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Publié le 10 mai 2010

"Je n’aime pas plus la burqa que les gens masqués"

Tribune de Genève, Xavier Alonso

Tribune de Genève: "La ministre de Justice et Police, Eveline Widmer-Schlumpf, est pour l’interdiction de la burqa en Suisse. Elle est favorable à cette mesure non pas pour des raisons religieuses mais pour des raisons sécuritaires. La Ville de Fribourg a réduit de 15% les prestations sociales accordées à des musulmanes portant le voile."

Samedi à Berne, la ministre de Justice et Police, Eveline Widmer-Schlumpf, participait à une table ronde sur «Les droits de la femme face à la religion, à la tradition et à la politique». Un débat organisé par l’Alliance de sociétés féminines suisses, qui était pour l’occasion servi par une actualité brûlante: celle du port du voile intégral. Tout en refusant de se laisser entraîner dans le champ du religieux, la ministre grisonne s’est montrée ferme sur les principes de l’Etat de droit et de l’égalité des chances.
Ainsi, si elle s’oppose à toute réglementation particulière pour les élèves musulmans notamment en matière de natation, c’est pour mieux poser les bases d’une obligation de participer à la société qui ne souffre aucune exception. Quant à la croix chrétienne, elle participe de la «principale identité culturelle du pays», selon elle. En marge de cette rencontre, Eveline Widmer-Schlumpf s’est confiée à la Tribune de Genève.

A Genève comme à Interlaken, on voit des burqas depuis longtemps sans que cela ne dérange personne. Pourquoi un tel écho médiatique?
(Sourire) Après la votation sur les minarets, certains ont voulu thématiser sur la peur de l’islam fondamentaliste. D’un autre côté, des milieux islamiques rigoristes se sont inventé une légitimité et surtout ont accaparé la tribune médiatique. C’est le cas du Conseil central islamique suisse, qui veut importer en Suisse une problématique qui ne se pose qu’à de rares occasions. Mais si le cas de la burqa n’est pas si central, il ne faut pas éluder les questions de la représentation du religieux dans l’espace public, des droits universels de la femme et de la sécurité publique.

Mais en Suisse, le risque de communautarisme existe-t-il?
A l’heure actuelle, il n’y a pas de société parallèle en Suisse. Mais j’ai des amies en Angleterre et j’ai vu ce qui s’y est passé. Des organisations islamistes arrivent en très peu de temps à mettre en place une société parallèle, avec son propre ordre, ses propres lois. Nous n’en sommes pas là, mais je vois des tendances qui démontrent qu’ici aussi une société parallèle pourrait se développer.

Et ainsi interdire! Pour défendre l’Etat de droit vous êtes donc prête à vous montrer intolérante?
Il peut y avoir une fausse compréhension de la tolérance. Nous ne devons pas transiger avec les fondamentaux de notre société que sont les droits de l’homme et la liberté individuelle. Parfois, certains interprètent la tolérance de manière si vaste qu’elle devient de l’indifférence et ouvre donc l’espace à des comportements qui ne sont pas compatibles avec notre société. La tolérance a ses frontières. Et elle ne peut admettre l’intolérance.

La votation sur les minarets n’a-t-elle pas montré clairement quelle était la volonté de la population suisse en matière de visibilité du religieux dans l’espace public?
Je prends très au sérieux les craintes et les peurs que peut susciter l’expression religieuse dans l’espace public. Il est tout à fait normal d’exiger qu’on puisse voir son vis-à-vis, son interlocuteur, dans l’espace public, dans l’administration ou dans les transports publics. L’expression religieuse, ou prétendue telle, doit s’effacer devant l’Etat de droit.

Et donc interdire…
Nous allons poursuivre la discussion avec les cantons qui ont déjà des compétences et peuvent, pour des motifs de sécurité publique, émettre des interdictions. Nous devons vraiment réfléchir comment, dans une société, nous gérons ces dispositions qui vont nous permettre de vivre les uns avec les autres et non pas les uns à côté des autres. Je n’aime pas plus la burqa que les gens masqués dans les rues.

Pour vous, est-ce donc seulement une question de sécurité publique?
Oui. Pour moi, la question est simple: comment je vis et comment j’évolue dans une société qui est neutre religieusement. Mon comportement dans l’espace public doit être en adéquation et en respect avec les principes qui régissent notre société.

Cela reste des considérations juridiques. Quel est votre sentiment personnel, de femme, lorsque vous croisez une personne qui porte le voile intégral?
Il m’est très difficile, sinon impossible de communiquer avec une personne dont je ne vois pas le visage. Indépendamment du fait que la personne cache son visage pour des raisons religieuses ou non. Nous vivons dans une société ouverte, du libre arbitre, dans laquelle nous n’avons pas à nous cacher les uns des autres. Il n’y a pas de raison de nier la personnalité de quelqu’un.