125ème anniversaire de la fondation de l'Association d'étudiants Salévia

Allocution de la conseillère fédérale Ruth Metzler-Arnold le 26 octobre 2001 à Genève

Mots-clés: Immigration

Discours, DFJP, 26.10.2001. Les paroles prononcées font foi

1. Introduction

Je vous remercie de votre chaleureux accueil et suis ravie de fêter, parmi vous, le 125ème anniversaire de la Salévia.

Les 125 ans de la Salévia s'inscrivent dans une constellation riche en anniversaires. Car Genève commémore, cette année, de nombreux autres événements:

  • Il y a cent ans, le premier prix Nobel de la paix était décerné à Henry Dunant, promoteur et cofondateur de la Croix-Rouge.
  • Il y a cinquante ans, la Convention de l'ONU sur les réfugiés était adoptée à Genève, convention sur laquelle se fonde également le droit suisse en matière d'asile. A l'occasion de ce jubilé, le HCR et la Suisse organiseront une conférence ministérielle, le 12 décembre prochain à Genève.
  • Il y a un demisiècle aussi que, soutenus par le Vatican, des catholiques actifs fondaient la Commission internationale catholique pour les migrations (CICM), afin de répondre aux besoins immédiats des personnes déracinées.
  • Et 1951 marque enfin la création de l'actuelle Organisation internationale pour les migrations (OIM), dont la mission consiste à contrôler les flux migratoires à l'échelon planétaire et à les contenir dans des proportions supportables. Aujourd'hui, la Suisse est étroitement associée aux travaux de l'OIM. Joignant sa voix au dialogue universel, notre pays participe à l'élaboration de préceptes en matière de gestion des migrations.

Les raisons qui ont conduit à la création de ces institutions, tant au 19ème siècle qu'après la Seconde Guerre mondiale, conservent aujourd'hui encore tout leur sens: nombre d'êtres humains sont en quête d'un avenir meilleur à l'étranger parce que leur propre pays a été ravagé par la guerre ou qu'il n'est plus à même d'assurer leur existence.
Et aujourd'hui comme hier, nous n'avons d'autre choix que d'unir nos efforts.
L'ONU offre la meilleure tribune pour agir de concert. Ce n'est donc pas un hasard si l'ONU et son Secrétaire général Kofi Annan ont tous deux reçu le prix Nobel de la paix cette année. Tous les membres de l'ONU sont indirectement associés à cette distinction, à laquelle la Suisse reste étrangère puisque, hormis le Vatican, elle est le seul Etat qui demeure encore à l'écart de cette enceinte!

L'adhésion de notre pays à cette organisation mondiale renforcerait sans conteste notre capacité d'action et notre crédibilité dans le contexte de la politique humanitaire et en faveur de la paix. C'est pourquoi le Conseil fédéral et le Parlement recommandent au peuple suisse d'accepter l'initiative pour l'adhésion de la Suisse à l'ONU. Un tel pas constituerait pour notre pays la suite logique de son engagement en matière de politique extérieure.

Je reviens à la Salévia:

2. Oser, accueillir, jeter des ponts

La perspective de cette journée et de cette fête m'a beaucoup réjouie. La Salévia est en effet une association remarquable à trois titres au moins.

Premièrement: les Saléviens ont su oser!

Lors de la fondation de l'association des étudiants, il y a 125 ans, la Suisse était balayée par le vent du Kulturkampf opposant les catholiques aux protestants. L'Europe connaissait alors de profonds bouleversements politiques, auxquels la Suisse n'a pu se soustraire. La guerre du Sonderbund creusait des abîmes entre catholiques conservateurs et réformés libéraux, et davantage encore entre réactionnaires et radicaux.

C'est à cette époque, précisément, que se développa une jeune élite catholique, certes attachée aux valeurs conservatrices, mais en même temps favorable au tournant politique qui s'annonçait avec le nouveau siècle. Les jeunes gens qui ont fondé la Société des Etudiants Suisses s'en sont tenus, courageusement et ouvertement, aux valeurs de leurs aïeux. Pourtant, ils ont aussi cherché le dialogue avec les partisans d'autres courants de pensée.

S'il a fallu du courage aux étudiants pour fonder une association en de pareilles circonstances, il en a aussi fallu aux responsables de l'université et à la ville de Genève pour accepter une telle initiative.

En 1802, la ville s'était ouverte à la diversité religieuse. Cette ouverture a surtout attiré à Genève des immigrants catholiques en provenance du Piémont et de la Savoie. L'arrivée de ces nombreux immigrants a provoqué un formidable accroissement du taux de population étrangère à Genève. Au 19ème siècle, celuici a passé de quelque 20 à 40%. Ce pourcentage correspond à la proportion d'étrangers que compte Genève aujourd'hui. Malgré l'anxiété que cet énorme afflux d'étrangers suscitait chez les habitants de vieille souche, le président du gouvernement genevois d'alors, James Fazy, a osé accorder aux nouveaux arrivants catholiques les mêmes droits que ceux dont jouissaient les Genevois calvinistes.

Du courage, il en faut aujourd'hui aussi.

  • Il en faut à ceux qui, pour quelque raison que ce soit, quittent leur patrie pour rejoindre un monde et une culture qui leur sont étrangers.
  • Mais il en faut aussi pour accueillir ces personnes, ne seraitce qu'à court terme. Car qui dit accueil, dit ouverture à l'autre et aux autres, mais aussi admission dans son propre milieu.
  • Et il en faut encore pour affronter les causes des flux migratoires. En unissant nos forces à celles de l'étranger, car les mouvements migratoires ne touchent pas qu'un seul pays. C'est un phénomène qui concerne tous les Etats, en tant que pays de provenance, de transit ou d'accueil.

Le monde changera de visage. Petit pays au coeur de l'Europe, la Suisse n'échappera pas à ce remodelage. D'autant qu'elle compte déjà un taux de population étrangère bien supérieur à la moyenne. Par conséquent, c'est avec intérêt que nous suivons l'évolution de la situation au sein de l'UE.

Pour la Suisse, il est primordial qu'un dialogue interdisciplinaire sur la migration s'engage aux niveaux suprarégional et mondial.

J'entends tout mettre en oeuvre pour que notre pays participe aussi à l'élaboration de solutions communes en matière de politique migratoire. C'est la raison pour laquelle j'ai pris part, la semaine dernière à Bruxelles, à la Conférence européenne sur les migrations.

  • Il faut oser définir une politique migratoire claire, capable d'engendrer la confiance et la sécurité tout en répondant aux exigences de notre temps.

Ces dernières décennies, la Suisse a en quelque sorte tenu lieu de terrain expérimental à la politique migratoire.

La Suisse, petit pays dont la proportion de population étrangère est extraordinairement forte (19,6%), a traversé diverses épreuves. Elle a su cependant tirer parti des erreurs commises. L'expérience montre également qu'en matière de politique migratoire, les réglementations et les lois ne peuvent pas toujours être appliquées avec toute la rigueur requise. C'est un fait.

  • Par conséquent, ce secteur de la politique commande que, lors de l'élaboration de normes et de lois, on ose s'interroger sur la manière dont elles pourront être transposées et appliquées dans la pratique.

Une norme doit pouvoir être systématiquement appliquée.

Permettezmoi de vous citer deux exemples:

la meilleure des lois sur l'asile n'atteint pas son but si le renvoi des requérants déboutés ne peut être exécuté de manière conséquente,

ou encore,

si des étrangers en séjour illégal peuvent, pour ainsi dire, avoir la certitude d'obtenir la régularisation de leur statut au bout de quelques années, c'est toute notre politique qui se trouve vidée de sa substance.

En matière de politique migratoire, il est donc essentiel de définir des règles qui puissent être transposées dans la pratique.

Les effets à long terme sur la politique économique et sur l'intégration relèvent également de ce principe.

Deuxièmement: accueillir

L'association des étudiants catholiques offrait à ses membres une "nouvelle patrie en terre étrangère".

Je pense que c'est aujourd'hui encore l'une des caractéristiques essentielles de toute association d'étudiant.

Assistance et conseils, c'est aussi ce que recherchent les personnes déracinées qui, pour une raison ou une autre, sont en quête d'une nouvelle patrie.

Chaque être humain a droit à une patrie. C'est dans celle-ci qu'il puisera la force de vivre.
Cette quête de patrie doit être prise en compte dans notre politique migratoire:

A cet effet, nous entendons:

  • Mener une politique d'intégration réfléchie afin d'aider les étrangers durablement établis chez nous et les réfugiés reconnus à trouver en Suisse une nouvelle patrie.
  • Empêcher que nos concitoyennes et nos concitoyens n'aient l'impression de perdre leur patrie.
    Car il nous faut constater l'existence d'un sentiment diffus de crainte d'une surpopulation étrangère, de peur de la différence, de peur de ce qu'on connaît mal et qui échappe à notre propre contrôle.
  • Encourager les requérants d'asile déboutés et les personnes déplacées par la guerre à regagner leur pays, dans la dignité et la sécurité.
    Des programmes d'aide au retour, assortis d'une assistance sur place, sont mis sur pied pour faciliter leur réinsertion dans leur ancienne patrie. Cette mesure incitative est également considérée comme l'une des meilleures par les organisations internationales chargées de l'assistance aux réfugiés (HCR, OIM, IGC).

Troisièmement: la Salévia a jeté des ponts entre les étudiants catholiques et la population calviniste de Genève.

Elle a été le point de ralliement de l'élite catholique de l'Université de Genève.

Les bâtisseurs de ponts ont toujours un rôle important à jouer.
Même si, par la mondialisation, notre planète devient plus petite, des fossés béants séparent encore les hommes.

Nous devons jeter des ponts pour aller à la rencontre d'autres hommes et d'autres cultures.
Et si nous considérons que les ponts ne sont pas des voies à sens unique, nous parviendrons à percevoir ces autres cultures comme un enrichissement, et non comme une menace.

La solidité du pont de la cohabitation dépend de la bonne volonté des uns et des autres, des étrangers comme des indigènes.

L'intégration favorise la compréhension mutuelle entre diverses cultures. Elle apaise l'agressivité. Intégrer, c'est à la fois donner et recevoir. L'intégration participe donc à la paix sociale de notre pays.

Oser, accueillir et jeter des ponts. Trois éléments qui, de nos jours aussi, jouent un rôle capital dans la politique migratoire. Mais quels sont les défis concrets que nous devons relever aujourd'hui?

Les enjeux d'une politique migratoire moderne

Il s'agit tout d'abord d'éradiquer les causes des migrations planétaires:

  • les disparités économiques entre le Nord et le Sud,
    la pression démographique,
    une planète qui se rapetisse sous l'effet de la mondialisation,
  • guerre et effondrement de l'Etat de droit dans nombre de pays du Tiers Monde.

Le Nord a le sentiment d'être submergé par ces flux migratoires.
Aujourd'hui comme il y a 150 ans, les gens craignent qu'un taux excessif de population étrangère soit synonyme de troubles, d'insécurité et d'augmentation de la criminalité, etc.

Face à cette sitaution, l'Etat se doit de garantir à ses citoyens la sécurité, la stabilité sociale, le développement économique et le bien-être général.
Parallèlement, l'Etat est tenu d'accorder protection aux réfugiés, de respecter les droits de l'homme et de réserver un traitement équitable aux migrants.

Ce défi est aujourd'hui lancé à tous les Etats. Il s'agit donc de définir une politique migratoire capable de perpétuer ces deux principes.

Cet enjeu suppose en premier lieu d'opter pour une politique ciblée.
Une politique qui opère une distinction nette entre le domaine de l'asile et des réfugiés, d'une part, et celui de l'immigration, d'autre part.
Sans perdre pour autant de vue l'interdépendance de ces deux domaines.

Notre situation au coeur d'un espace UE en voie d'harmonisation sur les questions d'asile ne nous laisse guère d'autre choix que d'axer notre politique migratoire sur celle de l'Europe. A bien des égards, une adhésion aux accords de Schengen/Dublin conclus par l'Union européenne serait porteuse d'avantages pour la Suisse:

L'immigration non contrôlée de personnes en quête d'asile, qui n'ont pas un réel besoin de protection, menace en revanche de vider de leur substance les normes régissant le domaine de l'asile et des réfugiés. D'où la nécessité d'adopter une position ferme face aux abus.

Nous entendons faciliter la migration contrôlée et endiguer la migration non contrôlée.

Notre intention n'est pas de juguler la migration mais de la contrôler. Gérer la migration est un impératif!

Le débat suscité ces derniers mois par les sans-papiers ne vous a certes pas échappé. A maintes reprises, le Conseil fédéral a été prié de leur accorder une amnistie générale. Est-ce là une solution conforme à nos principes humanitaires et à notre Etat fondé sur le droit? J'en doute fort.

Accorder l'amnistie à toutes les personnes séjournant illégalement en Suisse équivaudrait à opter pour une solution qui n'aurait d'humanitaire que l'apparence.

L'affaire des sans-papiers montre néanmoins la complexité de la politique dans les domaines de l'asile et des étrangers.

D'un côté, nous avons de la compréhension pour la situation humainement difficile que connaissent bon nombre de ces personnes.

Mais, de l'autre côté, notre Etat est fondé sur le droit; ce qui exige l'application uniforme des lois en vigueur. Décréter une amnistie générale en faveur de tous les immigrants qui, aujourd'hui, se trouvent en situation irrégulière dans notre pays, équivaudrait à favoriser l'injustice.
Et cela, nous ne pouvons ni ne voulons y souscrire.

Quels moyens avons-nous, à long terme, d'empêcher l'immigration non contrôlée ou clandestine?

En premier lieu, il s'agit d'instaurer, avec les pays de grande émigration, une coopération bilatérale en vue de renforcer leur développement économique.

Ensuite, il s'agit d'intensifier la coopération interétatique afin d'endiguer au mieux la migration non contrôlée.

3. Conclusions

Nombreuses sont les personnes qui ont aujourd'hui un sentiment d'insécurité. L'horreur des actes terroristes, perpétrés à New York et à Washington le 11 septembre, a renforcé, de par le monde, la peur irrationnelle de l'étranger et de l'inconnu.

Des valeurs, en apparence bien ancrées, avaient jusqu'ici nourri notre certitude. Nous étions sûrs que notre société était encore capable de supporter des temps aussi difficiles. Mais l'abominable tuerie de Zoug, la débâcle de Swissair et le terrible accident du Gothard nous ont fortement ébranlés. Ces dernières semaines, le poids de l'insécurité s'est encore alourdi. Chez nous aussi. Les réactions de la population face à l'hystérie déclenchée par l'anthrax en sont l'illustration.

Si nous n'étouffons pas cette violence dans l'oeuf, les événements de cet automne pourraient bien avoir des incidences durables et désastreuses sur la politique de l'asile et des étrangers. Non seulement en Suisse, mais aussi dans tous les pays industrialisés du Nord.

L'homme est un être doué de raison. Encore faut-il qu'il exerce ce talent. Un comportement réfléchi et le respect de l'autre, d'où qu'il vienne, sont de rigueur.

Des siècles durant, les personnes persécutées ont trouvé dans la ville de Genève un port accueillant et sûr.

Le dialogue entre personnes de confessions ou de convictions politiques différentes assure la paix et la prospérité. Il contribue au rapprochement des religions. Des hommes tels que Henry Dunant et James Fazy, ou encore les jeunes fondateurs de la Société des étudiants suisses et de la Salévia en ont apporté la preuve tout au long de l'histoire genevoise et suisse.

Mesdames et Messieurs, les années à venir détermineront le cap de la future politique migratoire suisse. Ce ne sont pas moins de cinq objets qui seront prochainement soumis au scrutin et le résultat sera décisif pour notre politique migratoire de demain. Ces cinq objets concernent

  • la nouvelle loi sur les étrangers,
  • les lois sur la nationalité
  • et sur la lutte contre le travail au noir,
  • la révision de la loi sur l'asile
  • ainsi que l'initiative de l'UDC "contre les abus dans le droit d'asile".

Notre responsabilité est ici fortement engagée.

Toute voix avisée, qui alimentera la discussion sur les futures orientations de notre politique migratoire, sera la bienvenue. La Salévia a là aussi un rôle exemplaire à jouer. Ses 125 ans d'existence dans la foi et les valeurs chrétiennes, son histoire empreinte d'ouverture à la nouveauté, de tolérance et de discernement, font d'elle un relais de tout premier ordre. Je vous remercie d'ores et déjà de la part que vous prendrez à ce débat et souhaite à la Salévia 125 nouvelles années de prospérité.

vers le haut Dernière modification 26.10.2001