Place économique suisse -– quo vadis ?

Allocution prononcée par le conseiller fédéral Christoph Blocher lors de la journée de l’industrie Swissmem, le 28 juin 2007, à Zurich

Discours, DFJP, 28.06.2007. Les versions orale et écrite font également foi. L'orateur se réserve le droit de s'écarter sensiblement du manuscrit.

Zurich. Lors de la Journée de l'Industrie Swissmem, à Zurich, le conseiller fédéral Christoph Blocher a évoqué un risque de surchauffe de l'économie, au vu de l'excellente conjoncture actuelle. Il a par ailleurs dénoncé les tentatives du Parlement de vider de sa substance le droit des brevets en autorisant les importations parallèles.

Mesdames, Messieurs,

1. Humilité

Je lis la presse économique. Et que nous dit-elle ces jours ?
L’économie tourne à plein régime, les carnets de commandes sont pleins, la croissance atteint des niveaux qu’on avait plus connus depuis longtemps, 50'000 emplois ont été créés l’an dernier, en mars 2007 les contingents d’autorisations de séjour durable ont été épuisés en 41 minutes, les bénéfices des entreprises sont au plus haut, des records sont battus, les cours de la bourse prennent l’ascenseur, la confiance et l’optimisme règnent, l’humeur est à la fête, les investissements affluent, les fusions, achats et reprises se multiplient, les capacités de production se développent… Bref, tout va pour le mieux !

Ma longue expérience économique et politique m’incite cependant à tempérer un peu cet enthousiasme, car c’est justement en ce moment que sont commises – sans qu’on s’en aperçoive – les erreurs qui préparent des lendemains difficiles. Les bonnes années sont les plus dangereuses pour une entreprise. Le succès conduit souvent à surestimer ses capacités et à faire preuve de témérité. Dans les bonnes années, de nombreux entrepreneurs oublient l’humilité que demande leur tâche. Ils oublient qu’eux aussi ont une mission : assurer le succès de l’entreprise à court, moyen et long terme, analyser la concurrence en permanence et toujours avoir conscience de leurs propres limites. Mais avant tout, il faut se souvenir que dans la vie, les périodes de crises succèdent immanquablement aux périodes d’euphorie, tout particulièrement dans l’économie.

2. Risque de surchauffe

Je ne veux pas jouer les rabat-joie au moment où l’on débouche le champagne, mais tout de même, nous vivons actuellement plus qu’une période de haute conjoncture. Je parlerais même de surchauffe.

Qu’entend-on par une bonne conjoncture? Dans une économie de marché, on le sait, cela signifie que la demande est exceptionnellement forte et l’offre, trop faible. Les entreprises ont donc tendance à s’agrandir pour répondre à la demande encore non satisfaite. Mais cette expansion dépasse bientôt la demande et crée un excédent d’offre. Et c’est ainsi qu’aux années de vaches grasses succèdent les années de vaches maigres.

Pourquoi toutes les entreprises investissent-elles en même temps ? C’est très simple. Prenons un exemple. Les entrepreneurs A, B et C ont chacun une unité de production. Un client se présente chez A pour acheter 1'000 tonnes de matériel. Celui-ci ne peut pas livrer une telle quantité, parce qu’il n’a plus de capacités disponibles. Mais le client est prêt à payer n’importe quel prix pour ces 1'000 tonnes. Au vu de cette demande, les subordonnés de A vont le voir et lui demandent d’investir pour créer les capacités qui lui permettront de livrer à un prix si intéressant. Et A investit.

Mais que fait notre client ? Il tente sa chance chez B. Ce dernier manque cependant lui aussi des capacités de production qui lui permettraient de livrer la marchandise désirée et se voit lui-aussi conseiller par ses subordonnés de s’agrandir. Et B investit également.

La même chose se répète avec C.

Au final, les trois entrepreneurs construisent de nouvelles capacités de production pour répondre à la même demande sur un marché où règne une pénurie, et en ayant effectué les mêmes calculs sur le prix. Ces nouvelles capacités de production sont mises en service au même moment, ce qui change radicalement la situation. Lorsque A offre au client les 1'000 tonnes désirées, il constate que le client a maintenant d’autres possibilités : B ou C peuvent eux aussi offrir la même quantité. Il en résulte une pression sur le prix qui entraîne l’effondrement du marché. C’est sur la base de ce raisonnement que, dans mon ancienne entreprise, j’ai toujours ordonné un blocage des investissements en période de haute conjoncture. En revanche, en période de récession, j’ai augmenté les investissements. Cette façon de faire n’a pas toujours été bien comprise. Mais c’est en général durant les périodes fastes que s’amorce le déclin des entreprises, parce que les conditions favorables sont une incitation à de mauvais investissements, à des excès, à la folie des grandeurs et à l’abandon de la discipline entrepreneuriale. « Rien n’est plus difficile à supporter qu’une série de bons jours » : ce proverbe est particulièrement vrai en politique !

3. Place économique suisse - quo vadis?

Place économique suisse – quo vadis, où mène le chemin? Tel est l’intitulé du colloque de Swissmem de cette année, et je dois avouer : je n’en sais rien. Je ne sais pas quel sera l’avenir de la place économique suisse. Je ne suis pas un prophète, et je n’ai pas la prétention de faire des prédictions. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a deux cents ans, la Suisse était un peu le Vietnam de l’Europe. Un pays à bas salaires, une production textile importante dans une économie encore largement dominée par l’agriculture. Qui aurait pu prédire, à ce moment, l’avenir de la place économique suisse ? Personne. Ce n’est qu’a posteriori que l’on peut reconnaître une certaine logique dans l’évolution qui s’est produite.

Une condition importante du développement fulgurant de la Suisse a été l’image plutôt libérale qu’elle a toujours eu d’elle-même, fondée sur la compétence, l’ardeur au travail, l’importance accordée à la qualité, un Etat se concentrant sur ses tâches essentielles et laissant une grande liberté aux citoyens, l’engagement dans le travail, l’inventivité et le zèle.

Un tel état d’esprit est propice au développement de l’entrepreneuriat, pour autant que le succès et les performances ne soient pas immédiatement punis par un Etat qui impose des réglementations et prélève des impôts.

La croissance et la prospérité sont les fruits d’un Etat libéral.

Cette proposition s’est vérifié tout au long des 200 dernières années et – j’ose tout de même une prédiction – il continuera d’en être ainsi à l’avenir. Chaque fois que la Suisse a abandonné et trahi ses principes libéraux – rappelons ici les funestes années 90 – elle l’a payé par des dysfonctionnements, des dettes et une croissance anémique.

4. Quels sont les points forts de la place économique suisse?

Une Suisse souveraine, neutre et fédérale offre un cadre politique idéal pour l’épanouissement économique. Un Etat souverain doit cependant avoir la volonté de décider lui-même de son sort. Il en a même l’obligation. La Suisse doit ainsi cultiver sa neutralité et ne pas l’affaiblir par une agitation désordonnée. Elle doit aussi préserver le fédéralisme, c’est-à-dire un système aussi décentralisé que possible. Si les entreprises, avec l’exemple d’Obwald, n’ont pas encore compris tous les bienfaits du fédéralisme, c’est peine perdue que de vouloir les leur expliquer. L’égalitarisme et le nivellement ne mènent nulle part. Ce qu’il faut, c’est relever le défi de la concurrence, j’entends ici la concurrence des règles et des systèmes !

Ce qui est nécessaire, enfin, c’est le combat politique permanent pour un ordre politique et social libéral. Ce n’est pas davantage d’Etat dont nous avons besoin, mais davantage de liberté pour les citoyens !

5. La protéction de la propriété

La déclaration des droits de l’homme et du citoyen a été adoptée, en France, en 1789. Outre les libertés personnelles, ce document mentionnait explicitement le « droit à la propriété » et consacrait, logiquement, la protection de la propriété. Garantir la protection de la propriété fait partie des tâches les plus nobles de l’Etat. Les moqueurs pourraient ici demander comment l’Etat peut se poser en défenseur de la propriété privée, alors qu’il dépossède lui-même les citoyens à hauteur de 50 % par un grand nombre de prélèvements obligatoires. Et nous devons donner raison aux moqueurs : dans une certaine mesure, l’Etat devrait protéger les citoyens de sa propre rapacité.

J’aimerais cependant attirer votre attention sur un domaine où la protection de la propriété – de la propriété intellectuelle en l’occurrence – est traitée de manière particulièrement négligente. Il s’agit du droit des brevets.

Il est en effet particulièrement difficile de comprendre les tentatives menées au Parlement visant, par l’autorisation des « importations parallèles », à vider de sa substance le droit des brevets – la propriété intellectuelle. On sait, en effet, dans quelle mesure les secteurs prospères de l’économie suisse (le secteur chimique et pharmaceutique, l’industrie horlogère et les entreprises innovantes en biotechnologie et en construction de machines et d’appareils, qui contribuent pour une part importante à la création de valeur ajoutée en Suisse) sont tributaires de la recherche et du développement et, partant, d’une protection efficace de la propriété intellectuelle.

Représentant à elle seule 34 % des exportations suisses, toutes branches du secteur industriel réunies, l’industrie chimique et pharmaceutique est la branche exportatrice la plus importante du pays. De 1980 à 2006, ses exportations ont enregistré une augmentation annuelle de 24,7 % en moyenne. Au cours des 10 dernières années, la production a augmenté de près de 124 % (en comparaison, l’augmentation dans le secteur de la construction de machines et d’appareils n’a été que de 7,3 %). Les entreprises chimiques et pharmaceutiques suisses comptent parmi les entreprises les plus innovantes de la branche à l’échelle mondiale. Elles investissent une part considérable de leur chiffre d’affaires dans la recherche et le développement de nouveaux produits et de nouveaux procédés. Sur les 9,6 milliards que consacrent les entreprises privées à la recherche interne en Suisse – un chiffre très élevé en comparaison internationale – la moitié, près de 50 % concerne le secteur de la chimie et de la pharmacie.

C’est justement dans la chimie et la pharmacie que la Suisse doit défendre son premier rang mondial dans le domaine de la recherche. C’est pourquoi il faut préserver les conditions de recherche et développement en Suisse, et les améliorer encore. Sans brevets, aucune entreprise ne pourrait financer la recherche en Suisse.

6. Défendre la recherche en Suisse

Les opposants à un droit des brevets étendu veulent instaurer le régime de l’épuisement international en droit des brevets. Il est d’autant plus étonnant de voir tant de parlementaires accepter cette idée qu’aucun pays industriel au monde n’applique la règle de l’épuisement international. Seuls les pays accusant un fort retard économique adoptent l’épuisement international, principalement les pays nouvellement industrialisés et les pays en développement.

Un changement de système en matière d’épuisement en droit des brevets nuirait avant tout à la recherche et au développement en Suisse. L’intérêt économique que l’on pourrait espérer dans le meilleur des cas serait insignifiant et ne compenserait pas les préjudices qu’apporterait ce changement. C’est pour cette raison que le Conseil fédéral a toujours soutenu le principe de l’épuisement national en droit des brevets. Une position qu’il a confirmée à maintes reprises depuis.
Si nous ne maintenions pas cette position, cette journée ne s’appellerait plus « Place économique suisse – quo vadis ? », mais « Place économique suisse – la fin ! »

vers le haut Dernière modification 28.06.2007