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Publié le 29 août 2006

"Ceux qui font de l'angélisme sur les questions liées aux étrangers attisent la xénophobie"

LeTemps, Valérie de Graffenried et Denis Masméjean

LeTemps: "Christoph Blocher justifie le durcissement de la politique d'immigration. Rencontre avec un homme accusé d'avoir bâti son succès sur le ressentiment envers les étrangers. Il se dit aujourd'hui prêt à accepter plus de «vrais réfugiés» si les abus sont mieux combattus."

La question des étrangers a été l'un des thèmes essentiels sur lesquels vous avez bâti toute votre carrière politique. Y a-t-il eu un élément déclencheur qui explique que vous en ayez fait l'un de vos principaux chevaux de bataille?
Non, il n'y a pas eu d'événement précis. Au début de ma carrière, l'immigration illégale n'était pas encore un problème. Mais j'ai su dès les années 1980 que la question deviendrait extrêmement importante, avec la mobilité grandissante des populations.

Etiez-vous favorable au début des années 1970 aux initiatives Schwarzenbach contre la "surpopulation étrangère"? 
Non. Je débutais à peine en politique. J'ai seulement dirigé une fois un débat contradictoire avec James Schwarzenbach. Si je n'étais pas d'accord avec ses propositions, je dois lui concéder une chose: il a soulevé une question qui méritait d'être posée. Pour éviter que les initiatives ne passent, le Conseil fédéral a pris la décision de contrôler davantage l'immigration. Bien sûr, pour les entrepreneurs dont je faisais partie, c'était plus compliqué, cela signifiait donner la priorité aux Suisses avant de chercher de la main-d'œuvre étrangère. Mais cette politique plus stricte a aussi permis à la Suisse de se démarquer par la qualité de ses produits. Aujourd'hui, la grande majorité du million et demi d'étrangers vivant en Suisse sont des immigrés venus pour des raisons économiques. On a tendance à l'oublier. Le taux de 21,8% d'étrangers est l'un des plus importants d'Europe et, derrière le Canada, les Etats-Unis et la Suède, la Suisse est le pays qui naturalise le plus. Malgré cela, nous avons un taux de chômage relativement bas. Cela fait la force de la Suisse.

Seriez-vous en train de nous dire que la Suisse n'a aucun problème avec les étrangers?
Non. Le problème vient maintenant surtout du fait que des Africains, des Sud-Américains, des Asiatiques, etc., non qualifiés, rêvent d'Europe à cause des images vues à la télévision. Et tentent d'y venir par le biais de l'asile. Comme entrepreneur, j'ai construit des usines en Afrique et en Chine, en partant de l'idée qu'améliorer la situation économique dans les pays d'origine permet de faire reculer la migration non contrôlée. Je continue à le croire.

Et vous êtes aujourd'hui dans le bon département pour "contrôler" l'immigration...
Oui, mais je vous rappelle que je ne l'ai pas choisi. Comme chef d'entreprise, j'aurais plutôt souhaité un autre département. Le fait est que la thématique de l'asile est prise très au sérieux par la population suisse. Et voir ces derniers mois les images d'Africains qui arrivent par centaines aux Canaries ne contribue pas à apaiser les esprits. S'ils choisissent l'Espagne, c'est notamment parce que le pays a régularisé un nombre très important de clandestins. Mais cela crée, comme on le voit maintenant, un appel d'air. C'est précisément ce qu'il faut éviter.

Pour vos adversaires, votre politique revient à attiser la xénophobie. Que répondez-vous?
Je n'ai pas de mauvais sentiment à l'égard des étrangers; j'ai au contraire toujours fait preuve d'une grande ouverture à leur égard. Posez la question à ceux que je connais! Le seul fait de dire que des étrangers peuvent poser problème équivaut souvent à être traité de xénophobe. Or c'est justement pour empêcher ce sentiment très fort qu'il faut mener une politique stricte. Pour moi, ce sont ceux qui font de l'angélisme, en prétendant que chaque étranger qui se présente aux frontières mérite une protection, qui attisent la xénophobie. La gauche qualifie la loi sur les étrangers de discriminatoire envers les non-Européens, mais prôner une libre circulation avec le monde entier est totalement irréaliste. Cela pèserait sur les assurances sociales, augmenterait le taux de chômage et créerait surtout de vives tensions au sein de la population.

Mais comment, comme fils de pasteur, conciliez-vous vos convictions religieuses et votre politique stricte envers les étrangers?
Très bien! Etre chrétien ne signifie pas prononcer de belles paroles et se déclarer "social" en ne faisant rien qui soit désagréable, comme par exemple renvoyer un requérant qui n'a pas droit à l'asile. Comme chrétien, je dois aussi savoir endosser certaines responsabilités. Refuser des gens qui aimeraient venir en Suisse n'est pas agréable, mais il faut le faire. Souvent, des étrangers dans la rue m'accostent en me disant: "On a refusé ma demande d'asile mais je suis depuis deux ans ici et j'aimerais y rester." Je leur réponds généralement que je regrette aussi qu'ils soient obligés de partir et que s'ils étaient seuls dans cette situation, je les accepterais. Mais ils sont des milliers. Et pour un petit pays comme la Suisse il serait irresponsable de ne pas poser des limites.

Parmi vos frères et sœurs, plusieurs ont la "fibre sociale". Votre sœur Judith milite même ouvertement contre les deux lois...
Nous sommes onze enfants. Il n'est donc n'est pas étonnant que nous ayons des orientations différentes. Cela ne signifie pas pour autant que nous ne nous parlons pas. A Judith, qui est assistante sociale, j'essaie de faire comprendre qu'elle est sur la mauvaise voie en combattant ces lois. J'avais aussi une autre sœur, aujourd'hui décédée, qui travaillait beaucoup en faveur des étrangers et qui ne comprenait pas ma politique. Elle n'avait pas à assumer autant de responsabilités que moi.

Mais vous l'avez aidée à construire un hôpital au Ghana...
Oui. C'était il y a environ vingt ans. J'ai financé la construction de cet hôpital avec ma fortune personnelle. L'hôpital avait pour but de former des personnes aux principes de base de la médecine pour qu'elles la pratiquent ensuite dans leur village. Je trouvais ce concept bon, mais ce genre de structure ne fonctionne que si elle est bien dirigée. Industrialiser l'Afrique est difficile.

Venons-en à la campagne de votations. Estimez-vous qu'il y a beaucoup de désinformation?
Il y en a. Par exemple à propos des décisions de non-entrée en matière concernant les personnes incapables de présenter des documents d'identité dans les 48 heures. Dans les faits, cette disposition existe déjà. Nous ne faisons que nous montrer plus restrictifs par rapport aux types de documents acceptés. Actuellement, plus de 70% des requérants sont dépourvus de papiers ou les déchirent à leur arrivée, en pensant être acceptés plus facilement. Nous avons plus de 6000 personnes que nous ne pouvons renvoyer à cause de cela. C'est ce que nous voulons éviter. Je rappelle que plus de 70% des réfugiés reconnus sont arrivés avec des papiers. Mais dire que de vrais réfugiés risquent d'être exclus de l'accès à la procédure simplement parce qu'ils n'ont pas de documents valables est faux. En cas de doute, nous avons tendance à nous montrer ouverts. 

Qu'entendez-vous par "vrai réfugié"?
Quelqu'un qui est persécuté dans son pays pour des motifs religieux, politiques ou ethniques.

Pour l'UDC, les personnes admises à titre provisoire (près de 40% des demandeurs) sont des "faux réfugiés" et des "abuseurs". Mais vous, vous avez fini par admettre qu'elles doivent être mieux intégrées...
Ces personnes ne répondent pas aux critères pour obtenir le statut de réfugié, mais elles ne peuvent provisoirement pas non plus être renvoyées chez elles. C'est le cas par exemple de personnes malades. Mais comme le provisoire dure souvent longtemps, j'estime effectivement logique de mieux intégrer ces personnes, notamment sur le marché du travail.

Mais seuls 25% des réfugiés reconnus travaillent...
Oui, et c'est un problème. Nous menons plusieurs projets pilotes pour améliorer cette situation. La nouvelle loi sur les étrangers restreint, par exemple, le droit au regroupement familial pour que les enfants ne puissent venir que jusqu'à l'âge de 12 ans et faire encore trois ans de scolarité. Pour les enfants de plus de 12 ans, le regroupement doit intervenir dans un délai de douze mois. Car arriver à l'âge de l'apprentissage sans connaître la langue du pays augmente les risques de se trouver au chômage.

Que dites-vous à ceux qui dénoncent le fait que désormais les personnes aidant les étrangers en situation illégale seront "criminalisées" comme des passeurs?
Donner à manger à une personne en détresse ne sera jamais puni. Et je ne blâme pas ceux qui trouvent refuge dans une église. Mais il est évident qu'inciter des gens qui doivent partir à rester doit être punissable. Depuis la suppression de l'aide sociale à tous les requérants déboutés d'office beaucoup de voix se sont élevées pour dire que des personnes se trouvaient à la rue ou risquaient d'être affamées malgré le recours possible à une aide d'urgence. J'ai demandé au directeur de l'Office fédéral de migrations (ODM) d'écrire à ces personnes, pour qu'elles nous disent où et quand ça s'est passé. Depuis le 1er avril 2004, nous n'avons toujours reçu aucune lettre, parce que ces cas n'existent pas.

Vous dites douter beaucoup, jusqu'à en avoir des insomnies. Avez-vous douté de cette mesure?
Toute personne amenée à prendre des décisions doit forcément douter. Concernant la suppression de l'aide sociale, oui, je me suis posé beaucoup de questions. Mais nous n'avons cessé d'en évaluer les conséquences et je peux maintenant affirmer que le taux de criminalité n'a pas augmenté parmi les personnes sans aide sociale qui restent malgré tout en Suisse. La baisse des demandes d'asile résulte aussi, entre autres, de cette mesure. Notre but est donc atteint.

Et en durcissant le traitement des requérants qui arrivent sans papiers, pouvez-vous affirmer sereinement qu'aucune personne méritant l'asile ne sera écartée?
Nous ferons tout pour que cela n'arrive pas. Mais personne ne peut exclure qu'une fois ou l'autre une erreur se produise.

Comme avec ce Birman à qui l'ODM a refusé l'asile et qui purge aujourd'hui une peine de dix-neuf ans dans son pays?
Si le cas se représentait, on agirait aujourd'hui différemment. Mais après enquête, il s'avère qu'aucune fausse décision n'a été prise: ce Birman n'était pas persécuté, il avait ses papiers et devait retourner chez lui. En revanche, la peine de 19 ans de prison à laquelle il a été condamné à son retour est bien sûr beaucoup trop longue. Nous ne renvoyons maintenant plus de Birmans. Derrière chaque décision peut se cacher une erreur. Seuls les moralistes prétendent le contraire. Je n'en suis pas un.

Vous avez déclaré qu'en cas de oui le 24 septembre, vous seriez prêt à augmenter la part de réfugiés actuellement accueillis par la Suisse sur les contingents internationaux du HCR. Pourquoi?
J'ai dit que si les lois entrent en vigueur et permettent de faire reculer les abus, alors nous pourrions l'envisager. Pour moi, augmenter le taux de vrais réfugiés n'est pas un problème. Ce sont tous les types d'abus qu'il faut éliminer. Un journaliste a récemment passé plusieurs jours dans un centre de requérants et son reportage démontre que le centre abrite une véritable plaque tournante de la drogue. La population ne veut plus voir cela.

Pouvez-vous garantir que si les lois sont appliquées, il n'y aura pas immédiatement de nouvelles mesures prises pour durcir davantage la législation?
Non, je ne le peux pas. Je préfère être honnête. Si la Commission de recours en matière d'asile continue de rendre ses décisions dans un trop long délai, il faudra peut-être faire quelque chose. Je considère aussi comme problématique la décision du Tribunal fédéral selon laquelle une personne qui ne décline pas son identité et ne coopère donc pas peut malgré tout prétendre à une aide d'urgence. Les lois sur l'asile et les étrangers amélioreront la situation actuelle, mais tous les problèmes ne seront pas pour autant réglés.