Blocher: "Nous ne laisserons personne mourir de faim"
Le Matin dimanche (Ludovic Rocchi)
Votre révision de la loi sur l’asile fait scandale, surtout quand vous vous dites prêt à changer la Constitution plutôt que de re-venir sur votre projet de supprimer toute forme d’aide d’urgence aux requérants déboutés, mesure jugée contraire à l’article 12 de la Constitution par le Tribunal fédéral lui-même. Irez-vous jusque-là ?
Je n’ai pas dit que je voulais changer la Constitution. J’ai simplement dit que face au Tribunal fédéral, nous devons pouvoir discuter des options à prendre : changer la Constitution ou revoir la loi qui pose problème. Avec le Conseil fédéral, nous sommes aujourd’hui d’avis qu’une solution peut être trouvée pour aménager la révision de la loi sur l’asile de telle sorte qu’elle respecte la Constitution.
En clair, vous acceptez de reculer. Comment ?
Tout n’est pas encore réglé en détail. Il s’agit toujours de ne plus ai-der les requérants déboutés qui ne coopèrent pas. Mais il faudra trouver une nouvelle règle pour combattre ces abus sans pour autant laisser des personnes mourir de faim sur notre territoire. Nous ne le voulons pas. D’autres moyens de pression sont à l’étude pour forcer ceux qui le doivent à coopérer à leur retour.
Que faites-vous, plus largement, des critiques sur le caractère peu humaniste et même contraire aux droits de l’homme d’une révision de la loi sur l’asile que vous avez nettement durcie ?
Nos propositions sont conformes à notre Constitution et aux princi-pes des droits de l’homme et au droit international. Cela va de soi. Mais il faut aussi savoir que les gens ont de la peine à comprendre que la défense des droits de l’homme soit parfois invoquée au béné-fice de délinquants, avec pour résultat que les droits des citoyens, eux, ne sont plus assurés.
Vous voulez dire que les droits de l’homme ne sont pas à placer au-dessus de tout ?
C’est l’enjeu fondamental du débat actuel, qui crée forcément un champ de tension entre l’exercice de la démocratie et ce qu’un tribu-nal peut en dire. Il ne faut pas non plus que, chaque fois qu’un projet de loi ne plaît pas à certains groupes d’intérêt, on le désigne comme contraire aux droits de l’homme.
Votre révision n’est pas contestée qu’en Suisse. Comment ré-agissez-vous aux critiques des instances de l’ONU ou d’organisations internationales ?
Je rappelle que notre politique d’asile est moins restrictive que dans beaucoup d’autres pays européens. La loi sur l’asile se situe dans la moyenne européenne, voire même en-dessous. La loi allemande, par exemple, est plus restrictive que la nôtre. Nous devons rendre la Suisse moins attractive pour les réfugiés qui n’ont pas persécutés. Depuis que nous prenons des mesures plus restricitves, les pas-seurs ont compris le message et ils sont moins attirés par la Suisse. En contrepartie, le pourcentage d’acceptation des vrais réfugiés augmente.
En serrant la vis de l’asile sans ouvrir l’accès au marché du travail, le nombre de clandestins risque encore d’augmenter. Que répondez-vous à Genève, qui vous demande de régualriser ces clandestins ?
Une régularisation générale n’est pas la solution, car cela va créer un appel à d’autres pour venir en Suisse. Mais nous discutons avec Ge-nève d’autres solutions possibles.
Votre parti vient de perdre un siège au gouvernement zurichois. Comment l’expliquez-vous ?
Dans le contexte zurichois, il est assez logique qu’un candidat PDC soit plus facilement soutenu par la gauche qu’un UDC. Avant, c’était la gauche qui était confrontée à des querelles entre ses différents partis. Aujourd’hui, c’est au tour des partis de droite.
A Neuchâtel, l’UDC a aussi échoué à entrer au gouvernement, malgré une percée de 17 sièges d’un coup au parlement. L’UDC est-elle vraiment faite pour gouverner ?
Quand un parti est nouveau dans un endroit, comme à Neuchâtel, il est normal qu’il faille du temps pour qu’il se fasse une place éven-tuelle au gouvernement. Les socialistes ont vécu cette longue attente par le passé.
Et au niveau fédéral, êtes-vous satisfait du rôle que le second siège UDC au gouvernement vous donne ?
Il faudra tirer un bilan à la fin des quatre ans de la législature, pour savoir si le respect de la concordance, à savoir deux sièges pour l’UDC, est le bon moyen pour mener à bien les grandes réformes dont la Suisse a besoin.
Pour l’instant, ça marche ?
Sur l’asile, par exemple, les nouvelles propositions rendent les ré-formes plus profondes, plus fortes. Il y a une volonté plus marquée de résoudre le problème
Votre épouse a estimé, dans une interview, que l’avenir de la Suisse repose sur le passage à un système majorité-opposition. A-t-elle tort ?
Je me demande si c’est vraiment la solution, quand je vois qu’en Al-lemagne ou en France, par exemple, les réformes ne passent pas mieux malgré des systèmes majoritaires…
La politique étrangère de Mme Calmy-Rey va être débattue lors d’une séance spéciale du Conseil fédéral. Estimez-vous qu’elle pose problème ?
C’est une discussion normale. La politique étrangère doit être celle de tout le Conseil fédéral. Il faut toujours rappeler cette règle si nous ne voulons pas avoir de problèmes: la Suisse doit rester neutre, modeste et ne pas jouer aux maîtres d’école à travers le monde.
Vous restez un adversaire de l’adhésion de la Suisse à l’Union européenne, vous allez peu vous engager dans la campagne pour l’entrée dans Schengen/Dublin. Croyez-vous toujours qu’il vaudrait mieux, par exemple, passer un accord de libre-échange avec les Etats-Unis ?
Cela reste une piste, sachant que la croissance économique et les marchés intéressants pour la Suisse se développent plus fortement aux Etats-Unis et en Asie qu’au sein de l’Union européenne. Un tel accord de libre-échange devrait naturellement se négocier sur la base de la souveraineté de la Suisse.