Le temps en politique

Discours, DFJP, 17.10.2008. La parole prononcée fait foi.

“Lenzburger Rede” prononcée par la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf, le 17 octobre 2008, Stapferhaus, Château de Lenzbourg

Mesdames et Messieurs,

Vous avez pris le temps aujourd’hui de venir m’écouter. J’espère du moins que vous me prêterez une oreille attentive. Pour leur part, les organisateurs du Stapferhaus Lenzburg ont pris le temps de planifier et de mettre sur pied cette manifestation. De mon côté, j’ai pris le temps nécessaire pour m’y préparer.

Le temps dont chacun de nous dispose diffère forcément. Tandis que nos hôtes consacrent depuis des mois beaucoup d’énergie à l’organisation de cette rencontre, je n’ai commencé à m’en occuper qu’au début de l’été. Quant à vous, Mesdames et Messieurs, ce n’est sans doute qu’au cours du mois de septembre que vous vous êtes décidés à assister à cette soirée.

Si l’on parle de temps et de durée, la palme revient aujourd’hui à un protagoniste, qui bien qu’il n’intervienne pas activement dans le cours des événements, n’en joue pas moins un rôle central, ne serait-ce que par sa présence silencieuse. Je veux parler du Château de Lenzburg, qui nous accueille aujourd’hui. Rapportée à l’histoire de cet édifice, cette journée ne représente guère plus qu’une lettre dans un livre d’un millier de pages. Ces murs vénérables ont vu passer la lignée des Lenzburg, la dynastie des Habsbourg et les seigneurs bernois. Des pédagogues, des poètes et des explorateurs polaires. Des baillis, des ducs et même des empereurs. Je pense donc qu’ils devraient encore pouvoir supporter le passage d’une conseillère fédérale grisonne.

Je suis heureuse d’être parmi vous aujourd’hui pour parler de la notion de temps en politique. Et je suis encore plus heureuse que vous soyez disposés à passer cette soirée en ma compagnie.

Permettez-moi de reprendre le fil de mon exposé. Il n’y a pas que le temps dont disposent les acteurs de la soirée présents dans cette salle qui diffère sensiblement, mais aussi l’investissement en temps nécessaire à leur préparation. Pendant le temps dont ils ont disposé pour préparer cette rencontre, les organisateurs se sont consacrés de manière plus ou moins intensive à la mise sur pied de cette manifestation : préparer le sujet, rechercher des orateurs et régler les moindres détails. Pour vous, Mesdames et Messieurs, la préparation n’a pas été aussi longue. Il vous a fallu décider si vous pouviez et/ou vouliez réserver deux heures de votre temps pour cette manifestation ; vous avez peut-être dû demander aux grands-parents ou aux voisins s’ils acceptaient de garder les enfants. Bien sûr, cela demande aussi du temps, mais sous une autre forme. Et moi, vous demanderez-vous ? Pendant le temps dont j’ai disposé, je me suis livrée à une réflexion intense sur la manière dont j’allais pouvoir vous inciter à votre tour à la réflexion et vous parler de politique a) sans être ennuyeuse et b) en étant crédible. En résumé, selon le rôle que nous assumons ce soir, nous aurons consacré plus ou moins de temps à préparer cette rencontre.

A ce stade, nous n’avons toujours rien dit sur la qualité du temps que nous avons ainsi investi. Nous ne savons pas encore si le temps consacré à préparer cette soirée et les quelques heures que nous passerons ici sont source de bonheur et de satisfaction. Nous ne savons rien non plus de l’opportunité de cet investissement en temps. N’aurions-nous pas dû dédier ce temps à d’autres affaires plus impératives, plus urgentes, voire plus utiles ? Et nous ne savons toujours rien de l’efficacité de cet investissement : la question est ici de savoir si vous auriez pu accomplir la mission qui est la vôtre ce soir de manière plus efficace, plus rapide. Bien entendu, pour vous en tant que public, la notion d’efficacité du temps investi est une question délicate : vous ne pouvez que difficilement influencer mon débit. Vous vous retrouvez à présent dans un rôle quelque peu passif. Je l’avoue, cette distribution des rôles est voulue : l’efficacité ne serait pas vraiment au rendez-vous si nous parlions tous en même temps.

Par ces considérations générales, je voulais simplement vous expliquer en quelques mots combien notre perception et notre sensation du temps varient selon notre rôle, notre fonction, les tâches qui nous incombent, voire peut-être selon nos attentes. Nous nous rappelons tous combien les minutes qui précédaient la distribution des cadeaux de Noël semblaient une éternité, alors que les quinze minutes dont nous avons absolument besoin pour finir de boucler la valise des vacances s’écoulent plutôt rapidement, du moins dans mon cas.

Mais venons-en à présent à cette soirée qui nous lie dans une certaine mesure : nous sommes tous réunis au même endroit et nos axes temporels, nos parcours respectifs, vont se croiser l’espace de quelques heures, avant de reprendre des directions opposées.

Je vous demande à présent, Mesdames et Messieurs, d’imaginer que cette soirée est un dossier politique. Après de longs préparatifs et des efforts soutenus, les organisateurs – les véritables responsables du dossier – ont enfin réussi à réunir dans la même pièce les principaux acteurs, à savoir vous, le public, et moi, l’oratrice. C’est l’occasion pour moi de diffuser mon message, en espérant vous convaincre de donner votre voix au projet que j’aurai défendu ici au moment du vote final. Cette issue serait aussi favorable pour les responsables du dossier, car dans la mesure où cette soirée est un succès, ils seraient vraisemblablement réélus. Je vous le concède, mon exemple peut paraître un peu simpliste, mais il a uniquement valeur d’illustration. Après tout, les simplifications sont aussi possibles en politique.

A certains égards, la politique fonctionne effectivement de cette manière. Et le temps – ou si vous préférez la vitesse à laquelle se déroule le processus politique – revêt en la matière une importance décisive. En politique, il faut souvent faire preuve de patience, préparer soigneusement le terrain pendant des années et, le moment venu, saisir la balle au bond sans hésiter. Pour obtenir des résultats politiques – et par résultats, je n’entends pas de simples gesticulations – il faut que les intérêts des divers acteurs en présence, toutes orientations politiques confondues, se rencontrent au bon moment. C’est le cas par exemple lorsque le Parlement, le Conseil fédéral et les médias tirent à la même corde, de préférence dans la même direction.

Prenons un exemple : imaginons que vous vouliez atteindre un objectif politique, que vous souhaitiez par exemple améliorer la protection de l’environnement ou construire une centrale nucléaire. Bien entendu, ces deux projets ne sont pas de nature exclusivement politique. Vous pouvez agir pour l’environnement sans solliciter les politiques. Il se peut même que vos démarches se révèlent plus fructueuses si vous ne le faites pas. S’agissant de la centrale nucléaire en revanche, votre initiative et votre responsabilité individuelles vous permettront plus difficilement d’arriver à vos fins. Le permis de construire pour un équipement de ce type n’est pas tout à fait le même que pour un simple centre de compostage. En pareil cas, la politique – c’est-à-dire le processus de formation de la volonté des politiques et de la population – joue un rôle primordial.

Pour revenir à votre centrale, il est donc préférable que la plupart des personnes appelées à se prononcer sur l’octroi du permis de construire soient aussi d’avis qu’elle est nécessaire, par exemple pour parer à la menace d’une pénurie de courant. Les chances de voir votre projet aboutir seront nettement meilleures si les décideurs politiques et les milieux économiques sont convaincus en même temps – et non avec un décalage de deux ans – de l’utilité et de la faisabilité de votre réacteur. Enfin, le peuple doit lui aussi être persuadé de la nécessité d’une nouvelle centrale nucléaire. N’oublions pas que dans un dossier d’une telle importance, ce sont vraisemblablement les citoyens qui auront le dernier mot. Dans la mesure du possible, le peuple doit aussi être convaincu du bien-fondé de votre projet en même temps que les décideurs politiques et les milieux économiques.

Un tel projet requiert un débat préparatoire minutieux, qui s’étend sur plusieurs années, un débat que nous avons à peine engagé aujourd’hui. Le Conseil fédéral s’est déjà penché sur cette question. Bien de l’eau va encore couler sous les ponts avant que le processus politique aboutisse à une décision concrète.

Avant de poursuivre, je tiens à préciser un point : la construction d’une centrale nucléaire n’est qu’un exemple, je ne me suis déclarée ni pour ni contre ce type de projet.

Comme je le disais, il faut donc des années, voire des décennies pour que des affaires d’une telle complexité aboutissent. Certains dossiers politiques requièrent même plus de temps. Je pense en particulier au projet d’unification du droit de la procédure pénale, dont s’occupe mon département. Le code de procédure pénale suisse entrera bientôt en vigueur. Par bientôt, je veux dire que la nouvelle procédure s’appliquera vraisemblablement dans un peu plus de deux ans. Mais qu’est-ce que deux ans, Mesdames et Messieurs, au regard du nombre d’années que ce projet a déjà nécessité. Certes, le processus actuellement en cours n’a débuté qu’en 1994. Mais les premières tentatives d’unification du droit de la procédure pénale remontent déjà au tournant du siècle – du 20e siècle entendons-nous bien. Nous touchons à présent au but : nous nous apprêtons à fondre 26 procédures pénales cantonales et la procédure pénale fédérale en un seul code. Un livre, tel sera donc le résultat concret et palpable, de ce processus. Un livre certes d’une grande importance, mais toujours est-il que le tunnel du Gothard a été creusé bien plus rapidement.

La recherche de solutions politiques ne prend toutefois pas toujours autant de temps. Le calendrier politique est aussi soumis à des influences nettement moins durables. Prenons l’exemple de l’opinion publique – ou du moins de ce que nous croyons être l’opinion publique – et de la manière dont elle se reflète dans les médias. Ce mécanisme est plus direct, plus rapide. Les médias rendent compte d’un scandale, d’un abus ou de tout autre problème. Obéissant aux lois du marché, ils veulent atteindre un public aussi large que possible. Or, bien souvent, un exposé des faits sobre et objectif ne permet pas d’atteindre cet objectif. Certains contenus sont dès lors traités à grand renfort d’émotion, de personnalisation et de dramatisation. Aussitôt qu’un sujet fait la une de certains médias, tous les autres concurrents sont obligés de s’en emparer à leur tour, en allant encore plus loin dans l’émotionnel, dans la personnalisation et dans la dramatisation. Les médias mettent ainsi les politiques sous pression. Sachant qu’un sujet n’est vendeur que tant qu’il est sur toutes les lèvres, le facteur temps joue ici aussi un rôle déterminant : plus le temps passe et plus une question est reléguée au second plan.

Naturellement, sur ce terrain labouré par les médias, une occasion bienvenue s’offre aux politiques de démontrer leur pouvoir d’action – réel ou supposé – à une opinion publique – réellement ou prétendument –bouleversée. Les projecteurs sont allumés, les politiques peuvent entrer en scène. Cette forte attention médiatique débouche, à chaque fois, sur un grand nombre d’interventions parlementaires dont les médias se font une nouvelle fois l’écho. Ce processus doit se dérouler dans les plus brefs délais. Ne dit-on pas qu’il faut battre le fer pendant qu’il est chaud. Le processus d’enchaînement qui sous-tend ce phénomène est évident.

Ces mécanismes ne sont pas condamnables en soi : les médias mettent au jour des dysfonctionnements et réclament des solutions. Ils jouent le rôle qui leur est dévolu dans le système politique. Pour les décideurs politiques, il est important de connaître précisément ces mécanismes. Ils doivent être conscients du fait que, dans un contexte où les médias exercent une fonction d’accélérateur, d’autres cadres temporels s’appliquent. Celui qui consacre trop de temps à l’analyse approfondie d’un problème risque de se voir reprocher ses hésitations et son indécision. Pire, il pourrait être considéré comme le grain de sable qui empêche les rouages de tourner. Alors que celui qui agit de manière plus spontanée, moins réfléchie, est souvent salué par des applaudissements et félicité pour son action résolue.

Ces considérations doivent vous paraître bien abstraites. Prenons l’exemple du débat sur les chiens dangereux : vous vous souvenez sans doute des discussions enflammées qui avaient fait suite au décès tragique d’un garçonnet mortellement blessé par des chiens. Instantanément, les chiens dangereux font la une des médias, suscitant peur et indignation dans la population. Les politiques sont exhortés – le plus souvent par l’intermédiaire des médias – à intervenir. Aussitôt le débat public amorcé, de nouveaux cas se font jour très rapidement ou alors des cas plus anciens sont présentés sous un nouvel éclairage. Les chiens dangereux deviennent le problème le plus grave de la Suisse. Il faut agir immédiatement. Le temps, l’urgence le commandent ; l’opinion publique l’exige. Les solutions miracles et les panacées sont vite trouvées, elles sont évidentes : adopter des mesures, voilà qui est toujours une bonne idée, et une interdiction peut-être, pour faire bon poids.

L’inconvénient est qu’habituellement, ces remèdes universels ne permettent pas de régler les problèmes. La politique doit répondre à différentes attentes : en matière de protection de la population, cela va de soi, mais aussi en matière de liberté des citoyens. Un grand nombre de détenteurs de chiens sont très certainement capables de maîtriser leur animal et tous les grands chiens ne représentent pas, par définition, une menace. Il faut évaluer la proportionnalité d’une mesure ; non au sens d’une évaluation hésitante des intérêts en jeu, mais parce que le principe de proportionnalité inscrit dans la Constitution est l’un des principes fondamentaux qui sous-tendent l’action de l’Etat. Et puis il faut aussi penser au bien-être de l’animal.

Mais le temps à disposition ne suffit pas pour soupeser avec soin tous ces arguments. Sous la pression des médias, les politiques font des déclarations sans attendre et sans attendre ils prennent position et promettent des solutions ; des solutions qui, si l’on examine attentivement le problème, sont peut-être inappropriées, voire contre-productives et qui ne peuvent pas, dès lors, être mises en œuvre.

Dans la plupart des cas, on constate un important décalage entre la demande de solutions, qui a plutôt tendance à n’envisager le problème que dans une seule dimension, et la réalité, toujours complexe. Mais ce décalage passe largement inaperçu, car la caravane des médias poursuit son chemin et cette question n’est plus sous les feux de l’actualité, supplantée par un nouveau sujet, plus intéressant. Les perdants ne sont ni les politiques, ni les journalistes, ni même les chiens, mais tous ceux qui, durant cette période d’agitation, se sont abstenus d’intervenir dans le débat faute de pouvoir présenter des solutions mûrement réfléchies. Les perdants, ce sont peut-être aussi les victimes, dont la douleur et la colère s’étalaient sur les premières pages des journaux et qui n’intéressent presque plus personne après quelques mois à peine.

Fort heureusement, une fois les projecteurs braqués sur d’autres sujets, la boucle peut être bouclée. Le temps qui faisait jusque-là défaut pour procéder à une analyse objective joue désormais un tout autre rôle. Ce temps dont on dispose à présent permet d’effectuer un examen minutieux et de confronter différentes solutions. Le Conseil fédéral se penche actuellement sur un durcissement des dispositions régissant la responsabilité des détenteurs de chiens. A l’issue d’une évaluation approfondie, le gouvernement est arrivé à la conclusion que cette option permettrait de protéger efficacement la population tout en respectant le principe de proportionnalité. Ces dispositions sont un contre-projet à l’initiative parlementaire pour l’interdiction des pitbulls en Suisse. Cette question continuera d’occuper les politiques. Les victimes ne tomberont pas dans l’oubli.

Cet exemple nous montre, Mesdames et Messieurs, qu’en politique aussi, c’est le temps qui rétablit en définitive les équilibres rompus.

Cela vaut sans doute aussi pour la crise des marchés financiers, qui nous tient actuellement tous en haleine. Là aussi, le temps va rétablir l’équilibre dans une certaine mesure. Je ne dis pas qu’il ne s’agit pas d’une affaire sérieuse. Les problèmes que nous posent les marchés financiers sont d’une extrême gravité. Mais dans les situations de tension, nous – c’est-à-dire les politiques, les médias et l’opinion publique – ne considérons pas toujours les faits de manière rationnelle. Céder à la panique est la dernière chose à faire, nous ne ferions qu’aggraver encore la crise.

Il est indéniable qu’en pareille situation, l’Etat ou, plus exactement, un grand nombre d’Etats, dont la Suisse, doivent mobiliser toutes leurs forces pour soutenir les marchés ébranlés et protéger les investisseurs. Mais j’espère aussi que le temps permettra de prendre le recul nécessaire pour analyser la situation et en tirer d’utiles enseignements. Aujourd’hui, c’est l’Etat qui doit intervenir, non pas parce qu’il ne saurait rester sourd aux appels, mais parce que des raisons objectives le lui imposent. Hier pourtant, c’est le refoulement systématique des risques qui a déclenché la crise. Hier, les milieux concernés ont focalisé leur attention non sur les dangers potentiels, mais sur les formidables possibilités de gain.

Même en dehors de ces situations d’urgence, le temps joue un rôle décisif en politique. Pour quelle raison ? En Suisse, une certaine unité est indispensable pour imprimer un changement au niveau politique. L’unanimité n’est pas forcément nécessaire, mais il faut tout de même trouver des majorités. Or c’est précisément ce manque d’unité initial qui permet de mener une discussion engagée et controversée, qui aboutira finalement à un résultat satisfaisant et équilibré, bien souvent sous la forme d’un compromis.

Ce compromis favorable, la Suisse l’a fréquemment trouvé par le passé. Je pense par exemple aux accords bilatéraux conclus avec l’Union européenne. La voie bilatérale s’est frayé un chemin entre des positions extrêmes : l’adhésion immédiate et inconditionnelle d’un côté, et la construction d’un mur tout autour de la Suisse de l’autre. Cette voie n’était pas évidente, du moins pas d’emblée. Il a fallu du temps et de nombreuses discussions pour que la voie bilatérale – qui a aujourd’hui fait ses preuves – parvienne à s’imposer.

Bien entendu, le temps est un élément déterminant dans cette recherche de compromis. Il permet de relativiser une situation. Il permet d’intégrer des faits nouveaux dans le débat, d’envisager d’autres perspectives.

Cela ne signifie pas cependant qu’une approche attentiste, qui consisterait à patienter jusqu’à ce qu’une question soit reléguée au second plan par une nouvelle thématique, soit la bonne option. Au contraire. Mais un zèle aveugle ne permet pas non plus d’atteindre l’objectif visé. Je suis convaincue que le système politique suisse, qui mise sur la durée et que certains jugent sans doute trop complexe et trop ennuyeux, nous préserve dans bien des cas de succomber à la précipitation. Il faut tout simplement plus de temps pour étayer correctement un mur porteur et pouvoir ainsi percer une ouverture en toute sécurité que pour foncer tête baissée dans le mur. On obtient en fin de compte de meilleurs résultats et, surtout, on ne risque pas d’emporter dans sa course les piliers qui supportent l’édifice. Et puis, on consomme moins de cachets contre les maux de tête…

Le système politique de la Suisse réclame ce type de compromis arrachés de haute lutte et dès lors bien acceptés. Il réclame un étayage minutieux des murs porteurs.

Cette application minutieuse est profondément ancrée dans nos institutions politiques. Le facteur temps y revêt une grande importance à tous les égards. Le référendum freine le Conseil fédéral et le Parlement lorsqu’ils avancent à trop grand pas, tandis que l’initiative populaire force ces mêmes politiques à Berne à se mettre en mouvement lorsque rien ne bouge pendant trop longtemps. Le fédéralisme veille à ce que les mêmes dossiers passent alternativement devant les deux chambres du Parlement. La concordance – quelle que soit la définition exacte qu’on lui donne, qu’il s’agisse d’une concordance quant au fond ou plutôt d’une concordance mathématique – empêche que le rythme s’emballe, que la locomotive démarre avant que la plupart au moins des wagons soient accrochés.

Le système politique suisse ressemble au poste d’aiguillage d’une grande gare : il y a différents feux verts et feux rouges et ce n’est qu’une fois que tous les signaux dans une direction donnée passent au vert, selon un ordre précisément défini, que le train peut s’ébranler et quitter la gare.

Il est n’est pas nécessaire d’être extralucide pour voir les conflits potentiels entre un système politique de ce type, qui soupèse à ce point tous les arguments, et son environnement. Le monde évolue rapidement. Pas aussi vite que certains veulent le laisser penser, mais rapidement tout de même. Cette évolution requiert des adaptations. Permettez-moi de vous donner un nouvel exemple tiré de mon département. La criminalité croissante sur l’internet place notre société face à de graves problèmes. Qui est responsable lorsqu’une application douteuse produite dans un pays tiers est exploitée, depuis chez nous, sur un réseau informatique hébergé en Asie ? La criminalité, Mesdames et Messieurs, est l’une des rares branches véritablement mondialisées.

On peut dès lors comprendre que des voix s’élèvent pour réclamer de nouvelles lois, des normes pénales claires et davantage d’interventions policières dans ce domaine. Nous ne pouvons, ni ne voulons nous soustraire à nos responsabilités en la matière. Mais le fait est que ces développements interviennent à un rythme qui dépasse la vitesse d’action du législateur. Les conditions peuvent changer en l’espace de quelques minutes. Les lois et les ordonnances applicables devraient vraisemblablement être adaptées tous les mois, ce qui poserait problème du point de vue de la sécurité juridique et de l’application du droit, qui plus est dans un contexte international.

C’est pourquoi le Conseil fédéral est d’avis que l’adoption d’une nouvelle législation spécifique et prétendument efficace ne permettra pas de régler la question de la responsabilité sur l’internet. Pour résoudre ce problème, il faut s’appuyer sur des normes pénales générales. Des normes solides, qui s’appliquent partout, même sur les réseaux informatiques. Sur cette base, les tribunaux peuvent développer une jurisprudence qui tient davantage compte des progrès technologiques qu’une loi qui, rigide par nature, peut uniquement poser un cadre général. Il va sans dire que la position du Conseil fédéral n’est pas appréciée de tous, car les solutions de ce genre requièrent du temps et du travail. Elles ne permettent pas non plus de se profiler. Une solution immédiate serait sans doute plus attrayante. Mais le revers de la médaille est que cette nouvelle solution créerait à son tour d’autres problèmes, encore plus importants.

Aujourd’hui, on reproche fréquemment au Conseil fédéral de faire la politique de l’autruche. Cette critique est selon moi infondée. Le Conseil fédéral s’efforce au contraire de trouver des solutions équilibrées, qui peuvent véritablement être mises en œuvre ; des solutions qui, je l’admets, ne sont pas toujours attrayantes. La pression des partis et du Parlement sur le Conseil fédéral est forte. Bien entendu, le facteur temps joue là aussi un rôle central : nombre de parlementaires recherchent plutôt une attention immédiate, l’espace de quelques flashs. Le Conseil fédéral, à l’inverse, doit privilégier une pensée à long terme afin de conserver la vue d’ensemble. Il veille en quelque sorte à assurer l’éclairage général.

Le système politique tout entier et, partant, le Conseil fédéral également, doit concilier ces intérêts parfois contradictoires pour trouver un équilibre. Il doit prendre au sérieux les préoccupations et les craintes de la population. Les décideurs politiques doivent aussi considérer les conséquences à long terme en faisant abstraction de la pression, de l’immédiateté et de l’urgence. Naturellement, lorsque la situation l’exige, ils ne doivent pas se voiler la face mais rechercher une solution. Il faut cependant éviter que des actions expéditives ratent leur cible et causent des dommages encore plus graves.

Cette approche correspond, pour l’essentiel, à notre manière de procéder au quotidien. Nous commençons par cerner le problème puis nous procédons à une analyse. Nous définissons ensuite plusieurs solutions en examinant leurs avantages et leurs inconvénients. Vient alors la prise de décision, suivie de la mise en œuvre et du contrôle des mesures adoptées. Dans ce processus, que l’on désigne souvent comme le cycle de résolution de problème, le déroulement des diverses étapes suit un ordre chronologique bien défini.

Cette démarche est, à mon sens, la voie la plus prometteuse en politique également. Au lieu de cela – et c’est un fait avéré – l’urgence réelle ou supposée d’un problème nous incite à faire l’impasse sur la réflexion et l’examen des différentes possibilités qui s’offrent à nous. Sous la pression, nous avons tendance à nous focaliser sur la première solution qui se présente.

Cette inclination est compréhensible : nous avons tous en nous cette propension primitive et instinctive qui nous pousse en permanence à agir sans attendre. Ce mécanisme est une bénédiction lorsqu’on se trouve dans une ruelle et qu’une voiture fonce sur vous à pleine vitesse. Ce ne serait certainement pas le bon moment pour vous demander pour quelle raison cette voiture se dirige sur vous à cet instant précis et pourquoi le conducteur agit de cette manière.

Toutefois, dans des situations moins spectaculaires, ce mécanisme est souvent un obstacle, dans le sens où il nous empêche d’analyser soigneusement un problème. Ou parce que même si nous procédons à cette analyse, nous pensons avoir déjà la solution, de sorte que cette analyse se réduit à un simple exercice alibi.

Ces considérations ne constituent pas en soi des découvertes sur le fonctionnement de la psychologie humaine. Mais lorsque je suis face à un problème, je m’efforce de me les remémorer aussi souvent que possible. Le premier pas à faire est un pas en arrière, un pas qui vous permet d’avoir une vue d’ensemble. N’avons-nous pas appris que lorsque nous arrivons sur le lieu d’un accident, nous devons réfréner le premier élan qui nous pousse à agir immédiatement pour commencer par réfléchir : que s’est-il passé, y a-t-il d’autres dangers ? Quelles sont mes possibilités d’action ? Ce n’est qu’après avoir répondu à ces interrogations que nous devons agir. Et ce qui vaut pour les situations d’urgence ne peut pas être totalement inapproprié en politique.

Vous vous demandez peut-être si nous avons véritablement ce temps à disposition. Si nous avons suffisamment de temps en politique, voire dans notre vie personnelle, pour analyser scrupuleusement la situation. J’en suis intimement convaincue. On gagne nettement plus de temps en étudiant avec attention la carte au début du trajet qu’en devant rebrousser chemin au bout d’une allée sans issue. Nombre de mesures qui, à première vue, peuvent sembler rapides et témoigner d’une démarche dynamique et résolue, se révèlent en fin de compte chronophages.

Cette constatation s’applique aussi en politique. Les régimes avec une nette démarcation entre partis gouvernants et partis d’opposition peuvent certes donner une apparence de dynamisme, mais que d’énergie et de temps perdu s’il faut virer entièrement de cap à chaque changement de gouvernement. Je ne me fais donc pas de souci pour notre système politique. Je ne pense pas que notre régime, plutôt lent par nature, soit dépassé par le cours des événements.

Divers exemples et indices me confortent dans mon opinion : dans les années 90, les Cassandre prédisaient que la Suisse serait distancée face à la dynamique institutionnelle européenne. Depuis lors toutefois, l’Union européenne a été contrainte à plusieurs reprises d’admettre qu’il ne suffisait pas de mener un travail de persuasion a posteriori auprès des citoyens. Plusieurs Etats ont rejeté le projet de Constitution européenne et le non irlandais à la nouvelle mouture du traité lors du référendum organisé cette année est un sérieux revers. L’avenir de la Constitution européenne est incertain. Mais nous ne devons pas nous réjouir de cette situation. Il s’agit là d’un processus que nous connaissons bien en Suisse : il arrive que des propositions politiques ne parviennent pas à s’imposer, qu’elles soient rejetées par le peuple. Telle est la règle du jeu politique. Pour reprendre mon image de toute à l’heure, impossible de transporter des voyageurs si les voitures restent en gare quand la locomotive s’ébranle.

Là encore, le facteur temps revêt une importance primordiale. Le temps est une condition indispensable pour permettre un processus de maturation. Il faut du temps pour accrocher tous les wagons, ou du moins le plus grand nombre possible, à la locomotive. Le devoir, la mission des politiques est de prendre le temps nécessaire et de renoncer à une intervention immédiate, tout en veillant à ce que le convoi ne reste pas bloqué trop longtemps en gare et que les wagons rouillent ou se retrouvent sur des voies de garage.

Ce que je veux dire, Mesdames et Messieurs, c’est que, dans l’ensemble, le système politique suisse a bien su gérer le facteur temps jusqu’ici. Et je suis confiante qu’il en ira de même à l’avenir.

Je vous remercie de votre attention.

vers le haut Dernière modification 17.10.2008