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Publié le 7 mai 2008

"J'ai appris à accepter la vie comme elle est"

Illustré, Frédéric Vassaux

Illustré: "Fossoyeur de Christoph Blocher pour les uns, icône de la démocratie pour les autres, jamais nouvelle élue n'a pareillement susicté le débat. Eveline Widmer-Schlumpf, elle, se veut surtout une conseillère fédérale proche des gens."

Vous avez rencontré la population lundi à Lausanne. Ce contact est-il essentiel à vos yeux ?
Oui, le contact direct avec les gens a toujours joué un rôle important dans ma manière de concevoir la politique. Pouvoir parler les yeux dans les yeux avec la population permet de mieux se connaître et de mieux se comprendre.

Les conseillers fédéraux ne sont-ils pas assez proches des gens ?
J’espère que nous le sommes. J’ai pu constater dans mon travail de membre du gouvernement – soit au niveau cantonal ou fédéral – à quel point il est important d’être là où les discussions se font, d’être sur place et se mêler au questionnement de la population. Etre prêt à entendre et à se poser des questions participent pour moi de la démocratie directe helvétique.

Vous aimez les bains de foule?
Ce n’est pas vraiment ce que je préfère. J’aime les discussions. C’est ma manière de faire de la politique. Je ne veux pas simplement représenter, j’aime rencontrer les gens pour débattre.

Y a-t-il des moments où vous regrettez d’avoir accepté votre élection ?
Il y a eu et il y a toujours des moments très difficiles, et il y en aura encore. Mais je ne me demande pas comment cela serait si je n’avais pas accepté mon élection. Dans ce sens, je ne regrette jamais. Lorsque j’ai dit oui, je savais qu’il y aurait des situations difficiles. Il faut donc être conséquent et poursuivre la voie choisie.

On dit qu’une des raisons pour lesquelles les socialistes et les Verts vous ont proposé comme candidate au Conseil fédéral est votre immense ambition. Êtes-vous pétrie d’ambition ?
Je ne dirais pas cela, non. Mais évidemment quiconque se lance en politique doit avoir une certaine ambition. Mais je ne crois pas en être plus imprégnée que la moyenne.

Mais vous vouliez être Conseillère fédérale…?
Non. J’avais d’autres projets.

Mais on ne devient pas Conseiller fédéral par hasard…
Si! Dans mon cas, oui. Je n’ai pas cherché ce mandat.

Pourquoi n’avoir pas dit non, alors ?
Simplement parce que la situation a fait que j’ai été élue par le Parlement. La question ne se posait pas avant, je m’y suis soudain retrouvée confrontée. Et notre parti courait le risque de perdre le deuxième siège au Conseil Fédéral.

Vous êtes opposée à l’initiative sur la naturalisation par les urnes, votre mari y est favorable. Ce n’est pas trop tendu à la maison ?
Je ne parle pas pour mon mari. Mais j’ai espoir qu’il se laisse encore convaincre. C’est comme cela dans toutes les familles, et c’est bien ainsi. Chez nous cinq personnes ont le droit de vote. On s’est souvent dit que cela ne servait à rien d’aller voter, le vote des uns annulant celui des autres. Je n’ai pas de problème avec cela. J’ai développé mes arguments contre l’initiative, je vais les défendre. Le Conseil fédéral et le parlement y sont aussi opposés.

La Suisse a le plus haut taux de naturalisation en Europe. Ne craignez-vous pas que l’on perde notre culture, nos traditions ?
Vous parlez du rapport entre le nombre de naturalisations et l’ensemble de la population. Il ne faut pas seulement considérer ce chiffre mais aussi celui entre les naturalisations et le nombre d’étrangers. Et là, on est dans la moyenne européenne. Environ un million et demi d’étrangers résident en Suisse. Parmi eux 900 000 pourraient formellement demander la naturalisation, sans garantie qu’elle soit acceptée bien sûr. Seule une petite partie de ces personnes, entre 3 et 4% par année, sont naturalisées. Que le nombre des naturalisations soit passé de 10 000 il y a 15 ans à environ 40 000 aujourd’hui est tout à fait explicable. Le nombre d’étrangers a crû de 35% entre 1991 et 2007. Et depuis 1992, la Suisse a admis la double nationalité, notamment pour que les Suissesses qui épousent des étrangers puissent conserver leur citoyenneté. Par ailleurs, la naturalisation automatique par mariage, pour laquelle on n’avait pas de statistiques, a été supprimée, remplacée par la naturalisation facilitée dont on sait qu’elle touche quelque 8 000 personnes par an.

L’immigration sera l’un des plus gros problèmes de l’Europe dans les années à venir. Comment la Suisse doit-elle y répondre?
Je ne crois pas que l’immigration soit un si gros problème en ce moment, mais cela peut vite changer, par exemple en cas de conflit. Les mouvements de population ont déjà été très importants ces dix dernières années. Cela n’a pas été un souci insurmontable, il faut toujours penser à l’intégration, c’est le facteur le plus important. Mais il est nécessaire d’améliorer la situation des gens dans leur propre pays, aider à créer de bonnes conditions économiques sur place. A l’intérieur de l’Europe, l’immigration n’est pas un gros problème, parce que les pays européens se sont fortement développés économiquement. Ils ont eux-mêmes besoin de main d’oeuvre, de forces vives. Si on prend les Roumains et les Bulgares, ils ne cherchent pas forcément à partir mais plutôt à récupérer les gens qui ont déjà émigrés à l’étranger.

Quand Otto Stich et Francis Matthey ont été élus au Conseil fédéral contre leur parti, personne n’est descendu dans la rue pour les soutenir. Pourquoi des milliers de gens l’ont-ils fait pour vous ?
Je ne crois pas que les gens l’aient fait en premier lieu pour moi. Ils ont voulu exprimer ainsi leur attachement aux institutions, au respect de la démocratie. C’était une manière de défendre la culture politique suisse, la tolérance, la politesse et le respect. Si la Suisse est arrivée là où elle est aujourd’hui, c’est grâce à cette culture politique. J’en suis convaincue. Et les gens ont eu le sentiment qu’elle était remise en cause.

Mais cela vous a quand même touchée personnellement?
C’est vrai. C’était très impressionnant. J’ai eu le sentiment d’être portée par beaucoup de monde alors que je subissais de l’autre côté tous ces reproches. C’était un sentiment très fort.

L’UDC Suisse veut exclure la section grisonne à laquelle vous appartenez. L’UDC bernoise s’y refuse. Est-ce le début de la scission du parti ?
J’ai arrêté de faire des pronostics politiques. J’ai appris ces trois derniers mois que les choses se passent souvent très différemment de ce que l’on imagine. Tout ce que je peux dire c’est qu’exclure une section cantonale sans fondement, parce que l’on a un problème avec l’un de ses membres, me semble une voie difficile.

C’est un peu comme les punitions collectives à l’armée ?
Il n’y a aucune raison objective d’exclure l’UDC grisonne. La section travaille depuis plus de trente ans très intensivement avec l’UDC Suisse, nos membres se sont toujours engagés dans les commissions, dans les groupes de travail. Nous avons naturellement aussi défendus nos positions propres mais ce comportement a sa place dans les statuts de l’UDC suisse. Si sans raison on en arrive à une exclusion, je pense que d’autres sections cantonales réfléchiront à ce que cela signifie comme conséquences.

Avez-vous parlé à Christoph Blocher depuis votre élection ?
Oui, je l’ai rencontré deux fois par hasard, une fois dans la rue et une fois, ici, au palais fédéral. J’ai bien entendu discuté avec lui. Je n’ai aucune raison de ne pas lui parler.

De quoi avez-vous parlé ?
La première fois il m’a parlé de son voyage au Chili, ce qu’il avait vu, ce qu’il avait fait. La seconde, c’était il y a trois semaines, ici. Il m’a dit où il en était dans son travail et m’a demandé comment ça allait. Une discussion tout à fait informelle.

Vous dites avoir toujours suivi votre propre chemin. Votre père était conseiller fédéral, vous êtes conseillère fédérale : ne peut-on pas échapper à son destin ?
Je crois que cela a davantage à voir avec le hasard qu’avec le destin. Mon projet de vie était tout à fait différent. Mais j’ai appris à accepter la vie comme elle est.

Quelle est votre vision pour la Suisse ?
J’aimerais une Suisse indépendante mais suffisamment ouverte pour que les jeunes aient l’occasion de faire des expériences en Europe et dans le monde avec l’espoir qu’ils reviennent en Suisse riches de celles-ci. C’est ce qui pourra continuer à faire avancer et progresser notre pays.