"Il faut discuter de faits et non d'émotions"
Le Temps, Bernard Wuthrich et Valérie de Graffenried
Le Temps: "Afflux massif de Roumains, de Roms, accentuation de la crise: Eveline Widmer-Schlumpf juge ces craintes infondées."
Le premier sondage SSR donne une légère avance au oui à la libre circulation.
Je suis évidemment contente de voir que la situation est différente de celle qu'on décrivait il y a quelques semaines. Cela démontre que, lorsque l'information circule, un nombre plus élevé de gens sont prêts à soutenir la libre circulation. Je peux comprendre les peurs et les sentiments d'insécurité ressentis par certains. Mais il faut discuter de faits et non d'émotions.
La libre circulation des personnes n'est-elle pas un instrument de haute conjoncture?
Beaucoup d'études ont été menées sur les effets de la libre circulation des personnes. On ne peut nier que la libre circulation ait beaucoup apporté à notre économie. Elle ne déploiera pas les mêmes effets positifs lorsque la situation économique sera moins bonne, mais elle ne va en aucun cas nous faire reculer. On aurait assurément eu de plus grandes difficultés sans la libre circulation des personnes. Grâce à elle, beaucoup d'entreprises suisses ont pu créer ou maintenir des emplois et trouver les personnes qualifiées pour les occuper. A l'inverse, si nous y renonçons, nous devrons nous demander si certaines entreprises ne chercheront pas à se délocaliser à l'étranger. Si nous disons non le 8 février, nous mettrons notre économie dans une situation plus difficile.
Parmi les adversaires de la libre circulation, beaucoup craignent que les travailleurs étrangers venus en Suisse ces dernières années y restent, s'inscrivent au chômage et profitent de notre système social.
Les personnes qui ont exercé une activité lucrative en Suisse ont le droit d'être protégées contre le chômage, au même titre que les Suisses. Elles ont même beaucoup contribué au préfinancement de l'assurance chômage. Cela dit, il faut aussi voir que beaucoup de personnes étrangères travaillent notamment dans la construction, où le chômage est tributaire d'effets saisonniers et se traduit sous la forme de chômage partiel. La situation va se rééquilibrer d'ici au printemps dans ce secteur.
D'autres craignent que les travailleurs suisses fassent davantage les frais que les étrangers des suppressions d'emplois.
Nous disposons de certaines expériences dans ce domaine. Elles montrent que ce que vous décrivez ne s'est pas produit. On a plutôt constaté le contraire. De nouveaux emplois ont été créés et ils ont aussi bien été occupés par des Suisses que par des étrangers. Lorsqu'un étranger a obtenu un poste, c'est généralement parce qu'on ne trouvait pas de Suisse pour cela et c'est souvent pour des fonctions qualifiées. La libre circulation des personnes constitue aussi un complément nécessaire dans des segments où l'on ne trouve pas assez de main-d'œuvre indigène, comme le tourisme, la santé ou l'informatique. Il n'y a donc pas de concurrence.
Vous n'êtes ministre ni de l'Economie ni des Affaires étrangères. Pourquoi vous engagez-vous dans cette campagne?
Parce que la libre circulation est une partie très importante de la politique migratoire de la Suisse. C’est un des dossiers clefs de mon département. Et je suis convaincue que la voie bilatérale est la bonne solution pour la Suisse. Ce n'est pas une voie facile, on le sait depuis le début. Mais elle nous permet de résoudre certains problèmes de façon pragmatique. Et je suis persuadée que, en cette période économique difficile, on créerait encore davantage d'insécurité si on mettait cette solution pragmatique en danger. Ne nous lançons pas dans l'inconnu!
Craignez-vous, comme l'annoncent les opposants, une arrivée massive de Roms en cas de oui?
C'est une question émotionnelle et il est toujours difficile d'opposer des arguments aux émotions. Il y a pourtant de bons arguments à mettre en avant. Dans le cas présent, pourquoi les Roms de Roumanie constitueraient-ils un problème particulier? La Hongrie bénéfice de la libre circulation depuis 2006 et il y a aussi des Roms dans ce pays. Or, nous n'avons eu aucun problème avec eux. En outre, depuis 2004, les Roms de Bulgarie et de Roumanie qui n’exercent pas d’activité lucrative peuvent déjà entrer en Suisse sans visa et y séjourner jusqu’à trois mois, indépendamment de la libre circulation des personnes. Ce que je constate, c'est que cette discussion nous ramène toujours à l'Italie. Elle ne relève pas de la libre circulation des personnes mais de la migration illégale à travers la Péninsule. C'est donc un autre sujet. Les Roms ne peuvent pas simplement venir en Suisse et s'y installer comme bon leur semble. Il faut aussi distinguer entre les gens du voyage et les nomades. Or, les Roms nomades ne cherchent pas de travail en Suisse.
Le plombier roumain ne risque-t-il pas de venir en Suisse, contrairement au plombier polonais?
L'expérience montre que les Polonais qui étaient partis travailler dans des pays de l'UE sont rentrés car il y a du travail pour eux en Pologne. La situation est la même avec les Roumains. Grâce au soutien financier de l'Union européenne, d'importants investissements sont prévus en Roumanie. Pour réaliser ces projets, ce pays a besoin de main-d'œuvre, y compris dans les secteurs les moins qualifiés. Il n'y a donc pas de grand exode à attendre. Il ne faut pas non plus oublier que la libre circulation sera étendue ä la Bulgarie et ä la Roumanie par étapes. Pendant sept ans suivant l’entrée en vigueur du Protocole II, la Suisse pourra maintenir des restrictions d’accès au marché du travail.
Il y a aussi des opposants de gauche, qui montrent du doigt le dumping salarial et la situation des travailleurs détachés. Des mesures de protection supplémentaires ne seraient-elles pas les bienvenues?
Je ne le pense pas. Avec la libre circulation, on a commencé à contrôler le marché du travail de manière beaucoup plus conséquente. Surtout dans les deux secteurs les plus concernés, à savoir la construction et l'hôtellerie, où les contrôles sont plus intensifs que par le passé. On peut encore faire mieux. Les cas que vous évoquez existent. En ce sens, la critique n'est pas infondée. Il faut encore mieux appliquer les mesures existantes et renforcer les contrôles. Mais ce n'est pas une raison pour dire non à l'ensemble. La majorité des syndicats et des salariés est d'ailleurs du côté du oui. Et je rappelle que, avant la votation sur les accords bilatéraux en 2000, on avait annoncé que le niveau général des salaires allait baisser. Cela ne s'est pas vérifié.
Les conséquences d’un non le 8 février seraient-elles catastrophiques pour la Suisse?
Je ne parle jamais de catastrophe. Il n’y a jamais qu’une seule voie à suivre, mais pour moi, la voie bilatérale est clairement la meilleure. Toute autre solution nous poserait d’immenses difficultés: si les sept accords bilatéraux tombent, il faudra tout renégocier. Il est faux de penser qu'il serait possible de trouver de nouveaux accords avec 27 Etats de l’UE que ce que nous avons fait avec 15. Et les arguments des opposants ne sont par ailleurs pas clairs: sont-ils contre l’extension à la Roumanie et à la Bulgarie ou contre toute la libre circulation? Nous ne pouvons pas espérer maintenir la situation actuelle en l'assortissant de conditions spéciales pour ces deux pays que les 25 accepteraient. Une exception suisse ne serait pas tenable. Nous avons d’ailleurs déjà une période transitoire de dix ans, plus longue que les autres.
La clause guillotine s’appliquerait à tous les accords en cas de non. Pensez-vous réellement que l’UE serait prête à renoncer à certains accords, comme celui sur les transports?
L’UE a bien sûr un grand intérêt à pouvoir utiliser le tunnel du Gothard ou le San Bernardino, mais cet accord est aussi très important pour nos camionneurs suisses! La clause guillotine fait partie d’un mécanisme négocié. La Suisse doit annoncer jusqu'au 31 mai si elle reconduit la libre circulation. Si c'est un refus populaire qu'elle doit communiquer, les accords bilatéraux tomberont six mois plus tard. Il faudra alors tout renégocier un par un. A quoi cela servirait-il? Nous n'obtiendrions rien de mieux que ce que nous avons maintenant.
La participation à Schengen/Dublin serait-elle remise en question? Rien ne lie juridiquement cet accord à la libre circulation.
C’est juste. Mais Schengen/Dublin est étroitement lié à la libre circulation. Je peux m’imaginer que, par exemple, l’UE n'accepterait plus notre participation au système de recherche SIS, important pour notre sécurité. Mais aucune menace n’a été proférée en ce sens.
Les leaders de l’UDC disent de vous que vous êtes une europhile et que vous ne cherchez en fait qu’une chose: l’adhésion...
Si on étudie bien la situation, on pourrait en fait penser que ce sont les opposants qui cherchent l’adhésion. Car quelle serait la solution de rechange si le peuple renie la voie bilatérale? La Suisse ne peut pas survivre seule au milieu de l’Europe. Je ne veux pas d’une Suisse isolée, où les entreprises seraient obligées de se délocaliser à l’étranger.
Vous avez assisté vendredi soir à Sierre à la création de la première section romande de votre parti, le PBD. Quel rôle comptez-vous y jouer?
Je ne veux pas en être une figure de proue, mais je suis un membre actif du PBD et compte participer à son développement.
Votre survie politique dépend de son succès...
Je ne me préoccupe pas de 2011. Je travaille aujourd’hui sans penser à ma réélection. Pour moi, il est important que le PBD parvienne à s’établir dans plusieurs cantons.
L’explosion actuelle des demandes d’asile inquiète les cantons. La Confédération a déjà pris des mesures, comme l’ouverture d’unités d’urgences et une aide financière a été attribuée aux cantons. Que comptez-vous faire de plus?
Nous avons aussi augmenté notre personnel, notamment dans les centres d’enregistrement, et voulons faire en sorte que les décisions de non-entrée en matière soient prises plus rapidement. Nous devons continuer à trouver des solutions avec les cantons. Je suis convaincue que nous ne devons plus nous baser sur un seuil précis (ndlr, Christoph Blocher avait tablé sur un maximum de 12 000 demandes par an et adopté des mesures d’économies en conséquence, d’où les difficultés actuelles avec plus de 16 000 demandes en 2008), mais opter pour des modèles plus flexibles.
Les requérants sont pour l’instant attribués aux cantons selon un système proportionnel. Cela pourrait-il changer? Certains cantons pourraient-il accepter d’en soulager d’autres?
Pour les représentants des cantons, régler les problèmes d’autres cantons est, d'un point de vue politique, difficilement envisageable. Nous ne pouvons pas exiger cela d’eux. Il est du devoir de la
Confédération d’aider ceux qui ont le plus de difficultés.
Le Parlement se prononcera en mars sur l’initiative antiminarets. La perspective d’une votation sur un sujet aussi sensible vous fait-elle peur? Menace-t-elle la sécurité de la Suisse?
Il est important de s’en tenir aux faits et de ne pas se laisser submerger par les arguments émotionnels. Si nous parvenons à expliquer les choses clairement, cette initiative ne représente pas de danger particulier.
Mais le Conseil fédéral s’est prononcé sur cette initiative avec un empressement totalement inhabituel...
Cette initiative a soulevé un certain intérêt sur le plan international et il fallait donc une position claire et rapide de notre gouvernement, ne serait-ce que pour expliquer notre système de démocratie directe. Ce genre de dossier ne doit pas traîner et laisser trop de place à l’émotionnel.
Pour fermer Guantanamo, les Etats-Unis cherchent des Etats prêts à accueillir des détenus innocentés. La Suisse a jusqu’à maintenant rejeté des demandes d’asile. Va-t-elle maintenir une position si dure?
Ce sont les Etats-Unis qui ont créé Guantanamo et qui devraient donc régler le problème. La Suisse ne doit pas décider seule d’accueillir des ex-détenus de Guantanamo, mais si une solution européenne se dessine, nous n’excluons pas d’y participer. Les trois demandes d’asile qui nous sont parvenues ont été traitées individuellement et ne répondaient pas aux critères de notre loi sur l’asile : ces personnes auraient pu être accueillies ailleurs.