«Châtelain comblé et ministre sévère»
Le Matin dimanche (Victor Fingal)
Rähzüns (GR). Le chef du Département de justice et police a abordé, dans son château grison des sujets aussi divers que l’immigration, le jogging et le socialisme.
Au lendemain de ses cent premiers jours au Conseil fédéral, le tribun zurichois nous a accueillis dans son château médiéval qui surplombe le Rhin. Une rencontre non dénuée d'humour, où les thèmes favoris du ministre UDC ont été évoqués: l'Europe qu'il ne croit pas à portée de main de la Suisse, l'immigration clandestine qu'il a hâte de juguler et les petites et grandes économies qu'il veut réaliser. Christoph Blocher parle aussi de son jogging matinal et de sa confidente de toujours qui l'a suivi à Berne: Silvia, son épouse.
Depuis votre accession au Conseil fédéral, avez-vous encore le temps de faire votre jogging matinal?
Je me lève tous les matins à 5 h 30 et je parcours parfois 5,7 km en quarante-cinq minutes. Avant, je ne mettais que trente-cinq minutes pour une telle distance. Mais je ne suis pas un fanatique de la condition physique. Pendant que je cours, je peux réfléchir, laisser aller mes pensées. C'est très important. Vous savez, aux Etats-Unis, le jogging remplace parfois le divan du psy, et des thérapeutes courent avec leurs patients... Mais, rassurez-vous, je cours tout seul! Pour des raisons de sécurité, toutefois, je ne préfère pas donner mon itinéraire favori.
Silvia, votre épouse, vous a-t-elle suivi à Berne et quel est son rôle?
Nous sommes toujours domiciliés à Herrliberg, près de Zurich. Mais, pendant la semaine, je vis dans un appartement de trois pièces à Berne pour des raisons de commodité. Ma femme s'occupe du ménage et de la cuisine. Je n'ai pas de personnel: d'ailleurs l'appartement serait bien trop petit pour en avoir. Mais Silvia, dont l'engagement politique est connu, joue aussi un autre rôle important: elle m'écoute. Avec elle, je peux parler ouvertement, sans retenue.
Les économies sont au coeur de votre discours politique. Comment voulez-vous en faire réaliser à la Confédération?
A l'intérieur de l'Etat, il faut surveiller les dépenses. Pour les achats, par exemple, même ceux de moindre importance, il faut faire jouer la concurrence. Quant au chef du département, il doit bien vérifier que les règles soient respectées.
Et pour réaliser des économies plus importantes?
L'Etat ne doit pas s'engager dans des projets qui ne sont pas de son ressort. Par exemple, la Confédération doit se désengager des programmes de soutien comme l'OSEC (Osec Business Network Switzerland, n.d.l.r), Suisse tourisme ou Présence Suisse et doit laisser cette fonction à l'économie privée. Dans d'autres domaines, il faut que l'Etat cesse de subventionner des appartements. La conséquence: en créant par exemple 5000 logements trop bon marché, l'Etat décourage des investisseurs privés de construire les 25 000 appartements encore à bas prix qui sont ultérieurement nécessaires.
Peut-on aussi imaginer une agriculture qui ne serait pas subventionnée?
Non, mais je suis persuadé que l'agriculture doit aussi obéir aux lois du marché et même entrer en concurrence avec des productions étrangères. Il faut indemniser les paysans sur la base de la surface des exploitations et laisser la production libre. Il faut en outre que les Etats environnants abandonnent la pratique du dumping.
Dans le cadre de votre fonction à la tête du Département de justice et police, vous voulez lutter contre l'immigration des faux réfugiés. Comment voulez-vous agir concrètement?
Aujourd'hui, la plupart des candidats à l'asile se présentent volontairement sans papiers et avec de fausses identités. Il faudrait vérifier de suite si les candidats sans pièce d'identité peuvent être acceptés sur notre territoire. Cela nous éviterait d'être confrontés plus tard aux problèmes de rapatriement. Sur 20 000 candidats à l'asile, nous en acceptons peut-être 1000. On pourrait en accepter plus, selon un contingent, à condition que l'on développe une intégration ciblée. Une idée qui doit être encore approfondie.
La majorité des cantons serait aujourd'hui favorable à une intégration de la Suisse dans l'Union européenne. Comment réagissez-vous à cette nouvelle donne?
Il faut lire les questionnaires qui ont été envoyés! De fait, ce ne sont pas les cantons, mais quelques directeurs cantonaux qui se sont prononcés en faveur de l'adhésion. Cela fait une grande différence. Si vous vous souvenez, avant la votation pour au contre l'adhésion de la Suisse à l'Espace économique européen, 26 cantons s'étaient alors prononcés favorablement. Et pourtant, lors des votations, le projet avait été rejeté par la majorité des cantons.
Au cours des séances du Conseil fédéral, quels sont vos rapports avec les ministres socialistes?
Vous savez, la plus grande partie du travail du Conseil fédéral est faite de routine et ne donne pas lieu à des controverses. Mais, quand il y en a, il ne faut pas les éviter. Ces débats sont sains. Quant au socialisme et au libéralisme, sachez qu'ils ne sont pas liés à un seul parti...