"Ce que le chemin de fer des chutes du Rhin a apporté à la région"

Allocution du conseiller fédéral Christoph Blocher prononcée à l’occasion des 150 ans du chemin de fer des chutes du Rhin, le 14 avril 2007, à Schaffhouse

Discours, DFJP, 14.04.2007. Les versions orale et écrite font également foi. L'orateur se réserve le droit de s'écarter sensiblement du manuscrit.

Schaffhouse. Dans son allocution prononcée à l’occasion des 150 ans du chemin de fer des chutes du Rhin, le conseiller fédéral Christoph Blocher évoque quelques anecdotes tirées de son enfance. Il établit en outre un parallèle entre la construction de la Suisse moderne et le développement de son réseau ferré marqué, de part et d’autre, par l’initiative privée, l’entrepreneuriat, la liberté et la responsabilité individuelle.

1. Un souvenir poétique

Je dois vous avouer d’emblée que si je m’exprime aujourd’hui devant vous à l’occasion de l’anniversaire du chemin de fer des chutes du Rhin, je ne saurais le faire sans une grande prévention personnelle : cette ligne inaugurée il y a 150 ans a été – tout comme les chutes du Rhin elles-mêmes, dont elle porte le nom – étroitement liée à mon enfance, d’un point de vue non seulement acoustique, mais aussi existentiel.

Permettez-moi donc de commencer par un souvenir personnel ! En 1940, je commençais à grandir dans la maison du pasteur de Laufen am Rheinfall, qui surplombait le chemin de fer du Rhin. 65 ans plus tôt – en 1875 donc – un autre fils de pasteur emménageait dans cette même maison avec ses parents. Cet enfant, qui n’était encore qu’un nourrisson et s’appelait Carl Gustav Jung allait être plus tard mondialement connu comme psychiatre et psychanalyste. Le chemin de fer des chutes du Rhin qui existe encore aujourd’hui tient une place importante dans ses souvenirs de jeunesse. C’est principalement le pont du chemin de fer des chutes du Rhin, c’est-à-dire la passerelle piétonnière longeant la voie, qui semble avoir permis au futur « explorateur des profondeurs de l’âme humaine » de découvrir l’abîme.

C. G. Jung se souvient que sa mère lui raconta qu’un jour, avec la bonne, il traversait le pont des chutes du Rhin pour aller à Neuhausen quand il tomba et qu’une de ses jambes glissa sous le garde-fou. La jeune fille parvint de justesse à le rattraper et à le hisser à nouveau sur la passerelle. Cet incident – c’est l’analyse qu’en fera plus tard le psychiatre Jung – témoigne d’une pulsion inconsciente de mort, d’une résistance fatale contre la vie dans ce monde (épisode tiré des Souvenirs, rêves et pensées de C. G. Jung, recueillis et édités par Aniela Jaffé, 1962).

Voilà comment un psychiatre interprète une simple chute. Pour ma part, je ne serais jamais arrivé à cette interprétation, et c’est sans doute pour cela que je suis devenu conseiller fédéral, et non psychiatre. Il est vrai que cette traversée du Rhin – construite spécialement pour la ligne de chemin de fer – conduit chaque fois à cette frontière inquiétante séparant la vie de la mort. Je donne ici raison à C.G.Jung. Mais quand j’étais enfant, c’était avec une certaine joie ludique que je m’approchais de cette frontière – ainsi qu’en atteste cet autre souvenir :

Quand j’étais petit, c’est moi qui étais chargé d’aller faire les courses et de ramener de quoi nourrir toute la maisonnée, qui comptait beaucoup d’enfants. Avec mon chariot, je faisais l’aller-retour de Neuhausen, jusqu’au magasin. Sur le chemin du retour, il fallait hisser le lourd chariot le long de l’escalier menant au pont du Rhin, marche après marche. Mais ensuite commençait la traversée tranquille du fleuve sur la passerelle en bois longeant la voie, dont la quiétude invitait à la flânerie. Arrivé au milieu du fleuve, je m’arrêtais et tirais d’une petite bourse une des pièces de 1 centime que j’avais patiemment collectionnées. Lorsque je ne voyais personne sur le pont, je me glissais sous la barrière et rampait, le cœur battant la chamade, vers le rail où je déposais ma pièce que viendraient bientôt aplatir les roues du prochain convoi. Rapide comme l’éclair, je regagnais la passerelle et j’attendais le grondement du monstre qui s’approchait à toute vitesse et me frôlait dans un fracas assourdissant. Je retrouvais alors sur le rail, tout brillant et luisant, le petit disque de métal sur lequel, désormais, on ne distinguait plus le « 1 ». La piécette sans valeur était devenue une véritable petite « pièce d’or » que j’allais pouvoir exhiber fièrement à mes petits camarades ou à mes frères et sœurs, car personne n’en possédait de pareille.

Mesdames et Messieurs, vous êtes les premiers auxquels je révèle le secret de ma petite entreprise de fabrication de pièces de l’époque. Pour me rapprocher de C.G.Jung, peut-être que ce souvenir de jeunesse sur le pont du Rhin, et certains autres aussi, ont été une source de révélations utiles à ma carrière d’entrepreneur et d’homme politique…!

Mais là n’est certainement pas l’unique mérite de ce pont, qui a eu des retombées beaucoup plus concrètes.

2. Pionniers privés

C’est le 15 avril 1857 que fut inauguré en grande pompe le chemin de fer des chutes du Rhin. Le nom de la ligne, choisi après mûre réflexion, ne faisait que reprendre l’image du site naturel du Rhin. Le lendemain de l’ouverture de la ligne, la première locomotive parcourait déjà les 30 kilomètres séparant Schaffhouse de Winterthur. C’était une ligne moderne, fonctionnant déjà selon le principe de l’horaire cadencé, avec trois trains par jour. La cadence fut ensuite augmentée de 30 pour-cent – ce qui est considérable – avec l’adjonction d’un quatrième convoi quotidien... Le train circulait alors que toutes les gares n’avaient pas encore été construites, car les gares et leur emplacement ont toujours été un objet de débat politique, et elles le restent d’ailleurs aujourd’hui. Il n’en allait pas de même du chemin de fer lui-même : la ligne des chutes du Rhin a d’emblée été fondée sous la forme d’une société par actions. Le secteur public y détenait certes une participation, mais c’étaient surtout les investisseurs privés qui donnaient le ton. Leur responsabilité était engagée à la hauteur des fonds investis et ils avaient donc intérêt à ce que la ligne soit rentable.

Il s’agissait ainsi de concilier des intérêts privés et l’intérêt public, ce qui n’allait pas toujours sans mal. Avant même la construction, la question de l’emplacement de la future gare de Schaffhouse donna lieu à de longues et intenses controverses.

En 1855, Heinrich Moser, un des principaux actionnaires potentiels, rédigea sur la question une étude de 22 pages intitulée : La gare du chemin de fer des chutes du Rhin doit-elle être située dans la Bleiche, dans le Baumgarten ou dans l’Urwerf ? Cette longue étude se terminait par cette phrase : on trouvera peut-être dans ces pages quelques erreurs ou inexactitudes, mais on y trouvera aussi quelque chose qui n’est pas si courant, à savoir l’expression de mon intime et profonde conviction.

Ce sérieux impressionne et montre que celui qui investit son propre capital ne prend pas les décisions de la même façon que celui qui dispose de l’argent de contribuables anonymes. Heinrich Moser ne parvint d’ailleurs pas à imposer son point de vue. Il en tira les conséquences et ne souscrivit pas d’actions. Nous avons aujourd’hui perdu cette liberté. En ce jour de commémoration, nous devons dès lors nous souvenir que les pionniers du chemin de fer en Suisse furent des entrepreneurs et des investisseurs privés. Ce sont les pères fondateurs libéraux, au premier rang desquels Alfred Escher, qui ont jeté les bases de la Suisse moderne. Ce n’est donc pas un hasard si, avant même l’inauguration de la ligne, la compagnie des chemins de fer du Nord-est d’Alfred Escher, est devenue l’actionnaire majoritaire du Chemin de fer des chutes du Rhin. 

3. L’arrivée du progrès

Au 19e siècle, le chemin de fer était synonyme d’avenir. Se raccorder à un réseau ferré était comme entrer dans une ère nouvelle. Du moins, chaque mètre de rail qui était posé faisait croître l’espoir du progrès et de la prospérité.

Mais tous ne considéraient pas que le progrès était forcément quelque chose de positif, et cela n’a pas changé. Le Suisse est méfiant face à l’incertitude et je considère cette circonspection comme l’une des principales vertus en politique. Lorsque tout le monde s’enthousiasme de concert, un certain scepticisme est de mise. Lorsque tous courent dans la même direction, j’aime, pour ma part, marquer d’abord un temps d’arrêt.

Le long de la ligne des chutes du Rhin, il y avait ainsi des villages qui ne se battaient pas vraiment pour obtenir une gare. A l’origine, il n’était pas prévu que les trains s’arrêtent sur le territoire de la commune de Henggart. Lorsqu’il fut décidé qu’une gare y serait tout de même construite, les paysans de l’endroit voulurent qu’elle le soit le plus loin possible de leurs maisons. C’est alors que le rusé propriétaire de l’Auberge du Raisin proposa de mettre gratuitement à disposition un terrain proche de sa propriété pour la construction de la gare. Grâce à cette décision perspicace, il jeta les bases de la prospérité future de sa famille qui exploita l’auberge, peut-on lire dans la plaquette du centenaire du chemin de fer des chutes du Rhin. Cette bonne idée d’entrepreneur n’était rien d’autre que la mise en œuvre d’un principe libéral fondamental voulant que l’intérêt particulier et l’intérêt général ne s’excluent pas forcément. La gare d’Henggart est en effet devenue un pôle de transport pour toute la région viticole alentour, ce dont ont profité l’économie locale, les exploitations agricoles et, nous l’avons dit, l’Auberge du Raisin. 

4. Au milieu du jardin

En parlant de l’importance régionale du chemin de fer des chutes du Rhin, je tiens à me replonger une fois encore dans mes souvenirs personnels, où cette ligne a représenté, pour la première fois, la symbiose de la patrie et de l’ouverture au monde. Comment, me demanderez-vous ?

D’un point de vue ferroviaire, la situation de Laufen était intéressante. Notre village n’avait certes pas de gare sur la ligne du chemin de fer des chutes du Rhin – nous n’avions pas un aubergiste aussi bien inspiré que celui de Henggart –, mais nous n’en habitions pas moins à proximité relative de deux lignes de chemin de fer. Celle des chutes du Rhin d’abord, que nous pouvions rejoindre en allant à pied jusqu’à Dachsen. Mais de l’autre côté du Rhin – notre maison était presque au-dessus des chutes – se trouvait une autre ligne qui reliait Schaffhouse à Zurich et qui, à partir de 1897, livra une rude concurrence à la ligne des chutes du Rhin. Pourtant, ces deux lignes étaient comme les témoins de deux époques différentes.

Alors que sur la ligne des chutes du Rhin se traînaient encore des locomotives à vapeur, le tronçon Neuhausen-Schaffhouse-Bülach-Zurich était déjà électrifié. Comme nous étions un peu orgueilleux, nous trouvions que la traction à vapeur était terriblement démodée.

En parcourant le chemin qui menait à la gare de Dachsen, sur la ligne des chutes du Rhin, nous avions l’impression de replonger dans le 19e siècle, alors qu’en montant dans le Zurich-Schaffhouse à Neuhausen, nous nous sentions immédiatement en phase avec le progrès, l’ouverture au monde, l’avenir. Jusqu’au jour où nous avons réalisé que le chemin de fer des chutes du Rhin menait aussi à Schaffhouse et permettait aussi la correspondance vers le vaste monde. Les deux lignes ne pouvaient dès lors pas être si différentes l’une de l’autre. Patrie et ouverture au monde étaient ainsi étroitement liées. 

5. Un témoin de la Suisse libérale

Le réseau de chemins de fer suisse s’est développé presque en même temps que la Suisse moderne. Ce sont avant tout les entrepreneurs zurichois qui ont marqué le jeune Etat fédéral de leur empreinte, en misant sur l’initiative privée, l’entrepreneuriat, le progrès, la liberté, la responsabilité individuelle. Ils ont ainsi jeté les bases du succès de la Suisse – et chaque fois que notre pays a cru pouvoir renoncer à ces valeurs, il l’a payé par des échecs et une période de stagnation, comme ce fut le cas, la dernière fois, dans les années 1990.

Les chemins de fer – et donc aussi la ligne des chutes du Rhin – sont les témoins de cette Suisse libérale. Une Suisse qui ne s’enferrait pas dans le recours à un Etat tout-puissant mais qui croyait au savoir-faire de ses citoyens et leur donnait les espaces de liberté nécessaires pour que ce savoir-faire se transforme en succès. Ce qui ne manque pas de nous étonner aujourd’hui compte tenu des milliards que nous coûtent chaque année les chemins de fer. L’exploitation de la ligne des chutes du Rhin a généré un profit pendant 40 ans. Ce n’est que lors de la votation populaire de 1898 que fut décidé le rachat par la Confédération du réseau ferré de Suisse.

Si les chemins de fer témoignent d’une Suisse libérale, ils sont aussi un reflet de l’esprit de pionnier.

Quand la Suisse a commencé à bâtir des usines hydroélectriques et des barrages, l’industrie a fourni les turbines qui jouissent encore d’une réputation sans pareille dans le monde. Il en alla de même avec le développement du réseau ferré.

C’était la fabrique suisse de wagons (Schweizerische Waggon-Fabrik), de Neuhausen, qui livra les premières voitures pour le transport de passagers sur la nouvelle ligne des chutes du Rhin et pendant longtemps, la Suisse joua un rôle de premier plan dans la fabrication du matériel roulant. Aujourd’hui, la Suisse a retrouvé une place de leader sur ce marché, grâce à un entrepreneur du canton voisin de Thurgovie, qui est d’ailleurs aussi engagé en politique.

6. Perspectives et considérations

Le chemin de fer des chutes du Rhin a apporté la mobilité dans la région. Il a amené des emplois, le progrès, la prospérité. En servant au simple transport des personnes, il contribuait aussi au développement du tourisme. Ce sont avant tout les Anglais, avides de voyages et de découvertes, qui voulaient absolument venir admirer le spectacle des chutes du Rhin. Ils venaient avec le train. Mais l’industrie, les entreprises de construction et les viticulteurs profitèrent aussi de ces nouvelles possibilités de déplacement.

Une ligne de chemin de fer peut cependant aussi être l’inspiratrice de considérations plus profondes sur la vie et la philosophie de l’existence, comme nous l’avons vu tout à l’heure avec C.G.Jung. A ce sujet, permettez-moi d’évoquer, en guise de conclusion, un autre souvenir personnel – je dirais même « poétique » :

Il s’agit à nouveau de la passerelle traversant le Rhin qui jouxtait la ligne de chemin de fer. Quand j’étais petit garçon, je me tenais du côté de Schaffhouse et je regardais, fasciné, l’autre extrémité du pont. Je n’osais pas encore trop m’avancer, car l’eau bouillonnait loin en dessous de mes pieds. J’éprouvais un certain vertige, mais aussi une grande excitation. Une chose me frappa : à cause de la perspective, le tunnel du chemin de fer qui débouchait, du côté zurichois, sous la colline du château de Laufen, m’apparaissait comme un trou minuscule. Il ne me semblait pas seulement minuscule, je pensais qu’il l’était vraiment, ce qui ne laissait pas de m’angoisser. Je pensais à cette immense locomotive qui passait chaque jour à toute allure à côté de chez nous et je me demandais comment ce monstre allait pouvoir passer dans un trou aussi petit. C’était selon moi impossible. Chaque fois que je me trouvais sur la passerelle et que j’observais le tunnel, je craignais l’arrivée d’un train qui provoquerait, à coup sûr, une catastrophe, puisque le convoi, trop large, devait immanquablement s’écraser à l’entrée du tunnel.

Or un jour, ce que je craignais depuis longtemps finit par se produire : un train arriva. Mais il circulait en direction de Schaffhouse, et non de Winterthur ! Il surgit donc du tunnel à l’autre bout du pont et je fus très étonner de constater qu’il était d’abord minuscule, mais qu’il grandissait peu à peu, à mesure qu’il se rapprochait, jusqu’à ce qu’il passe à côté de moi, dans toute sa majesté, dans un vacarme étourdissant. J’étais terriblement impressionné et je n’osais d’abord pas me retourner, convaincu que j’étais, dans ma logique enfantine, qu’il allait continuer à grandir derrière mon dos. Ce qui bien sûr rajoutait à mon angoisse.

J’avais cependant conçu un soupçon : le train, en effet, était passé maintes fois à côté de notre maison et avait gagné Schaffhouse sans encombre, en empruntant le pont – et la catastrophe redoutée ne s’était pas produite.

Un beau jour, alors que j’étais à mon poste d’observation, le train arriva de Schaffhouse cette fois et – logiquement pour moi – se fit plus petit à mesure qu’il s’éloignait, jusqu’à avoir la taille exacte lui permettant d’entrer dans le tunnel à l’autre bout du pont.

Fort de cette découverte, je rentrai à la maison. Je voulais rapporter à mon père mes observations, car je n’avais bien évidemment aucune notion du phénomène de la perspective. C’était un concept encore trop abstrait pour moi, et mon père le savait. Aussi trouva-t-il pour me l’expliquer une image que je pouvais saisir et que je n’ai pas oubliée à ce jour :

« Sais-tu – me dit-il – ce que tu as vu est aussi valable pour chacun d’entre nous : nous ne sommes pas aussi petits que ce que les gens pensent. Mais nous ne sommes pas non plus aussi grands que ce que nous pensons. »

Ce sage conseil m’a beaucoup aidé dans la vie. Plus d’une critique et d’une humiliation ont ainsi glissé sur moi. Et j’ai aussi renoncé, dans mes activités d’entrepreneur et d’homme politique, à plus d’une action d’éclat dont l’inanité est apparue clairement par la suite.

Ne serait-ce que pour cela, la construction de cette ligne, il y a 150 ans, en valait la peine. Puisse-t-elle encore longtemps avoir une utilité économique et être source de sagesse !

vers le haut Dernière modification 14.04.2007