"Eveline Widmer-Schlumpf s'explique franchement"
24 heures, Romain Clivaz
24 heures: "Sur l'initiative de son parti sur les naturalisations, sur sa venue lundi prochain à Lausanne, sur l'extension de la libre circulation, la conseillère fédérale s'exprime sans langue de bois."
En tant de démocrate du centre, êtes-vous vraiment opposée à l'initiative "sur des naturalisations démocratiques"?
Je défends naturellement la position du Conseil fédéral. Ce que Christoph Blocher aurait également fait. Nous sommes contre l'initiative car elle remet en question certaines valeurs de notre démocratie, notamment le droit d'être entendu devant la justice.
Plus concrètement?
En acceptant ce texte, on créé la possibilité d'avoir des décisions de naturalisations arbitraires et discriminatoires. Et on prive des personnes du droit d'être entendues, la décision populaire étant définitive. Je ne dis pas que toutes les décisions seraient arbitraires ou discriminatoires. Mais cela pourrait arriver. Je ne suis pas prête à prendre ce risque.
Vous ne faites pas confiance au peuple?
Bien sûr que je lui fais confiance. Le problème c'est que dans l'isoloir les citoyens ne disposent pas forcément de toutes les informations. Lors de l'évaluation d'un dossier, l'organe compétent a accès à des informations personnelles qui ne peuvent pas être rendues publiques en vertu de la protection des données. Par exemple les données concernant des poursuites en cours. Cela peut laisser libre cours à des rumeurs. En plus, lorsque le peuple prend une décision, il ne doit pas la justifier. Et sans justification, il n'y pas de possibilité de recours.
Vous soustrayez donc cette procédure à tout contrôle démocratique…
Absolument pas. C'est simplement une logique de démocratie représentative : la population a la possibilité d'élire les autorités qui seront compétentes pour examiner les dossiers et adopter les décisions en matière de naturalisation. Un organe compétent réunit les informations, les examine minutieusement et émet un préavis. Il faut d'autre part signaler que le travail engagé par les autorités compétentes s'est beaucoup amélioré au cours de ces dernières années. Les contacts entre les écoles, les services sociaux ou la justice sont optimisés. Puis la décision finale revient à l'autorité cantonale ou communale compétente. Soit le législatif ou l'exécutif.
La naturalisation est-elle un acte politique ou administratif?
Il s'agit d'abord et surtout d'une décision qui a des conséquences très importantes pour les personnes concernées. C'est d'ailleurs pour cela qu'il faut absolument trouver les meilleures solutions afin d'éviter les cas de discrimination. Il y a une composante administrative, soit la décision qui permet ensuite un recours, et une composante politique. Le volet le plus important, soit l'évaluation des critères d'intégration, relève de la politique. Obtenir la citoyenneté doit être l'aboutissement d'une bonne intégration. La fin d'un cheminement qui aura amené la personne à se familiariser et à intégrer nos us et coutumes, ainsi que nos valeurs. Sans oublier les capacités linguistiques.
Un sondage le montre : les gens qui soutiennent l'initiative (48% des sondés) ont peur de la violence des jeunes naturalisés. Est-on passé à côté de leur intégration?
Cette violence a généralement été exercée avant la naturalisation. C'est le signe que quelque chose n'a pas fonctionné au moment de l'examen du dossier. C'est à ce stade qu'on peut envisager un tour de vis. Pas en confiant la décision de naturalisation au corps électoral.
Quelles seraient les conséquences concrètes de l'acceptation d'une telle initiative?
Nous aurions de nombreux problèmes pour la mettre en œuvre. Notre Constitution interdit toute forme de discrimination. Les cantons perdraient aussi des compétences, car en matière de naturalisations chaque commune pourrait faire ce qu'elle veut. Et nous aurons des problèmes avec le respect d'au moins deux accords internationaux. La Convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Ils prévoient une voie de droit en cas d'arbitraire ou de discrimination.
Ne partez-vous pas seule au combat dans le camp bourgeois, avec seule la gauche pour alliée? Le PRD et le PDC ne donnent pas de cette votation une priorité. Les cantons non plus.
Non. Les prises de positions des radicaux et des démocrates chrétiens sont très claires.
Que les cantons ne fassent pas bruyamment campagne est logique. Cela ne touche pas au cœur de leurs compétences. Je rappelle que lors de la procédure de consultation plusieurs d'entre eux se sont opposés à l'initiative.
Le mardi 6 mai, l'UDC-Vaud discutera de votre exclusion du parti. N'est pas une provocation que de venir la veille, sur invitation d'un ministre libéral?
Absolument pas. Je ne souhaite en aucun cas mettre l'UDC vaudoise dans une situation difficile ou sous pression. Il ne s'agit pas d'une manifestation partisane. J'ai simplement répondu à une invitation de Monsieur Philippe Leuba, membre de la Conférence des directeurs cantonaux de justice et police.
Vous n'avez donc pas déposé d'asile politique auprès du Parti libéral?
Non (rire). Je suis UDC et le resterai.
Jean-Claude Mermoud sera là. Il souhaite votre exclusion du parti. Sa présence ne vous dérange pas?
Cela démontre que pour moi il ne s'agit pas d'une manifestation partisane. Je souhaite rencontrer les représentants des autorités du canton de Vaud et parler de questions politiques concrètes. Indépendamment des appartenances partisane ou de ce qu'ils pensent de moi.
Vous avez été élue dans des circonstances particulières. Craignez-vous de ne pas être réélue en 2011?
Je ne sais pas aujourd'hui de quoi 2011 sera fait. Mais d'ici là, je compte bien me concentrer sur mon travail au sein de mon département.
Le Conseil des Etats a décidé de regrouper la reconduction de la libre circulation des personnes et son extension à la Bulgarie et la Roumanie, contre l'avis du Conseil fédéral. Déçue?
Le Conseil fédéral était pour que l'on adopte deux arrêtés. Si pour la reconduction de l'accord il y a un délai, soit la fin mai 2009, il n'y en a pas pour l'extension. Nous sommes bien évidemment conscients qu'en cas de refus de l'extension, l'UE n'acceptera pas d'inégalité de traitement entre ses membres. Mais nous avons estimé que le peuple devait pouvoir s'exprimer deux fois.
Mais ce n'est pas la position que Madame Calmy-Rey a défendu dans les médias…
Ma collègue a défendu la position du gouvernement devant le Conseil des Etats. Pour ce qui est de ses déclarations dans les médias, c'est à elle qu'il faut poser la question.
Concernant l'extension de la libre circulation, l'afflux massif de Roms fait peur. Craintes justifiées?
Non. Le problème en matière d'asile est définitivement réglé. A mi-2007, il a été décidé de ne plus verser d'aide au retour aux ressortissants de l'UE. Depuis lors, le nombre de demandes d'asile de Roumains a chuté. Pour ce qui est des résidents illégaux, nous avons des accords de réadmission avec de nombreux Etats. Dont la Roumanie où nous pouvons renvoyer quelqu'un dans les cinq jours.
Plus généralement, ferez-vous de la signature d'Accords de réadmission une priorité?
Nous en signerons partout où c'est possible. Ils ont un effet dissuasif sur les personnes qui souhaiteraient abuser de notre hospitalité. Mais ce n'est pas toujours évident. Certains pays du tiers-monde souhaitent obtenir des contre-prestations. Ce que nous refusons. Il faut aussi faire en sorte que les gens n'aient pas besoin de venir ici. L'aide au développement joue ici un rôle important.