Beat Jans: «Le 14 juin, la Suisse fera face à son propre Brexit»
23. Mai 2026: Tribune de Genève; Raphaela Birrer, Anja Burri
Initiative UDC Dans une campagne sous haute tension, le ministre de la Justice lève le voile sur sa gestion des offensives de l’UDC et répond aux rumeurs sur son avenir politique.
Monsieur le conseiller fédéral, vous incarnez la gauche urbaine et europhile. Êtesvous l’homme qu’il faut pour convaincre l’électorat que l’immigration n’est pas si problématique?
La question ne se pose même pas: au Conseil fédéral, c’est moi qui suis chargé de ce dossier. C’est pourquoi je me déplace à travers le pays pour échanger avec les gens. C’est une démarche essentielle à mes yeux, car ce sont les citoyens qui, en fin de compte, feront les frais de cette initiative.
Malgré tout, des critiques s’élèvent au sein des partis bourgeois, où l’on s’étonne que vos collègues du Conseil fédéral vous laissent seul face à cette tâche difficile.
L’ensemble du Conseil fédéral tient à ce que l’initiative soit rejetée. Le président de la Confédération, Guy Parmelin, s’est déjà clairement prononcé contre fin décembre. Karin Keller-Sutter en a fait de même la semaine dernière. Quant à Ignazio Cassis et Martin Pfister, ils ont à plusieurs reprises démontré que cette initiative extrême nuirait à la Suisse.
Vos prises de position sont particulièrement tranchées. Vous avez notamment déclaré: «Cette initiative peut nuire à votre santé». Une telle rhétorique est-elle acceptable de la part d’un conseiller fédéral?
Oui, car il s’agit de la vérité. Ce n’est pas un hasard si les organisations de santé s’opposent fermement à l’initiative. Prenons l’exemple de l’Hôpital universitaire de Bâle: il doit recruter 1000 nouveaux collaborateurs chaque année. Actuellement en Suisse, beaucoup de personnes partent à la retraite et la population est vieillissante. C’est pour cette raison que le secteur des soins aura besoin de 24% de personnel supplémentaire au cours des cinq prochaines années. C’est précisément dans ce contexte que l’UDC lance son initiative qui veut réduire l’offre de main-d’œuvre. Non seulement c’est une erreur, mais c’est aussi dangereux pour la population.
Vous choisissez à nouveau des mots drastiques. Il se dit que le président de la Confédération, Guy Parmelin, vous aurait enjoint de vous conformer aux directives de communication du gouvernement dans le cadre de cette campagne.
Je suis surpris de voir que ces fausses déclarations perdurent.
Cette anecdote relayée par les médias est donc fausse?
Oui. Et malheureusement, mes propos ne sont pas exagérés. L’initiative créerait une grande insécurité dès son acceptation. La restriction massive de la libre circulation des personnes serait lourde de conséquences. Les personnes venant d’autres pays hésiteraient à postuler en Suisse.
C’est en effet le but de l’initiative – que moins de personnes viennent en Suisse.
Les conséquences d’une telle évolution sont visibles en Grande-Bretagne: il en a été de même là-bas avec le Brexit. Les candidatures en provenance de la zone UE/AELE ont nettement diminué, avant même que les modalités concrètes du Brexit ne soient connues. Dans le secteur de la santé, cette pénurie a entraîné une hausse de la mortalité chez les patients.
De façon générale, on remarque que vous focalisez beaucoup votre discours sur le domaine de la santé. Pourquoi ce choix?
De nombreux autres secteurs seront touchés. Si un employeur ne parvient plus à repourvoir les postes vacants, la pression va s’intensifier sur les collaborateurs. Sans ouvrier, impossible de réparer les routes. Qui va s’occuper du ramassage des ordures? Qui va déneiger les rues en hiver? De nombreux postes ne pourraient plus être pourvus, avec des conséquences pour nous tous.
Vous n’êtes pas le seul, les nombreux comités adverses jouent eux aussi sur les peurs dans leurs campagnes. N’est-ce pas contre-productif?
Vous parlez d’une stratégie de la peur – personnellement, je veux envoyer un signal important, qui montre que l’enjeu est vraiment considérable. Le 14 juin, la Suisse fera face à son propre Brexit. En cas de oui, nous nous retrouverions isolés. Le plafond de 10 millions d’habitants, par exemple, s’appliquerait obligatoirement. La Confédération devrait garantir que le nombre de personnes vivant en Suisse ne dépasse pas 10 millions. Mais concrètement, comment cela serait-il possible?
Vous exagérez, la Suisse aurait toujours une marge de manœuvre.
Le texte de l’initiative est conçu de telle manière qu’il remet en question la voie bilatérale dans tous les cas. Soit parce que nous atteindrions le plafond de 10 millions d’habitants – selon les prévisions actuelles, cela devrait se produire dans les années 2040. Soit parce que nous devrions enfreindre les règles de la libre circulation des personnes pour freiner cette croissance démographique.
À vous écouter, on a l’impression que la Suisse doit croître sans cesse, faute de quoi nous aurons des problèmes. Où se situe la limite selon vous? Combien de millions d’habitants notre pays peut-il supporter?
Il n’y aura sans doute jamais de Suisse à 12 ou 13 millions d’habitants. Tous les démographes s’accordent à dire que la population finira par diminuer en raison de la baisse de la natalité. Parallèlement, la société vieillit, ce qui va créer de sérieux problèmes en matière de main-d’œuvre. Or, cette initiative arrive précisément au moment où les baby-boomers partent à la retraite. Ce n’est vraiment pas le moment de fermer la porte aux personnes venant d’autres pays.
Vous ne souhaitez donc pas vous avancer sur un chiffre?
Ce qui m’importe, c’est que notre pays fonctionne.
Donc si nous patientons encore quelques années, tout finira par se régler naturellement avec la baisse de la natalité?
Non, les défis ne se règlent pas tous seuls. C’est pourquoi nous avons pris des mesures pour atténuer les effets secondaires de l’immigration, notamment au niveau du logement et du marché du travail. Ces solutions sont bien plus efficaces que l’initiative, qui n’apporte aucune réponse concrète à la croissance démographique.
Récemment, dans un restaurant d’une commune de l’agglomération bâloise, les clients discutaient de l’initiative à plusieurs tables – et tous voulaient voter oui. Pourquoi l’initiative trouve-telle un tel écho, même dans votre région cosmopolite?
Il y aura des votes favorables partout, y compris à Bâle. Nous ne voulons pas d’une dictature de l’opinion. Dans d’autres restaurants où je suis allé, j’ai plutôt observé un sentiment d’opposition, mais j’admets que ce n’est pas forcément représentatif.
De nombreux partisans disent vouloir voter oui afin d’exprimer un signal fort. Pouvez-vous comprendre leur motivation?
Je comprends tout à fait que la population veuille parfois envoyer un signal au Conseil fédéral. Mais pas avec cette initiative néfaste. Ce serait une expérimentation qu’aucun pays n’a encore jamais tentée.
Quel serait, selon vous, le pire scénario si la Suisse se lançait dans cette expérience?
La pénurie de personnel. Les objectifs de l’initiative ne peuvent être atteints qu’en réduisant drastiquement et immédiatement l’entrée de personnel qualifié dans le pays. Deuxième point: la mise en danger de la voie bilatérale. Personne ne sait comment réagirait l’Union européenne. Et ce, précisément dans une période de grande incertitude internationale, alors que la Russie attaque l’est de l’Europe et que les États-Unis s’en prennent à notre politique commerciale avec leurs droits de douane.
Vous affirmez qu’une forte immigration est indispensable. Quelle est votre vision pour la Suisse? Allons-nous devenir une société où de jeunes européens viendront s’occuper de notre population vieillissante?
Cette votation pose une question fondamentale: dans quel type de Suisse voulons-nous vivre? Celle qui s’isole au cœur du continent? Ce n’est pas ainsi que s’est bâtie la réussite helvétique: nous avons toujours conclu des accords avec les pays voisins pour préserver notre souveraineté, tout en entretenant de bonnes relations de voisinage.
Viola Amherd a longtemps été perçue comme une conseillère fédérale couronnée de succès après avoir remporté une votation difficile sur le nouvel avion de combat. À l’inverse, risquez-vous d’écoper d’une étiquette de perdant si vous perdez cette votation?
Le Conseil fédéral n’est pas responsable de l’issue d’une votation. Quand elle était cheffe du Département fédéral de justice et police, Simonetta Sommaruga a essuyé un revers avec l’initiative contre l’immigration de masse en 2014, ce qui ne l’a pas empêchée de conserver une très bonne réputation. Dans cette votation, je défends ce en quoi je crois. Et je le fais aussi parce que je suis chargé de ce dossier, sinon je laisserais volontiers quelqu’un d’autre s’en occuper. Je savais que ce serait une période difficile.
L’UDC ne manque jamais une occasion de vous discréditer. Est-ce difficile pour vous de conserver votre sang-froid?
Je savais exactement ce qui m’attendait. Cela peut sembler être une formule toute faite, mais c’est ainsi: quand on ne veut pas entendre le message, on s’en prend au messager. D’autres membres du Conseil fédéral m’y avaient d’ailleurs préparé.
On perçoit tout de même chez vous une certaine fougue, notamment au Parlement, lors de vos joutes verbales avec les élus UDC. Que faitesvous pour faire retomber la pression?
Je vais courir, je me promène – à Berne, ou à Bâle avec mon chien – et je parle avec ma femme Tracy.
En tant que ministre de la Justice et de l’asile, vous êtes constamment sous le feu des critiques. Quand allez-vous changer de département?
Je n’ai pas de projet de changement pour le moment. Bien sûr, si l’occasion se présente un jour, il faudra que j’y réfléchisse. C’est sans doute le cas de tous les conseillers fédéraux. Mais je constate que ce département est extrêmement passionnant et proche des citoyens. Je trouve fascinant de voir à quel point l’action des offices de la justice et de la police ou du Secrétariat d’État aux migrations a un impact direct et positif sur la vie des gens dans notre pays.
On dit que vous vous verriez bien en ministre des Affaires étrangères.
Ce sont peut-être ceux qui veulent se débarrasser de moi ici qui me voient comme ça. Plusieurs thèmes et départements sont passionnants. À l’origine, mes domaines de prédilection étaient l’environnement, la politique énergétique, l’économie et la fiscalité.
Vous ne prendrez donc pas votre retraite au Département de la justice?
Je ne peux pas me prononcer.
