La chance de la Suisse, c'est sa confiance en elle

Retranscription française du discours de la conseillère fédérale Ruth Metzler-Arnold à la fête d'Uster (Ustertag) du 23 novembre 2003

Discours, DFJP, 23.11.2003. Les paroles prononcées font foi

Mesdames et Messieurs,

Je ne sais pas combien de personnes ont déjà parlé avant moi à l'occasion de l'Ustertag. Des discours historiques brillants et des développements passionnants, Mesdames et Messieurs, vous avez certainement eu le plaisir d'en entendre beaucoup.

Mon objectif d'aujourd'hui est de transposer pour vous ce qui s'est passé en 1830, ces événements inouïs, dans le monde conflictuel de notre époque.

Voici ce que je lis dans le résumé des événements d'Uster de 1830 : "Le soir, les gens sont rentrés chez eux dans l'harmonie et la joie et aucun débordement n'a troublé la journée à Uster." En tant que responsable de la justice et de la police de ce pays, c'est aussi ce que j'espère pour un jour comme aujourd'hui. Mais dans l'harmonie et la joie ? C'est une chose que je ne peux vous promettre. Mon allocution s'intitule en effet: "La chance de la Suisse, c'est sa confiance en elle." Et confiance en soi ne rime pas toujours avec réelle harmonie.

Un journaliste m'a interviewée en vue de la manifestation d'aujourd'hui. Il affirmait que la confiance en soi est une chose que la Suisse a plus ou moins totalement perdue. Je l'ai vivement contredit. Naturellement, la confiance en soi de nos jours n'est plus la même qu'à l'époque de la "Défense Spirituelle". Mais il n'est pas juste de nous dénigrer. Et il n'est pas juste que nous le laissions faire.

On le voit très bien dans la manière dont, depuis quelque temps, jeunes et vieux aiment arborer l'écusson suisse sur les vêtements et leurs sacs. Je ne pense pas qu'il s'agisse là d'une mode éphémère ni d'une tendance ethnique superficielle. Cela dure depuis trop longtemps. Il s'agit plutôt d'une déclaration d'appartenance à notre pays. Quelle qu'en soit la motivation.

Mais ma question est la suivante : saisissons-nous réellement nos chances ? C'est par là que nous devons commencer. C'est pas là que je veux commencer.

Ceux qui ont réalisé quelque chose ensemble, ont surmonté un obstacle ou se sont débarrassés d'un souci, ont confiance en eux. Et peuvent rentrer chez eux dans l'harmonie et la joie.

Parle-t-on si souvent et en tant d'occasions d'un complexe d'infériorité de la Suisse parce que nous ne réalisons pas grand chose ? Ou parce que nous nous faisons trop de soucis ? Ou parce que nous ne surmontons pas les obstacles ? Est-ce pour cela que nous ne pouvons connaître l'harmonie et la joie ? Les défis actuels ne sont malheureusement pas faciles, je l'admets. Mais heureusement, ils ne sont pas non plus aussi dramatiques que certains veulent le faire croire.

Si je saisis bien toute la dimension historique de l'Ustertag, on a délibérément parlé franc à l'époque. C'était une question de pouvoir. Pas du nombre de soldats, mais d'un pouvoir moral, émotionnel, argumentatif et décidé - il s'agissait du pouvoir de se prendre enfin en main. On a montré à l'adversaire ce qu'on avait dans le ventre. Je suis admirative devant le courage des gens de l'époque. Ils ont donné le coup d'envoi au développement de l'Etat fédéral moderne de 1848. Nous ne pourrons jamais leur en être assez reconnaissants. Notamment en ce qui concerne l'autorité et la qualité de vie dont nous les Suisses profitons depuis lors. Je vous dis cela aussi en tant que femme venant d'un ancien canton du Sonderbund : c'était alors une politique brutale, brillamment exécutée.

Si je pense à ce qui se passe en ce moment en politique suisse, il me semble que nous devrions vraiment prendre exemple sur le courage et l'incroyable assurance de nos ancêtres. Je pense par exemple que nos ancêtres auraient aimé que je fasse moins de digressions historiques et que je parle plutôt de ce qui tracasse et occupe une conseillère fédérale de nos jours.

C'est pourquoi je me suis permise d'engager un co-locuteur à cette occasion. Il n'est pas ici aujourd'hui mais vous le connaissez. Vous l'admirez peut-être aussi. Il m'est très important pour faire passer tous mes messages. Il s'agit d'un étranger. Quelqu'un qui, comme beaucoup d'autres, admire et respecte la Suisse presque plus même que des Suisses fiers de leur pays. Ce n'est pas un hasard si c'est justement à un étranger que je permets de s'exprimer aujourd'hui avec moi. Comme vous le savez, je ne suis pas seulement responsable de la justice et de la police, mais au niveau fédéral, je suis aussi responsable des relations avec tous les étrangers chez nous.

Le thème des "étrangers" est depuis des décennies un sujet délicat pour nous. C'est pourquoi j'ai choisi un co-locuteur qui sait de quoi il parle. Il sait comment jouer avec les contradictions entre être d'ici et être de là-bas. Il a aussi le courage de mettre en question son christianisme et le nôtre. Pas seulement avec scepticisme mais surtout avec humour. Nous sommes ici dans une église et c'est quelque chose que nous pouvons y faire de temps en temps. Il n'y a rien de plus chrétien que le rire qui libère.

1re partie : relation avec les étrangers et avec l'étranger

Mon co-locuteur est Sir Peter Ustinov. Et je vais vous conter une de ces anecdotes que lui seul peut avoir vécu.

Un homme, sur le bord du lac Léman, regarde ce fantastique jet d'eau qui jaillit haut dans les airs. Il a l'impression d'avoir quelqu'un à ses côtés. Il regarde autour de lui et voit un Noir qui admire aussi le jet d'eau. L'homme est interloqué, et après avoir un peu hésité, il s'adresse au Noir: "Vous n'êtes pas d'ici ?" et le Noir lui répond: "Non, de Lausanne."

Pour Sir Ustinov, il s'agit là d'une histoire suisse tout à fait normale. Malheureusement. Car cela n'a justement pas à être normal de cataloguer les gens selon leur apparence ou des critères superficiels, comme par exemple la couleur de leur peau. En faisant cela, nous dénigrons les réalités d'aujourd'hui dans notre pays pluriculturel et ouvert sur le monde. Nous écartons avec condescendance beaucoup d'étrangers qui sont depuis très longtemps chez nous. Beaucoup appellent à grands cris la formation de toutes sortes de barrières, frontières et murailles. Ils pensent qu'il faut protéger notre Suisse d'une menace venant de l'étranger. Les gens ont une grande facilité à oublier tout un tas de réalités.

Je vous cite un exemple : la Suisse est un Etat de droit. Et elle doit le rester. C'est vrai depuis que l'odeur de la poudre de la Guerre du Sonderbund de 1847 s'est dissipée; depuis que nous avons construit une des démocraties modèles du continent européen.

La réalité est précisément ce modèle, le modèle d'un pays qui décide par la voix de son peuple, non pas sur ordre d'un organe central.

Et c'est pourquoi celui qui commence à toucher à nos devoirs en matière de droit international, ce n'est pas les étrangers qu'il met en danger. C'est nous-mêmes. Que nous resterait-il de confiance en l'Etat suisse, de confiance en nous, si cet Etat ne respectait plus ce qu'il a conquis de manière démocratique ?

Ces forces dans notre pays sapent notre confiance en nous. Car elles méprisent le pouvoir et la vérité de notre démocratie, que nous vivons plusieurs fois par an lors des votations et toutes les quelques années lors des élections :

  • c'est le peuple qui commande, ici dans notre pays, et non pas quelqu'un qui s'impose comme tel.
  • le peuple élit le Parlement comme il veut et le Parlement élit le gouvernement comme il veut.
  • et le peuple dit ensuite du travail commun du gouvernement et du Parlement ce qu'il veut!

C'est comme ça - et ça doit le rester.

Nous, conseillères et conseillers fédéraux et nationaux, membres du Conseil des Etats, avons tous les jours de bonnes raisons de bien réfléchir à ce que ntore chef, le peuple, veut en fin de compte. Mais nous n'avons aucune raison de dire et de faire ce que le peuple, ou ses représentants les plus bruyants, veut entendre et voir faire. Nous ne sommes pas élus sans raison. Nous sommes mandatés pour réfléchir et prendre des dispositions sur certains sujets qui ne sont parfois pas encore très accessibles au grand public. Nous sommes payés pour cela. On nous donne du temps. Et puis on vote. Point.

Alors, Mesdames et Messieurs, que veut le chef, le peuple, quand il s'agit d'étrangers ? Le chef veut par exemple un système hospitalier qui fonctionne. Il faut donc toujours plus d'employés étrangers dans les hôpitaux. Car nous n'avons pas assez de Suissesses et de Suisses disponibles, ou qui veulent être disponibles. Du personnel de salle aux spécialistes les plus pointus. Le chef veut une équipe nationale au top dans le championnat de football européen. C'est seulement possible si nous offrons à temps la nationalité suisse aux jeunes talents étrangers qui ont grandi chez nous et y ont appris à jouer au foot. Le chef veut une agriculture viable même si elle pâtit fortement de la pression de concurrence internationale. Il lui faut donc des saisonniers bon marché et conciliants, qui viennent travailler dans les exploitations et rentrent ensuite chez eux.

Ah oui, le chef a aussi besoin, sachant que nous vivons toujours plus vieux et avons toujours moins d'enfants, de main d'oeuvre bien formée et plus jeune. De gens qui par leur savoir, leur initiative et leur expérience font avancer la recherche et la science dans notre pays. De gens qui payent leurs charges sociales toute leur vie, ouvrent peut-être leur propre entreprise et créent de nouveaux emplois. D'habitants qui construisent une maison et ont eux-mêmes des enfants. Des enfants qui dans ces conditions évoluent avec succès, parfaitement intégrés en Suisse.
Tout cela, Mesdames et Messieurs, ce sont des souhaits concrets que le chef, le peuple, mais aussi l'économie me soumettent tous les jours. J'affirme que tout cela n'est pas possible sans les étrangers.

C'est pourquoi nous devons avoir le courage de reconnaître que nous sommes en fait un pays d'immigration.

Pas comme les Etats-Unis, le Canada ou l'Australie ; notre pays est trop petit. Mais nous sommes une terre d'immigration parce que notre pays ne peut pas se maintenir à son haut niveau uniquement avec la main d'oeuvre autochtone.

Reconnaissons-le et formulons les lois et les règlements dont nous avons besoin à cet égard.

Faisons évoluer l'immigration dans le sens qui nous convient ! Même si ce n'est pas comme cela que nous pourrons apporter une solution à long terme à nos problèmes démographiques.

Nous n'avons pas à craindre une invasion ! Nous devons accepter la "perfusion" ! Je comprends par là l'enrichissement grâce à l'immigration.

Un tout autre défi - et je vous prie de bien faire la différence, Mesdames et Messieurs -, le droit d'asile est un tout autre défi. Il ne concerne qu'une infime partie des étrangers vivant en Suisse. Nous avons le devoir - et surtout aussi un devoir de conscience - d'accorder l'asile aux personnes qui le demandent à juste titre. Et nous avons le devoir - pour notre peuple, notre "chef" - de refuser l'asile aux personnes qui n'y ont pas droit. Très concrètement : nous, les élus du peuple, sommes tenus de travailler dans la même direction à la question du droit d'asile - à tous les niveaux enfin, de la Confédération aux cantons en passant par les communes. Il faut arrêter de se repasser la patate chaude.

Il faut aussi arrêter de se repasser la patate chaude en Europe. Nous sommes en négociations serrées avec l'Union européenne. Nous voulons pouvoir utiliser nous-mêmes les nouvelles ratifications très utiles des accords de Schengen et Dublin.

A cet égard, on nous reproche souvent de vouloir trop vite sacrifier le secret bancaire. Cela ne sert qu'à déclencher la panique, pas à faire avancer les négociations. Même si les personnes qui avancent cet argument sont celles qui se vantent toujours d'être les meilleurs négociateurs. Si nous ne considérions que l'intérêt de notre participation aux accords de Schengen, nous aurions pu depuis longtemps faire une croix sur notre secret bancaire. Ces accords seraient depuis longtemps signés. Et cher payés.

Mais ce n'est pas le cas, Mesdames et Messieurs, les négociations continuent. Justement parce que nous sommes convaincus d'arriver à nos fins en gardant une position ferme. Tout en sachant parfaitement que cette position peut aussi faire échouer toutes les négociations.

Lundi dernier, je me suis entretenue sur ce point avec le ministre espagnol de l'intérieur. Je lui ai encore expliqué ce que j'appellerais notre tarif. C'est la seule façon d'obtenir le respect qui nous donnera une certaine marge de manoeuvre. Et de faire ainsi reconnaître au niveau international notre politique en laquelle nous croyons. Nous pouvons le faire. L'Europe connaît la confiance qu'ont les Suisses en eux. L'Europe compte sur cette assurance.

2e partie : économie

Avoir une saine confiance en soi n'a jamais fait de mal à personne. Mais mon co-locuteur a découvert que l'on pouvait en tirer quelques perles en Suisse. Voici encore une histoire de son cru. Elle parle de Dieu.

Dieu vint un jour rendre visite à la Terre, observa la Suisse et fut enthousiasmé : "Fantastique, une de mes meilleures créations ! Que vous manque-t-il encore ?" Un paysan répondit : "J'aimerais bien avoir des vaches. Il manque encore quelque chose dans ces belles prairies verdoyantes." Dieu dit : "Bonne idée. Je n'y aurais pas pensé. Voici quelques vaches pour toi." Le paysan : "Parfait, elles sont belles." - "C'est vrai," dit Dieu, "pourrais-je avoir un verre de lait de ces vaches ?" - Le paysan : "Bien sûr, Seigneur" il lui sert un verre, "ça fera trois francs vingt."

Nous passons ainsi au thème de l'économie comme vous l'avez certainement compris en écoutant cette histoire. Ou aux finances. Certains politiciens affirment que la politique économique, c'est de savoir comment gagner de l'argent et que la politique financière, comment tout dépenser ensuite.

Tout le monde parle de quote-part de l'Etat. J'affirme qu'il ne s'agit pas de l'argent que l'Etat engloutit pour ses propres besoins. La vraie quote-part de l'Etat représente les coûts de tout ce que la majorité des citoyens et citoyennes de la Confédération souhaite et de tout ce dont elle a besoin.

La quote-part de l'état doit être stabilisée !

Elle a trop augmenté ces dernières années. Elle est trop lourde pour notre Confédération. Si nous ne voulons pas nous éparpiller, si nous ne voulons pas que l'Etat soit condamné à faire du raccommodage, nous devons réfléchir quelles sont les tâches que l'Etat doit continuer à assumer et quelles sont celles auxquelles il doit renoncer. Et quelles sont en contrepartie les nouvelles tâches qu'il doit vraiment prendre à sa charge.

Un Etat qui a confiance en lui peut se contenter d'établir des normes claires. Pensons par exemple au service public. Il peut définir des standards sociaux et géographiques, bien sûr à l'issue d'une entente politique et après la prise de position du peuple. L'Etat se limite ensuite au contrôle. A un contrôle clair, professionnel et sans équivoque. Cela nécessite du personnel. Pas bon marché, mais hautement qualifié. La valeur ajoutée quant à elle se crée dans le domaine privé.

Plus léger, plus rapide, plus efficace, meilleur marché; ce sont des qualités que les services de l'Etat s'attribuent volontiers. C'est aussi sur ces qualités que je mise, je suis connue pour cela. Dans le cadre d'enquêtes parlementaires très poussées, sou s la surveillance des Commissions de gestion, chaque investissement de l'Etat, chaque dépense, doit être rigoureusement justifiée. Mais est-ce que de tels contrôles fonctionnent aussi ainsi dans l'économie soi-disant si efficace ? J'ai mes doutes quand je vois ce qui s'est passé ces dernières années.

Nous sommes prêts à parler de la "quote-part de l'Etat". Qui aime payer trop d'impôts ? Personne ne veut une pression fiscale trop forte. Les politiciens pas plus que les autres. On veut aussi plaire et être réélu.

Pour être honnête, il nous faut aussi parler de l'autre quote-part, celle que j'appelle la "quote-part de l'économie". Cette quote-part doit diminuer si notre économie veut renouer avec la croissance.

Voici ce que j'entends par là : la quote-part de l'économie, ce sont toutes les valeurs de notre économie nationale qui au niveau du développement, de la production, de la vente et de la distribution de marchandises et prestations de service sont bradées sans profit apparent. Cela est notamment le cas là où la concurrence ne joue pas, parce qu'il n'y pas de concurrents. Là où nos lois sur les cartels ne s'appliquent pas. Là où les accords sous le manteau ne peuvent être mis en lumière. Tout le monde en pâtit. Pas seulement ceux qui doivent acheter une marchandise surpayée. Mais tous ceux qui sont emprisonnés dans un pays à trop haut niveau de prix. Qui gagnent plus que les autres et en ont pourtant moins pour leur argent. Le préjudice se chiffre en milliards. Je m'exprime autrement : cet argent pourrait servir à relancer l'économie. Ce n'est pas à l'Etat d'économiser tout cet argent. Il se trouve déjà dans les caisses de l'économie. Pas dans les bonnes poches cependant. Ce que nous nous permettons là, notamment face à la concurrence des pays voisins, est inacceptable.

Nous devons - nous voulons ! - éliminer les cartels.

Ce n'est pas la gauche qui appuie sur le frein de la législation, comme je dois le reconnaître en tant que représentante d'un parti bourgeois. Bien qu'une concurrence accrue entraîne aussi une baisse des salaires. Non, ce sont justement beaucoup de nos forces soi-disant honnêtes, qui se disent du bout des lèvres libérales et bourgeoises, qui actionnent le frein à main. Sur notre dos à nous tous, vous et moi, des secteurs entiers peuvent encore exiger des prix totalement exorbitants.

Nous devons mener maintenant la bataille contre l'économie de cartels. Et nous devons la gagner. Ce sont nos prix qui sont terriblement élevés face à la concurrence internationale, pas nos impôts.

La quote-part de l'économie, c'est aussi le gaspillage de nombreuses ressources, comme celles du sol, le matériel ou l'énergie.

L'Etat doit devenir plus efficace. C'est possible. Nous y travaillons. Mais l'économie doit aussi plancher sur ses devoirs. Et cela commence par le dialogue politique.

Je suis très étonnée de lire depuis quelque temps dans les médias les conseils politico-économiques issus de sièges d'entreprises soi-disant très bien documentés. << Baisse d'impôts ! << << Moins de réglementation ! >> << Gel des assurances sociales ! >> << Le retour de la croissance est annoncé ! >> << Confions les employés dont nous n'avons plus besoin au service public de manière provisoire ... >> << nous les rappellerons à la rescousse plus tard ! >> << Nous nous plaignons de leur incapacité à se former et se qualifier entre temps >>. Je prends des raccourcis mais dans les grandes lignes c'est l'histoire que nous content et nous écrivent quelques dirigeants économiques depuis des mois, de manière plus ou moins directe. En tant que représentante des partis bourgeois, je vous dis ici : c'est exactement l'histoire du verre de lait à 3 francs 20.

Bien sûr, l'économie, ce ne sont pas uniquement les grands industriels. L'économie, Mesdames et Messieurs, c'est vous, c'est moi, et nous tous qui entreprenons, qui travaillons et consommons. Et comme d'habitude, une tentation insidieuse s'offre à nous tous, dont les conséquences nous coûteront aussi des milliards - à notre Etat et nos assurances sociales en particulier. Je veux parler du travail au noir, de l'économie souterraine. C'est une question de conscience. Cela tombe bien puisque nous sommes dans une église. Tous les jours, à des milliers de reprises, des employeurs, des clients, des consommateurs offrent du travail au noir, en toute connaissance de cause ou en fermant les yeux. Et des mandataires, des artisans, des prestataires de services encaissent de l'argent au noir. Entre 30 et 60 milliards de francs dit-on. On ne peut malheureusement pas être plus précis. Les caves de l'économie souterraine sont très mal éclairées, vous savez.

Prenons l'estimation la plus basse, à 30 milliards de francs, et fixons-nous l'objectif d'en remettre ne serait-ce qu'un tiers tous les ans sur la bonne voie, celle des caisses de l'Etat et des caisses sociales. D'un coup d'un seul, sans débat politique, nous pourrions nous offrir les baisses d'impôts prévues aux niveaux fédéral et cantonal. Car les conséquences du travail au noir sont financées par tous ceux qui ne sont jamais directement concernés. Vous et moi.

L'argument qui tend à faire croire que des impôts et charges élevés génèrent le travail au noir ne tient pas la route. Nous savons qu'en Suisse, même si les charges sont indiscutablement moins pesantes, on travaille avec presque autant d'entrain au noir qu'en Allemagne où les charges sociales sont impressionnantes.

Dans le travail au noir, il y a deux acteurs. Le travailleur au noir et l'employeur au noir. Mais, honnêtement, il y a un élément tiers : le législateur. En créant de nouvelles lois simples en faveur des jobs à temps partiels et des petits indépendants, nous devons en finir avec les justifications habituelles : la déclaration en bonne et due forme de la main d'oeuvre prend trop de temps ; la déclaration d'un petit job d'appoint est trop compliquée ; on n'a pas eu assez de temps pour tenir une comptabilité propre à jour. Le travail au noir, c'est notre responsabilité à tous. Ce n'est pas une question de fraude ou d'arnaque. Il en va de notre motivation à proposer aux autorités une procédure non seulement correcte mais aussi pratique pour les contrôles nécessaires.

La chance de la Suisse, c'est sa confiance en elle, disais-je. Pour moi, le chemin politico-économique à suivre est clair : attaquer de front et avec assurance les deux domaines que sont les profits non justifiés des cartels et le travail au noir. C'est pour la Suisse une question de caractère et non de conjoncture Plus encore : nous tous, qui sommes aussi consommatrices et consommateurs, obligeons des entreprises pas assez franches, à jouer franc jeu lorsque nous ne cautionnons pas leurs activités presque irrégulières par notre façon de consommer. Nous n'avons aucun intérêt à payer le prix fort à cause d'accords de cartels. Nous n'avons aucun intérêt à payer nous-mêmes plus d'impôts parce que d'autres travaillent au noir. La bataille contre le travail au noir et les cartels n'est pas l'apanage du Palais fédéral. Et la conjoncture dépend désormais d'interactions à l'échelle mondiale. Quant à notre confiance en nous, Mesdames et Messieurs, à nous de réagir.

3e partie : pacte des générations

J'entends mon co-locuteur, Sir Ustinov, qui toussote discrètement. Il a toujours une bonne anecdote pour m'inspirer. Ecoutez celle-ci :

En plein été, un jeune soldat transpire à grosses gouttes sous son casque : il est là tout seul, avec son barda, son arme au bras et une carte à la main. Il a l'air perdu, a dû s'égarer et ne sait plus où aller. De l'autre côté de la route, une vieille dame attend. Elle regarde à gauche, puis à droite, puis saisit son courage à deux mains pour traverser et aller directement vers le soldat. Radieuse, elle lui lance le compliment : "Merci de nous protéger."

Non, je ne vais pas vous parler maintenant de sécurité. Ce serait un thème à part entière. Surtout ces jours-ci où un pays qui veut entrer dans l'UE est frappé par de violentes attaques terroristes. C'est à un autre sujet que je veux en venir. Quand j'entends cette histoire de vieille dame et de jeune recrue, je pense au pacte des générations. C'est là que le bât blesse.

Laissez-moi aborder ce sujet par le biais d'un thème qui appartient en fait encore au chapitre précédent de l'économie : le congé maternité. Ce n'est pas une assurance sociale. A y voir de plus près, c'est un dédommagement utile et juste de l'employeur. Une compensation faite au secteur économique pour avoir libéré de la main d'oeuvre au profit d'un gain social. Tout comme le régime des allocations pour perte de gain, auquel elle a été liée.

En effet : qui, dans le secteur économique, accepterait de financer de ses propres moyens les jeunes gens qui partent au service militaire ? Et surtout quelles petites et moyennes entreprises, elles qui ne peuvent pas répercuter tout simplement leurs frais sur leurs prix ? Pourquoi une telle entreprise devrait-elle payer aux femmes, de sa propre poche, le congé maternité dicté par la loi ?

Il est indispensable que les femmes soient plus nombreuses à rester actives et n'utilisent qu'un congé payé, d'une durée raisonnable. Et il est aussi indispensable que les femmes qui travaillent et qui veulent également fonder une famille puissent avoir le choix de mener les deux de front. Les femmes qui travaillent, Messieurs, payent aussi des impôts, cotisent pour l'AVS et contribuent à la création de valeur ajoutée. Sans parler de la créativité et de la puissance de travail que cette partie de la population apporte... Mais seules les femmes peuvent mettre des enfants au monde, des enfants qui seront plus tard des consommateurs, des employés et des contribuables.

Pour toutes ces raisons, le congé maternité n'est pas une nouvelle assurance sociale. Comme je l'ai déjà dit, il s'agit d'une subvention équitable et très facile à contrôler, tout à fait avantageuse pour notamment les petites et moyennes entreprises.

Suite à toutes ces bonnes raisons, permettez-moi d'ajouter quelque chose de très personnel : le congé maternité comme il est planifié maintenant est une chose tout à fait équitable. Et les vives protestations masculines contre un projet issu de leurs rangs, de l'économie et des arts et métiers qui plus est, sont purement et simplement la preuve d'une propension à se vouloir se profiler.

Venons-en au pacte des générations, aux vraies assurances sociales.

Le chaos règne. Dans les esprits et dans les ordinateurs. Que doivent donc penser les jeunes d'aujourd'hui, les vieux d'aujourd'hui, les plus trop jeunes et les bientôt vieux ? De gauche et de droite, on crie au scandale. Je conseille à tous de regarder un peu ce qui se passe en France, en Allemagne, au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis. Ce ne sont pas des débutants là-bas tout de même ! Ce sont des pays qui sont suffisamment intelligents et économiquement puissants pour mettre sur pied un système de retraite qui tienne la route. Et pourtant, tous ces pays sont admiratifs devant notre système à trois piliers. Des contingents d'experts étrangers l'étudient non stop. Et tous constatent consternés que cela coûte trop cher et, pour la génération prochaine, qu'il est sans doute déjà trop tard pour remodeler leur système bancal à l'image de notre système éprouvé.

C'est en période de crise que l'on voit si un système de retraites fonctionne ou pas. Nos voisins allemands connaissent la chanson. Car justement en période de crise, personne n'a la force ni n'est prêt, et surtout pas les citoyens, les entreprises, les jeunes et les vieux, à sacrifier quoi que ce soit pour le changement.

Nous disposons aujourd'hui d'un système qui nécessite sans nul doute des réajustements. Mais pas une thérapie de choc. Le concept des trois piliers est génial et il n'existe nulle part au monde un système adéquat qui nous offrirait quelque chose de mieux. C'est pourquoi nous devons respecter ce système. Ce sont des gens intelligents qui l'ont conçu. Et un peuple intelligent l'a toujours soutenu par ses votations.

Ayons donc confiance en notre système. Restons ouverts pour les réajustements que l'époque et nos besoins rendent nécessaires. Les idées respectables ne restent respectables que si on les remet régulièrement en question.

Et des questions, il y en a beaucoup : en général le financement de l'AVS et de la prévoyance professionnelle ; mais aussi le filet de sécurité pour les situations difficiles, qui comprend l'assurance invalidité, l'assurance chômage, l'aide sociale et l'AVS pour les préretraités.

Et justement en ce qui concerne le dernier point, nous risquons de nous foncer tête baissée dans la mauvaise direction. Depuis plusieurs semaines sévit un grand débat au sujet de l'augmentation de l'âge de la retraite à 67 ans. Même s'il s'agit là d'une mesure prévue pour seulement 2025 !

Dans les faits pourtant, l'âge réel du départ à la retraite ne cesse de s'abaisser. La pression est énorme pour l'ensemble du système social. Notamment pour l'assurance invalidité, l'assurance maladie et l'assurance chômage.

Nous devons mettre un frein à cette évolution.

Concrètement, cela signifie que nous devons étudier les motivations des départs à la retraite anticipés, que nous devons développer des mesures plus efficaces pour mieux intégrer les 50-60 ans et les invalides sur le marché du travail. Bien sûr , nous devons tenter de résoudre dès aujourd'hui les problèmes de demain. Mais nous ne devons cependant pas oublier les défis d'aujourd'hui. Ce n'est jamais une bonne stratégie de se cacher derrière l'avenir quand on ne maîtrise plus le présent. Et certains problèmes de demain n'en seront plus si nous trouvons dès aujourd'hui la bonne voie à suivre...

4e partie : le travail du Conseil fédéral

Dans ce pays, nous avons choisi autrefois délibérément de nouvelles voies pour notre couverture sociale. Elles se sont avérées judicieuses jusqu'à présent. Malheureusement, nous sommes apparemment pas prédestinés à nous l'avouer non plus. Permettez-moi de laisser Sir Peter Ustinov intervenir une dernière fois.

Il raconte une histoire de Carl Jacob Burckhardt, autrefois président de la Croix Rouge et Haut Commissaire à la Société des Nations.

Burckhardt raccompagnait un jour un paysan du voisinage du cimetière à sa maison. Sa femme venait d'être mise en terre. Le vieux vigneron n'avait pas l'air trop triste. Il semblait accepter la mort de sa femme. Il semblait penser qu'il faut bien mourir à un moment ou un autre. Mais une fois chez lui, il devait tout faire lui-même. Il se taisait et Burckhardt respectait son silence. Tout à coup, le paysan parla : "Vous savez, ma femme, je l'aimais tellement que j'ai failli le lui dire...".

Ustinov, l'étranger, trouve cela typiquement suisse. Il nous observe bien. Cette anecdote décrit un peu ce que nous vivons aujourd'hui dans nos hautes sphères politiques. Tout le monde sait tout, mieux que les autres, et qui doit faire quoi avec qui. Et pourtant personne ne discute de manière directe avec personne. Si nous ne commençons pas à parler franc, il sera peut-être bientôt trop tard. C'est pourquoi je ne veux pas me taire. Je trouve qu'il est utile de dire de quelle manière notre gouvernement peut fonctionner correctement. Avec plus de quatre ans d'expérience au Conseil fédéral, j'ai le droit de le faire. J'ai en effet vu personnellement ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, ce qui est utile et ce qui est néfaste.

Je ne vais pas vous trouver la meilleure formule entre UDC, PRD, PDC, PS et les Verts. C'est un tout autre aspect de la chose que je veux vous faire comprendre : si le gouvernement de ce pays veut aller dans la direction que je vous ai montrée, Mesdames et Messieurs, il lui faut une véritable équipe. Une équipe dans lesquels les joueurs ne se comportent pas comme des divas et des stars nombrilistes cherchant à tout prix à se mettre en avant. Des personnalités fortes, d'accord, mais prêtes à travailler ensemble. Une équipe dans laquelle chacun se bat pour les causes communes et assume une part de la responsabilité.

Comment y arriver ?

Nous devons tout d'abord rétablir la réputation de la politique.

Croyez-vous, Mesdames et Messieurs, que la politique en Suisse a une bonne réputation de nos jours ? Ne pensez-vous pas vous aussi, Mesdames et Messieurs, que le verdict du peuple - du chef, comme je l'ai déjà dit - était le suivant le 19 octobre dernier : faites enfin quelque chose qui a de l'avenir, avancez !

Ceci n'est possible que si nous sommes un collège gouvernemental capable de prendre des décisions claires, capable d'assumer ensemble la responsabilité du pays sans que ses membres ne se bloquent mutuellement, prêt surtout à saisir les chances pour l'avenir ! Une équipe qui a confiance en elle, en fait. Mon expérience me l'a montré : au Conseil fédéral et au gouvernement cantonal. Je suis entrée dans la vie active et sociale dans les années 80 et 90. On travaillait différemment à cette époque. En tant qu'une véritable équipe justement. Et ce n'étaient pas les années les moins productives pour notre économie !

Nous avions le même cas de figure autrefois avec notre équipe nationale de football. Vous vous souvenez comme elle était mauvaise encore tout récemment ? Et qu'avons-nous tous dit lorsque le succès est enfin revenu ? "Ils forment enfin à nouveau une équipe." A quelques exceptions près, c'étaient les mêmes joueurs. On ne peut pas apprendre à jouer au foot en deux ans. Mais apprendre à devenir une équipe, oui.

Des gens avec des exigences et des positions extrêmes, qui votn leur propre chemin, sont un danger pour la capacité d'agir du Conseil fédéral. Ceux qui veulent entrer au gouvernement doivent être prêts à accepter les règles du jeu. Imaginez que nous ayons au Conseil fédéral un syndicaliste têtu et un chef d'entreprise sans retenue. Ils représenteraient certes deux groupes d'intérêts réels, décidés, aux exigences claires. Mais ils se neutraliseraient réciproquement. Le syndicaliste et le chef d'entreprise doivent être prêts à aller l'un vers l'autre pour atteindre leurs buts. Sinon, ce serait aux cinq autres de gouverner réellement. Dans la mesure où ils le pourraient encore avec tellement de conflits, tellement de rendez-vous avec la presse, ou tellement de pactes politiques à conclure pour que finalement tout rentre dans l'ordre.

Celui qui doit ramper sans arrêt dans les tranchées ne peut pas cultiver son champ. Connaissez-vous une entreprise d'envergure internationale qui ait réussi à améliorer sa position sur le marché alors que son management est en crise ? Pour avancer, il faut des gens qui sachent écouter, agir à temps et lâcher la bride quand il faut. Il faut aussi de bonnes conditions de travail Et celles de notre gouvernement ne sont pas les meilleures.

Je parle maintenant d'une réforme du gouvernement. Je suis en faveur d'une réforme. Pas uniquement à cause de la situation actuelle. J'appelle à la réforme car elle est nécessaire depuis trop longtemps déjà. Parce que depuis bien trop longtemps bien trop d'idées ont été débattues. Et que rien n'a vraiment été fait. La multitude des tâches à accomplir n'est plus gérable pour seulement sept têtes pensantes. Et le temps pour la discussion, le débat sur les grandes questions stratégiques de notre pays, se fait très rare. Ceci augmente le danger d'actions isolées qui ne sont pas assez percutantes.

Si la marge de manoeuvre du gouvernement doit être plus large, si l'action du gouvernement ne doit pas s'étioler au service d'intérêts isolés, si le Conseil fédéral doit vraiment devenir plus dynamique, alors nous avons besoin d'une réforme de coéquipiers forts et capables, pas d'adversaires.

Des deux propositions, le Conseil des Etats n'a pas accepté celle du Conseil fédéral. Mais c'est secondaire. L'essentiel est que cette réforme ne reste pas en suspens encore des années mais qu'on s'y attelle rapidement et de manière décidée. Ce serait là une preuve de véritable confiance en nous. La même assurance qui a permis en 1830 aux habitants d'Uster de débarquer à Zurich. Celle qui a permis aux pères de la constitution cette première ébauche géniale de 1848. Imaginez un peu qu'ils aient eu alors cet esprit étriqué qui bloque la réforme du gouvernement depuis plus d'une décennie.

Non, Mesdames et Messieurs, la chance de la Suisse ne réside pas dans la gestion méticuleuse du présent. La chance de la Suisse réside dans sa confiance en elle.

Une Suisse sûre d'elle pourra maintenir et améliorer son niveau de vie en tant que pays d'immigration. Et rester critique, sélective, prévisible et humaine en tant que pays d'asile.
Une Suisse sûre d'elle s'attaquera aux deux fléaux internes de notre économie, les cartels et le travail au noir.
Une Suisse sûre d'elle aidera l'économie à soutenir mères et soldats dans leur rôle social.
Une Suisse sûre d'elle travaillera à une réforme du pacte des générations et ouvre dès maintenant un vaste dialogue créatif sur le sujet.
Une Suisse sûre d'elle accomplira bien plus encore.
Une Suisse sûre d'elle offrira enfin à son gouvernement des conditions de travail raisonnables.

Uster, Mesdames et Messieurs, m'a inspirée.

"Celui qui a peur de perdre ne peut pas gagner !."

vers le haut Dernière modification 23.11.2003