On nous a servi des plats exquis préparés avec des produits suisses. Nous avons ainsi participé d'une culture populaire vivante. La Suisse est célèbre et apprécié pour sa diversité. Sa culture populaire en est précisément un exemple. Sa musique, ses costumes ou ses spécialités culinaires : luganighe tessinoises, raclette valaisanne, vin blanc romand, pommes thurgoviennes ou saucisses saint-galloises. Presque chaque région possède ses sortes de pain et de fromage. Toute cette diversité a ses racines dans la culture paysanne. Plus la mondialisation suscite l'enthousiasme, plus les gens apprécient les valeurs particulières et originales.

Faites-le leur savoir ! Commercialisez vos produits ! Transformez-vous en vendeurs et entrepreneurs ! Et libérez-vous des prescriptions étatiques qui vous oppriment.

Je vous souhaite bonne chance sur ce chemin caillouteux ! En ma qualité de conseiller fédéral, je suis prêt à emprunter, à vos côtés, la voie de la débureaucratisation paysanne !

vers le haut Dernière modification 07.10.2004