"La diversité des opinions et des langues favorise une attitude responsable"

Discours du conseiller fédéral Christoph Blocher lors de la célébration des dix ans de « La Quotidiana », le 21 septembre 2006 à Flims

Discours, DFJP, 21.09.2006. Les versions orale et écrite font également foi. L’orateur se réserve le droit de s’écarter sensiblement du manuscrit.

Flims. Dans son allocution, le conseiller fédéral Christoph Blocher se réjouit des 10 ans d'existence du premier quotidien indépendant en langue romanche et défend la liberté d'expression, ainsi que la diversité de la presse et des langues.

Mesdames, Messieurs,

Parmi les personnes présentes, nul n’aurait pensé, il y a dix ans, que je m’adresserais à vous aujourd’hui à l’occasion des dix ans de La Quotidiana. Mais ainsi va la vie !

1. Le concept des trois titres

Il y a cependant une chose dont j’étais déjà persuadé il y a dix ans – même si certains Grisons l’excluaient à l’époque – c’est que le Bündner Tagblatt, que je remettais alors en d’autres mains, existerait encore dix ans plus tard. Si je n’en avais pas été convaincu, je n’aurais jamais accepté de le céder à l’éditeur Gasser, aujourd’hui devenu le groupe de presse Südostschweiz Mediengruppe.

Que vous fêtiez aujourd’hui, au moment même où paraissent sous forme de livre les articles de la rubrique « Klartext » du Bündner Tagblatt, non seulement les dix ans de l’union de ce dernier avec Die Südostschweiz, mais aussi les dix ans du premier quotidien indépendant en langue romanche, voilà qui me réjouit du fond du cœur, et pas seulement sur le plan politique. Ainsi, le canton des Grisons, petit en termes de population, mais le plus grand en termes de superficie, dispose de trois quotidiens. C’est là une richesse dont on ne soulignera jamais assez la valeur.

2. Sauvetage du Bündner Tagblatt

Lorsque je me suis décidé, il y a vingt ans, à sauver le Bündner Tagblatt que l’on disait moribond, tous n’en étaient pas heureux aux Grisons. De nombreux politiques craignaient que je ne veuille convertir le canton en me servant de ce journal comme plateforme personnelle. Comme si j’avais eu besoin d’une telle plateforme dans les Grisons ! Quant à l’éditeur Gasser, il y voyait une concurrence injustifiée d’un titre qui, d’un point de vue économique, aurait alors dû disparaître. Et le Bündner Zeitung de l’époque n’avait en réalité pas tort. Non, le Tagblatt n’a été sauvé que pour l’amour de ce canton d’une part et de la diversité d’opinions dans ce canton d’autre part.

3. Liberté d’expression et liberté de la presse

La liberté d’expression et la liberté de la presse sont des droits fondamentaux essentiels à la coexistence au sein de la société. C’est seulement en garantissant ces droits que l’on permet à chaque individu de se développer conformément à ses convictions profondes. Réprimer l’opinion, en muselant par exemple les médias, de l’intérieur ou de l’extérieur, ne devrait pas être possible dans un Etat libéral. Il est irritant que des faits apparaissent faux, imprécis, déformés ou incomplets dans les journaux, en particulier lorsque c’est par calcul, par malveillance et intentionnellement qu’il en est ainsi.

4. Contre la pensée unique

Mais les choses sont pire encore lorsque les dirigeants et les faiseurs d’opinion, en d’autres termes les politiciens et les journalistes, s’accordent sur un même point de vue et rejettent dans un néant médiatique celui qui s’écarte un tant soit peu de la doctrine. Cette attitude est condamnable même lorsqu’elle part d’une « bonne intention ». Car comment juger qu’une intention est bonne ? Appartient-il au pouvoir de le dire ? La représentation unique de la situation peut ainsi facilement devenir un mensonge collectif. Le meilleur moyen d’éviter de telles pratiques n’est pas de faire intervenir l’Etat, mais de garantir la diversité rédactionnelle. Il serait naturellement souhaitable que les diverses rédactions soient aussi soutenues par des éditeurs indépendants les uns des autres, mais dans les Grisons, pour des raisons économiques, cela n’est malheureusement pas possible. C’est la raison pour laquelle il a fallu choisir la deuxième meilleure solution, celle du concept des trois titres : indépendance des rédactions, mise en commun de la production et de la distribution.

5. Solution unique : diversité d’opinions

La diversité de la presse peut contribuer de manière décisive à ce que la vérité se fasse jour ou à ce que l’on voie l’envers et l’endroit de la médaille. Je dis « peut », car il est plutôt rare que le « contrôle » réciproque fonctionne ; la diversité des titres n’empêche pas, hélas, une certaine uniformité de ton. Je souhaiterais à ce propos une bien plus grande diversité. Car plus large est l’éventail des opinions, plus le débat public s’intensifie : les faits sont mis en lumière, les arguments pour et contre sont pesés et scrutés à la loupe.

Que ce soit bien clair : je ne veux pas voir les médias adopter une opinion déterminée. Je regrette seulement que la diversité de la presse, qui existe heureusement en Suisse, ne reflète pas une diversité d’opinions. A quoi nous sert-elle, si les idées n’entrent pas en concurrence ? Dans les Grisons, heureusement, la situation n’est pas aussi préoccupante qu’à l’échelon national. Mais je pense que même ici, dans ce canton où trois quotidiens coexistent, la diversité d’opinions pourrait être plus grande.

6. La diversité des langues contribue aussi à la diversité d’opinions

Approuver la liberté d’expression, c’est approuver la liberté de la langue. L’un n’est pas possible sans l’autre. Seul celui qui peut s’exprimer dans la langue qu’il maîtrise le mieux possède véritablement la liberté d’expression.

Que la petite Suisse ait conservé quatre langues nationales est tout sauf une évidence. Regardons l’évolution linguistique de l’Europe durant ces 100 ou 200 dernières années. Sur ce plan, l’Europe est devenue de plus en plus homogène. Presque partout, les minorités linguistiques ont été soumises à la pression de ce que l’on appelle le groupe dominant. La plupart des gouvernements européens ont longtemps ressenti le plurilinguisme comme un obstacle à l’harmonie nationale. En Suisse, la plus petite des langues nationales a pu s’affirmer notamment parce qu’il n’existait pas une telle pression, du moins pas du côté des autorités. Au contraire, le quadrilinguisme – et donc surtout le romanche – sont devenus un des traits caractéristiques de la Suisse, que l’on tenait à préserver. N’oublions pas enfin que le plurilinguisme s’est maintenu grâce au fédéralisme. Si la Suisse avait été un Etat centralisé, nous n’aurions aujourd’hui plus que l’allemand ou éventuellement le français comme langue nationale.

7. La Quotidiana

Le romanche est pourtant une part importante de notre culture, ce qui a aussi contribué, en fin de compte, à l’apparition de La Quotidiana. Durant ces dix dernières années, elle est devenue une des voix les plus importantes de la Suisse romanche et entend, grâce à ses diverses plateformes, faire vivre la diversité d’opinions et la diversité des langues.

Le romanche doit cependant demeurer une langue du quotidien. Un journal qui traite de sujets intéressants et veille à une opinion largement diversifiée est le meilleur moyen d’y parvenir. J’espère pour la Suisse romanche que La Quotidiana, grâce à des thèmes porteurs, pourra ainsi contribuer non seulement à ce que cette langue survive, mais aussi à ce qu’elle permette d’exprimer toute la diversité des opinions.

vers le haut Dernière modification 21.09.2006