La Suisse : risques et chances

Allocution prononcée par la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf à l’occasion de la réunion des anciens étudiants de l’Université de Saint-Gall, le 13 septembre 2008, à Flims

Discours, DFJP, 13.09.2008. Les paroles prononcées font foi

Mesdames et Messieurs,

Le 24 juillet de cette année, le Credit Suisse, présentant ses résultats pour le deuxième trimestre de 2008, annonçait un bénéfice net de 1,22 milliard de francs. Un chiffre étonnamment élevé en cette période de crise du crédit. Mais ce sont surtout les déclarations du directeur général Brady Dougan qui m’ont intéressée. Dans différentes interviews, il a expliqué que la banque s’était employée à réduire rigoureusement les risques et qu’à l’avenir, la fluctuation des bénéfices des services bancaires d’investissement devrait diminuer. Les journalistes, dans leurs commentaires, ont estimé que le CS avait bien agi, puisque la réduction des risques devrait permettre une diminution des amortissements. Ils relèvent cependant que la médaille a son revers : moins de risques, c’est aussi moins de chances de réaliser des bénéfices élevés.

Risques élevés : grandes chances de bénéfices importants. Risques faibles : moins de chances de bénéfices importants. Mesdames et Messieurs, j’imagine que la relation entre ces deux aspects de l’activité d’entrepreneur n’est pas aussi simple que mon résumé pourrait le laisser penser. La réalité est certainement plus complexe, car il est clair que d’autres facteurs interviennent. Ces facteurs ont été au centre de vos discussions de ces derniers jours. Quelles sont les clés de la réussite ?

  • « Managing Risks », traduit librement : maîtriser sa progression en maintenant les risques classiques à un niveau peu élevé sans mettre en péril le succès de l’entreprise, c’est-à-dire sans l’empêcher de profiter des opportunités qui s’offrent à elle.
     
  • « Maintaining Success », encore une fois librement interprété comme une réaction adéquate aux risques qui surgissent, aux nouvelles tendances, aux nouveaux défis et évolutions. 
     
  •  Et enfin « Creating Opportunities », c’est-à-dire passer de la réaction à l’action, exercer une influence sur le cours des événements pour ne pas se contenter de saisir les opportunités qui se présentent mais pour se créer activement des opportunités.

Comment tout cela fonctionne dans la pratique, comment réussir à transformer des risques en opportunités, voilà ce que de nombreux experts vous ont exposé ces derniers jours. Je ne m’étendrai donc pas davantage sur la question. Ce que je souhaite, c’est élargir le débat pour y intégrer ma « discipline », c’est-à-dire la politique. Qu’il y ait suffisamment de points de contact entre l’économie et la politique, nul ne le contestera.
Il sera sans doute plus difficile d’arriver à l’unanimité sur la question de savoir comment les risques et les opportunités se répartissent entre la politique et l’économie. Ou pour le dire simplement : qui représente ici un risque pour qui. Permettez-moi d’approfondir ce point. Au cours de ma carrière, j’ai assez souvent été confrontée à la logique suivante : 

  •  Première prémisse : L’économie – ou, plus concrètement, l’entreprise – agit vite, plus ou moins librement et sait s’adapter. Elle est capable de réagir rapidement face au risque et s’accomode des conditions du marché, de la situation conjoncturelle. Les risques sont dans l’ensemble prévisibles ou du moins gérables.
     
  • Deuxième prémisse : la politique, caractérisée par sa lourdeur et son inertie, est de surcroît imprévisible. Il faut par exemple très longtemps pour adapter une loi à des réalités nouvelles. En outre, la politique, avec ses réglementations, entrave le libre fonctionnement du marché.
     
  • Conclusion : comme il y a beaucoup de points de contact entre le système économique et le système politique, l’économie risque d’être freinée par la politique. La politique est donc un risque pour l’économie.

Tels sont les idées reçues et les clichés habituels : rapide et flexible, l’économie s’adapte de manière optimale aux risques, tandis que la politique, prisonnière de sa lenteur et de sa pesanteur, devient vite elle-même un risque pour l’économie.

Nous savons tous, bien sûr, que les choses ne sont pas aussi tranchées, que les risques auxquels les entreprises doivent faire face ne sont pas toujours aussi gérables que le souhaiteraient les investisseurs et les patrons, et que la politique est tout à fait capable, à l’occasion, d’agir avec une grande célérité. Mais ce ne sont là que des détails et il n’y a pas de raison de tordre le cou à un cliché qui a fait ses preuves au seul motif qu’il est inexact.

J’aimerais en réalité prendre le contrepied de cette thèse, à l’aide de quelques exemples, et montrer que les risques liés à la politique économique peuvent tout à fait être transformés en opportunités – même et particulièrement dans un système politique aussi imperturbable que celui de la Suisse.

En décembre 1992, rappelez-vous, la Suisse se trouvait prétendument au bord du gouffre économique. Le peuple avait rejeté l’adhésion à l’Espace économique européen (EEE), malgré les recommandations du Conseil fédéral, du Parlement et d’une grande partie des représentants de l’économie. Les risques avaient été rapidement identifiés, avant et plus encore après la votation : l’économie suisse, à cause d’un manque de coopération économique et politique dans l’espace européen, allait perdre du terrain.

Après la votation, de nombreuses voix se sont élevées pour clouer au pilori la démocratie directe : imprévisible, sujette aux sautes d’humeur de l’électeur, trop lente. Les tenants de cette position arguaient que les citoyens, incapables de comprendre toutes les implications de certains dossiers trop complexes, finissaient par prendre de mauvaises décisions. Dans cette optique, la politique n’était pas un partenaire fiable pour l’économie.

Que la décision de l’époque ait été bonne ou mauvaise n’a en réalité aucune importance. Ce qui compte, c’est que le résultat démocratique du scrutin doit être respecté ; aussi, après une phase d’incertitude, de tâtonnement et d’exploration, la politique s’est-elle engagée sur un nouveau chemin. Cette voie est celle des accords bilatéraux, une architecture relativement complexe de différents traités liés les uns aux autres. Comme bien souvent, il s’agit d’un compromis typiquement helvétique, pouvant être soutenu par les principales formations politiques, sans satisfaire aux exigences extrêmes d’un côté ou de l’autre.

C’est encore vrai aujourd’hui. Et voilà où je voulais en venir : le risque politique né de l’incertitude de l’avenir de nos relations avec l’Europe est devenu une opportunité – une chance que notre économie a su saisir. Ne me comprenez pas mal, Mesdames et Messieurs, je ne prétends pas qu’il existe aujourd’hui en Suisse un consensus politique sur nos rapports avec l’Europe. Nous avons pourtant réussi à trouver une voie qui permette à l’économie d’avancer d’un pas assuré.

J’aimerais vous parler brièvement de la pièce maîtresse de cette voie bilatérale : la libre circulation des personnes avec les Etats membres de l’Union européenne. Je ne le fais toutefois pas dans le vide, mais en suivant les thèmes de votre colloque :

« Creating opportunities » : L’accord sur la libre circulation des personnes entre la Suisse et l’UE a été signé pendant l’été de 1999. Il constitue la pierre angulaire du dispositif des accords conclus avec l’Union européenne. L’accord sur la libre circulation des personnes est entré en vigueur le 1er juin 2002 en tant qu’accord sectoriel de la première série des accords bilatéraux, avant d’être étendu aux dix nouveaux Etats membres de l’UE le 1er avril 2006. Depuis le 1er juin 2007, les ressortissants de l’ancienne Europe des Quinze, de Chypre et de Malte bénéficient de la totale liberté de circulation.

S’agit-il d’une opportunité que nous nous sommes délibérément créée ou avons-nous simplement su saisir la chance qui se présentait à nous ? La réponse que chacun apportera à cette question dépendra de son point de vue. Le fait est que la libre circulation des personnes est le résultat d’un long et difficile combat politique, qui perdure encore aujourd’hui. Imaginer que ce résultat a été visé dès le départ et tout du long tiendrait certainement du roman. Il n’en reste pas moins qu’avec une certaine persévérance, au terme d’une dure négociation politique sur le plan interne comme sur le plan externe, nous avons réussi à trouver un chemin praticable, profitable même, pour la Suisse et pour ses entreprises. L’occasion a été saisie, mais il a fallu travailler longtemps et intensément pour qu’elle se présente.

« Maintaining success » : Il ne suffit pourtant pas d’exploiter une fois une opportunité. Il est indéniable que les accords bilatéraux avec l’UE et particulièrement la libre circulation des personnes ont eu un effet favorable sur l’évolution de l’économie suisse. La possibilité de recruter de la main d’œuvre qualifiée en Europe de manière relativement souple et sans contraintes bureaucratiques excessives constitue un avantage compétitif non négligeable. Nous arrivons cependant à la croisée des chemins, où il nous faudra une nouvelle fois prendre une décision. Reconduction de l’accord de libre circulation ? Extension à la Roumanie et à la Bulgarie ? Le Conseil fédéral, le Parlement et la grande majorité des acteurs économiques suisses sont en faveur de cette voie, parce qu’ils reconnaissent qu’elle offre les meilleures chances de prolonger le succès que nous connaissons. Et parce qu’il ne faut pas risquer inutilement de compromettre les conditions du succès. Le risque que prendrait la Suisse en refusant d’étendre la libre circulation à la Roumanie et à la Bulgarie – c’est-à-dire l’application de la clause guillotine et l’échec de la voie bilatérale – ne vaut pas l’avantage potentiel qu’apporterait cette décision. Il n’est d’ailleurs absolument pas certain qu’il y ait un avantage et si oui, en quoi il pourrait bien consister.

Managing risks : La politique doit elle aussi identifier les risques et s’employer activement à les réduire. Pour se prémunir des risques liés à la libre circulation des personnes, par exemple le risque d’un dumping salarial néfaste pour l’économie, des mesures d’accompagnement ont été adoptées. Pour l’instant, ces mesures se révèlent efficaces. Les restrictions qu’elles induisent ne doivent pas être trop importantes, sans quoi l’accord lui-même et les chances de succès seraient compromis. Si en revanche elles sont trop insignifiantes, la politique perdra le soutien de la population, parce que les conséquences de la voie choisie deviendront insupportables pour les travailleurs suisses.
L’équilibre est difficile à maintenir. Pour l’instant, les choses se présentent bien, mais comment les différents paramètres évolueront-ils si le moteur économique devait se gripper ? Il faut être honnête : le modèle de la libre circulation des personnes n’a pour l’instant été testé que par beau temps. Je ne doute pas qu’il fera aussi ses preuves par gros temps, mais quoi qu’il en soit, nous devons en permanence réexaminer ces mesures en gardant un œil sur la situation conjoncturelle globale. Une bonne gestion des risques est ainsi l’affaire du monde politique autant que du monde économique.

Mesdames et Messieurs, permettez-moi de prendre un deuxième exemple qui montre que la politique, loin d’être seulement un facteur de risque, peut aussi présenter une chance pour l’économie. Il s’agit d’un thème récurrent dans le débat : celui du fédéralisme. Comme vous le savez, des structures fédérales aussi développées que celles de la Suisse ne sont pas toujours agréables. Les choses prennent souvent du temps, davantage sans doute que dans un système centralisé. C’est un aspect que les milieux économiques ont parfois du mal à comprendre, comme me l’a appris en particulier mon expérience de directrice des finances du canton des Grisons. Par le passé, le système fédéraliste a souvent été considéré comme un risque.

J’ose pourtant affirmer que le fédéralisme est un gage d’efficacité : les structures décentralisées peuvent réagir avec plus de rapidité et de précision à des situations nouvelles que des entités centralisées, lesquelles, on le sait, prennent souvent des mesures qui ne répondent pas à des besoins avérés. Le fédéralisme permet de contrôler plus efficacement la politique, mais aussi les finances publiques. C’est à cette efficience que nous devons, par exemple, nos excellentes infrastructures, bien adaptées à nos spécificités locales. Si nous n’avions pas de bonnes écoles, un bon réseau pour les transports publics et privés, de bonnes universités, une formation professionnelle d’une grande qualité, la Suisse – l’économie suisse – ne serait pas aussi compétitive.

Le fédéralisme encourage également la concurrence, car les cantons sont toujours en compétition les uns avec les autres, et de cette compétition émergent sans cesse des solutions nouvelles et créatives. C’est par exemple grâce à cette concurrence, plus qu’à la sagesse politique, que nous avons des taux d’imposition relativement faibles. Ce système est très utile, car il permet d’explorer les limites du possible et de l’admissible tout en rendant visible l’entier de la marge de manœuvre dont on dispose. Notre Constitution fédérale et la législation qui repose sur elle sont une sécurité qui empêche des excès.

D’un risque, le fédéralisme – pour ne citer qu’un aspect du système politique suisse – devient ainsi une chance. Pour le dire d’une manière plus directe : au lieu d’être un frein potentiel pour l’économie, le fédéralisme devient un avantage compétitif pour la place économique suisse.

Au vu de cet exemple, je considère que la logique que j’exposais tout à l’heure, selon laquelle la politique est avant tout un risque pour l’économie, ne tient pas la route. On pourrait sans doute trouver des exemples qui l’étayent, mais vous me pardonnerez d’y renoncer : en tant que juriste, je fais mien le principe selon lequel nul n’est tenu de s’accuser lui-même.
Quoi qu’il en soit, que nous montrent ces considérations ? Dans notre monde moderne, le champ « politique » et le champ « économique » n’existent plus en tant que tels. Les points de passage sont tellement nombreux entre les deux qu’on ne peut plus parler d’un mur, tout au plus d’une colonnade. Où que vous portiez votre regard, lorsque vous voyez l’étiquette « politique », cela signifie bien souvent « politique économique ». C’est une réalité. Le département que je dirige est celui de justice et police – de quoi peut-être faire bâiller d’ennui les monomaniaques de l’économie parmi vous. Mais laissez-moi vous dire que les apparences sont trompeuses.

Prenons l’exemple de la libre circulation des personnes, que je viens d’évoquer : voilà un dossier dans lequel mon département est très impliqué. Et il y en a bien d’autres : révision du droit des sociétés, en particulier de la société anonyme, droit comptable, droit de la révision, protection de la propriété intellectuelle, révision du droit d’auteur, protection de la marque Suisse (« swissness ») ; unification des procédures civiles et pénales cantonales ; lex Koller ; lutte contre la criminalité organisée et maintien de la sécurité intérieure – et donc de la stabilité du pays – autant de dossiers qui occupent ou ont occupé dernièrement mon département. Des dossiers ayant un lien direct avec l’économie, en premier lieu avec la place économique suisse. J’exagère à peine en disant que le Département de justice et police est en réalité le département des affaires économiques. Que ma collègue Doris Leuthard me pardonne.

Mais laissons là les exemples. J’aimerais encore m’arrêter brièvement sur un autre aspect de la question des chances et des risques dont vous avez fait le thème de votre rencontre. En y réfléchissant – et j’essaie toujours de laisser libre cours à mes pensées, de sortir des sentiers battus et de me méfier des idées reçues (une démarche malheureusement trop rare en politique) – j’ai fait une découverte intéressante. Il y avait comme un angle mort, quelque chose qui m’échappait. Mais je sentais comme une insatisfaction, comme une sensation de froid désagréable. Chances et risques, risques et chances : bon, mais quelque chose semblait manquer dans ce couple. La part d’ombre s’est peu à peu dissipée, faisant émerger progressivement un autre concept. Les liens sont devenus de plus en plus manifestes et j’ai fini par voir clair : ce qui est indissociablement lié aux chances et aux risques, Mesdames et Messieurs, c’est la responsabilité.

La politique n’endosse qu’une part de responsabilité pour les habitants de ce pays. Car heureusement, le souverain, les électeurs et les électrices, assument eux-même la plus grande part de cette responsabilité. C’est en effet très souvent le peuple qui est amené à prendre une décision sur les chances et les risques. C’est sa responsabilité. Voilà qui explicite mon propos sur ce triangle que constituent les chances, les risques et la responsabilité.

Cette responsabilité, Mesdames et Messieurs, m’amène au dernier point de mon exposé. J’aimerais en appeler à votre conscience. Bien entendu, ce n’est pas l’économie qui est là pour l’Etat. Bien entendu, l’économie fournit la contribution la plus importante qui soit à la collectivité en permettant un taux d’occupation élevé. Et bien entendu, l’économie verse chaque année au fisc une somme énorme – et pourtant relativement modeste en comparaison internationale.

J’estime cependant que la responsabilité de l’économie ne s’arrête pas là. En effet, les entreprises ne peuvent pas se contenter d’utiliser à leur avantage le système suisse – c’est-à-dire de profiter des atouts qu’offre notre pays – sans se soucier de contribuer au maintien de ce système. Les entreprises pourraient par exemple prêter une attention plus soutenue à des processus qui ne relèvent pas à strictement parler de la politique économique ; les cadres pourraient aussi s’engager davantage qu’actuellement dans le système de milice de la politique suisse et faire profiter la collectivité de leurs compétences ; les entreprises pourraient aussi démontrer que leur attachement à la Suisse reste fort même dans des temps plus difficiles – ou peut-être plus risqués ?

Je ne doute pas un instant que l’économie ne se dérobera pas à cette grande responsabilité, sachant que dans la Suisse politique, les risques liés à la politique économique peuvent également représenter des opportunités !

C’est avec plaisir que je participerai maintenant avec vous au débat sur les risques que peut présenter le politique pour l’économie et sur les chances qui s’offrent ainsi à l’économie. Je conclus en vous disant que j’espère que cet endroit sera une source d’inspiration et que vous quitterez Flims avec des idées nouvelles, peut-être aussi avec une motivation et une énergie nouvelles. Et vous me permettrez d’attribuer cet effet non seulement au grand intérêt du programme qui vous est proposé ici, mais aussi, peut-être, à la sérénité des montagnes grisonnes qui invite à se ressourcer.

Je vous remercie de votre attention.

vers le haut Dernière modification 13.09.2008