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Publié le 2 décembre 2002

J'ai toujours été ouverte aux critiques

Le Temps / Aargauer Zeitung, Bernard Wuthrich et Peter Frey

Mercredi, une femme qui ne siège pas au parlement sera sans doute élue au Conseil fédéral. C'est une situation que vous connaissez bien pour l'avoir vécue vous-même. Quels conseils pourriez-vous donner à celle qui sera désignée par le parlement?
Je me réjouis de pouvoir m'entretenir avec elle, mais moins pour lui donner des conseils que pour échanger nos expériences respectives et apprendre à mieux nous connaître. Je connais les deux candidates, mais pas encore très bien. Et je me réjouis de ne pas être la seule femme au gouvernement. Avec Ruth Dreifuss, le fait de ne pas être seule a été très profitable, même si nous n'avons pas les mêmes opinions politiques. J'avais été précédemment la seule femme au Conseil d'Etat de mon canton. Mes collègues masculins et moi-même nous entendions très bien, mais je trouve important qu'il y ait la plus grande égalité possible entre les hommes et les femmes dans un gouvernement, car cela reflète la société.

Vous avez maintenant trois ans et demi d'expérience au Conseil fédéral. Quels sont les avantages et les inconvénients de faire partie du gouvernement sans avoir siégé au parlement précédemment?
Le fait de ne pas connaître le parlement et ses membres est au début certainement un inconvénient. Avant d'entrer dans le système, on n'en connaît pas tous les mécanismes et les procédures. Mais cela peut représenter également un avantage. On dispose d'une certaine indépendance et on n'a pas de préjugés.

Quelles découvertes avez-vous faites?
Quand on est nouveau, on doit nouer des contacts. J'ai particulièrement apprécié le fait que, juste après mon élection, Ruth Dreifuss, qui était présidente de la Confédération et moi-même, avons toutes les deux passé une soirée en tête-à-tête à discuter et à apprendre à nous connaître. C'est exactement ce que j'ai l'intention de faire avec ma nouvelle collègue.

Le nouvel élu ou la nouvelle élue au Conseil fédéral reçoit d'abord des louanges. Mais l'état de grâce a une fin et cède la place aux critiques. Le sondage de L'Illustré laisse entendre que votre cote de popularité aurait fortement chuté. Comment vivez-vous cela?
En réalité déjà dans les premières semaines j'ai dû faire face à des critiques. Elles étaient en relation avec la crise du Kosovo. J'ai toujours été ouverte aux critiques pour autant qu'elles portent sur mon travail politique. J'ai davantage de peine à accepter celles qui se situent au-dessous du niveau de la ceinture, comme celles des derniers mois. Quand j'entends de telles attaques, je ne peux d'ailleurs m'empêcher de me demander ce qu'elles cachent. Au cours de ces dernières années, de telles attaques ou de tels manques de respect se sont manifestés de manière plus forte contre des membres de gouvernement. Comme moi, mes collègues au Conseil fédéral l'ont senti. Lorsqu'un tel incident se produit, nous pouvons en parler. Cela aide!

Vous avez effectivement subi des critiques ces derniers mois, notamment en relation avec le taux d'intérêt minimal du deuxième pilier. Avez-vous le sentiment qu'elles ont affaibli votre position de conseillère fédérale?
Non.

Vous avez declaré que l'on pouvait tirer les leçons de certaines erreurs. Quelles conclusions avez-vous concrètement tirées?
Qu'il y a apparemment des gens qui ne me critiquent pas pour mon travail politique mais que veulent me discréditer personellement.

Avez-vous le sentiment que le résultat de la votation sur l'asile vous permet de corriger votre image?
Ce n'est pas une question d'image. Je suis simplement satisfaite que cette initiative ait été rejetée et qu'elle ne soit ainsi pas ancrée dans la Constitution. Rien de plus. Je n'en tire aucune espérance personnelle: c'est la Suisse qui a gagné en première ligne, et pas moi.

Le parlement vous a reproché votre attitude lors de la session d'octobre, lorsque vous avez manqué une partie du débat sur le deuxième pilier. Vos relations se sont-elles normalisées?
La collaboration avec le Parlement s'est normalisée. Ceux qui m'ont reproché de ne jamais participer aux séances de commissions, ont mal estimé ma présence. J'ai pris part à un nombre très élevé de séances cette année, car j'ai une quantité très importantes de dossiers à défendre devant le Parlement (26 !). Ce reproche n'est donc absolument pas justifié. Il m'est même parfois physiquement impossible d'y assister. En ce qui concerne ce fameux jeudi d'octobre, je crois que beaucoup ignorent les vraies raisons de mon absence. La répartition des rôles a été décidée par les départements concernés. La Chancellerie en avait informé le Bureau du Conseil national, qui a alors fixé le programme. Comme cela n'a jamais été communiqué de cette manière, j'ai été pris sous le feu de la critique. Ces dernières semaines, j'ai eu l'occasion d'en reparler avec plusieurs personnes. Toutes ont alors relativisé la polémique.

Mercredi, vous serez élue à la vice-présidence de la Confédération. Craignez-vous que le parlement ne manifeste sa mauvaise humeur en vous créditant d'un résultat médiocre?
Je pars de l'idée que le parlement jugera le travail que j'effectue depuis que j'ai été élue au Conseil fédéral.

Vous êtes une femme jeune et pouvez contribuer au rayonnement du Conseil fédéral et du peuple. Quelles valeurs aimez-vous mettre en avant?
Je suis préoccupée par le résultat de la votation du week-end dernier. Je me demande comment la Suisse pourra retrouver une voie d'ouverture et discuter des véritables problèmes de façon concrète et factuelle. Les craintes de la population doivent être prises en considération, mais il ne faut pas les exagérer. Cette remarque concerne aussi la situation économique. Dans mon activité de conseillère fédérale, j'aimerais contribuer à trouver une voie qui exclue la haine et le ressentiment, une voie qui permette à la société d'évoluer dans le respect mutuel et dans laquelle d'autres cultures puissent trouver leur place.

Comment envisagez-vous de communiquer cela?
Nous ne devons pas faire de la politique abstraite. Il faut surtout le faire par le biais de thèmes précis. Il faut s'éloigner des questions purement techniques et étendre la discussion aux valeurs de notre société. Je prends l'exemple de la naturalisation. Ce débat permet de parler de l'intégration de gens qui vivent chez nous depuis longtemps, qui parlent nos langues. Il permet aussi de nous demander quels droits nous voulons leur donner. Certains thèmes économiques peuvent donner lieu à des interrogations identiques. Le rôle de la politique est d'en fixer les conditions cadre. Mais quand on voit que certains leaders commettent des abus, nous devons nous demander ce que nous pouvons par exemple faire pour améliorer la situation des actionnaires minoritaires. Nous pouvons nous interroger sur le pouvoir de l'argent.

Que vous inspire la situation économique mondiale? Comme ministre de la justice, pouvez-vous contribuer à rétablir la confiance de la population?
Certainement. Les questions de la transparence et de la présentation des comptes des entreprises relèvent de mon département. Je m'occupe de ces questions en ce moment. Cela ne concerne pas uniquement les sociétés cotées, mais aussi les PME, qui constituent le moteur de notre économie. Ici également les actionnaires minoritaires doivent être protégés. Ces questions nous occuperont pendant des années.

Mais c'est maintenant que nous sommes en récession. Etes-vous en mesure de présenter des mesures concrètes dans des délais brefs?
Nous attendons le premier rapport d'experts au printemps, le deuxième est annoncé pour l'automne. Mais je ne peux pas évaluer quand cette réglementation pourra entrer en vigueur. Nous devons montrer que nous avons identifié les problèmes et que nous avons la volonté d'agir. C'est comme cela que la confiance reviendra.

Vous avez gagné contre l'initiative de l'UDC sur l'asile, mais vous avez immédiatement fait quelques concessions à ce texte. N'était-ce pas un peu précipité?
Non. Le résultat de ce vote me conforte dans la politique d'asile que le Conseil fédéral et moi-même souhaitons mener. Nous en avons posé les grands principes dans la révision de la loi sur l'asile, que nous avons transmise au parlement il y a déjà deux mois et demi. Nous voulons mener une politique humanitaire ouverte pour tous ceux qui ont droit à notre protection, mais nous demandons également des mesures qui nous permettront de durcir le ton envers ceux qui abusent du droit d'asile, par exemple ceux qui viennent chez nous simplement dans le but d'y trouver une vie meilleure. Ce n'est pas faire une concession à l'initiative que de combattre les abus. Je compte sur le soutien du parlement pour l'ensemble de ces mesures.

Le parlement va en discuter en année électorale. N'est-ce pas courir le risque que la ligne plus dure de l'UDC ne s'impose?
Il est vrai que la politique de migration est un thème qui est source de polarisation. Le risque existe effectivement que certains partis fassent preuve de retenue alors que d'autres cherchent à profiter de la situation. Dans ce même domaine, j'ai d'ailleurs d'autres dossiers qui peuvent être tout aussi brûlants que l'asile, par exemple celui des naturalisations. Mais ce n'est pas parce que nous sommes en année électorale qu'il faut suspendre les travaux nécessaires et se croiser les bras pour laisser passer les élections. Le choix des thèmes qui sont présentés au parlement lors d'une année électorale dépend de nombreux facteurs.

Vous devez néanmoins tenir compte du résultat de l'initiative pour élaborer la loi. C'est du pain bénit pour l'UDC...
J'ai demandé au parlement de traiter avec diligence notre projet de loi. Il devra tenir compte du résultat de ce week-end, mais il est faux d'en conclure que c'est une concession faite à l'UDC. L'initiative a été rejetée de justesse. A mon avis, l'analyse du vote montrera cependant que, parmi les non, il y a des gens qui attendent des mesures plus sévères mais qui ne voulaient pas soutenir l'initiative. A l'inverse, je pense qu'il y a, parmi ceux qui ont dit oui, des gens qui n'exigent pas forcément l'application à la lettre de l'initiative mais qui souhaitent assurément un durcissement de la politique d'asile.

On parle d'une possible alliance entre le PDC et le PRD en réaction à la poussée de l'UDC. Une telle alliance peut-elle conduire à la définition d'une politique d'asile raisonnable?
La collaboration de ces deux partis est importante, puisqu'il s'agit de partis qui cherchent tous deux des solutions pragmatiques. Ils ont très souvent, et pas uniquement le week-end dernier, apporté une contribution décisive permettant de réunir des majorités lors de votations populaires. Si le PDC et le PRD parviennent à collaborer dans ces domaines, ils se renforceront mutuellement.

La nouvelle loi sur les étrangers, celle sur l'asile contribuent à renforcer la sécurité intérieure. Avec le projet USIS et le projet d'efficacité de la justice, vous visez le même but. Or, les contraintes budgétaires ont poussé le Conseil fédéral et le parlement à diminuer les moyens mis à disposition. Le ressentez-vous comme un échec?
Il ne faut pas mélanger les deux dossiers. Le projet d'efficacité a été approuvé par le parlement et nous sommes en train de le mettre en application. Il nécessite un engagement accru de la Confédération dans le domaine judiciaire. Il est donc important de lui donner les moyens d'atteindre les buts qu'il poursuit. Sur la base des dépenses, certes réduites, prévues pour l'an prochain, je considère que nous sommes encore en mesure d'aller de l'avant. En revanche, si nous économisons davantage dans ce domaine les années suivantes, nous devrons nous en inquiéter et nous demander si pouvons encore réaliser ce projet. Je m'engagerai pour obtenir les moyens nécessaires à son financement. USIS est un cas différent. Il s'agit d'abord d'une analyse destinée à faire des propositions pour l'avenir.

Votre département devra pourtant bien apporter sa contribution aux économies annuelles de 1,6 milliard que le Conseil fédéral a décidé pour les années suivantes...
Nous devons nous demander si nous voulons réduire les dépenses sur le principe de la symétrie des sacrifices. Le projet d'efficacité a besoin de personnel et d'argent supplémentaire. Je ne peux pas couvrir les dépenses qui lui sont liées uniquement dans le cadre du budget du DFJP. Il faut fixer des priorités.

Par exemple diminuer le budget de l'armée et augmenter celui de la police et de la justice fédérale?
Non, ce n'est pas ce que j'ai dit. Nous devons décider quels sont les secteurs dans lesquels l'Etat veut s'investir et soutenir leur développement. Je n'exclus pas mon département de cette réflexion. Mais il faut nous dire clairement quels mandats législatifs nous ne devrons plus assumer. On ne peut pas en permanence confier de nouvelles tâches à la Confédération, comme c'est le cas avec le projet d'efficacité, et ne pas lui donner les moyens de les exécuter. Si l'on confie à l'Etat des nouvelles tâches nécessitant des moyens financiers supplémentaires, alors il faut au moins avoir le courage de réduire d'autres tâches.

Le rythme auquel vous menez les réformes liées à la sécurité intérieure n'est pas goûté par tout le monde. Certains vous reprochent de vouloir faire du FBI à la Suisse. Que leur répondez-vous?
Comparons ce que la Suisse et les autres pays ont fait après le 11 septembre 2001. Nous n'avons pas dû modifier notre législation dans la précipitation, car elle était déjà plus complète que celle d'autres pays, qui, eux, ont dû agir dans l'urgence. Ceux-ci n'ont finalement fait qu'appliquer des mesures qui existaient déjà dans notre législation. Il faudrait donc se demander qui s'inspire de qui. Immédiatement après le 11 septembre, les Etats-Unis nous ont reproché de collaborer de manière insuffisante. Nous avons cherché le dialogue pour montrer les différences entre notre dispositif juridique et le leur, et nous avons pu éclaircir la situation.