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Publié le 13 mars 2010

"Je ne suis pas isolée. Je suis indépendante"

24 heures, Romain Clivaz et Xavier Alonso

24 heures: "Non, la ministre de Justice et Police n'a pas de problème de gestion dans ses services. Et non, son manque de soutien partisan ne l'empêche pas de travailler. Eveline Widmer-Schlumpf réplique aux attaques dont elle est l'objet."

Eveline Widmer-Schlumpf fixe toujours son interlocuteur. Déterminée, confiante, la "tombeuse de Blocher" répond aux critiques et revient sur les dossiers en cours. Pourtant, la conseillère fédérale en charge de Justice et Police (DFJP) n'est pas au mieux. Sa politique est blâmée de part et d'autre de l'échiquier politique. Comme la conduite inflexible de son département. La "dame de fer" du Conseil fédéral semble vaciller.

Au parlement, la rumeur enfle. Même ceux qui vous ont élue vous tournent le dos. Etes-vous à ce point isolée?
Cela dépend de l'élu avec qui vous parlez! J'ai de nombreux contacts avec des parlementaires de tous les partis. Tout cela se passe dans la discrétion, et sans tapage médiatique. Je ne suis pas isolée. Je suis indépendante. Ce qui me permet de parler avec tout le monde et de travailler sans oeillères partisanes.

Sur quelle coalition misez-vous pour être réélue en 2011?
Ce thème n'est pas à l'ordre du jour. Je suis à la recherche de solutions et non de coalitions. En revanche, des alliances dans tous les partis me permettent de résoudre des problèmes concrets.

Votre contre-projet au "renvoi des criminels étrangers" pourrait ne pas passer la rampe. N'est-ce pas votre principal problème: ne pas avoir de soutien partisan important sur de tels dossiers?
Je veux trouver des solutions qui conviennent à une majorité de nos concitoyens. C'est ainsi que je conçois ma tâche au sein du gouvernement. Il s'agit de convaincre des gens dans tous les partis. Je ne veux pas être en campagne électorale permanente, comme le sont les partis politiques depuis quelques années. La question de savoir si je suis à droite, au centre ou à gauche est secondaire.

Cette campagne électorale permanente ne vous inquiète-t'elle pas?
Je constate que l'on arrive moins vite à de bonnes solutions. Ces blocages ne sont souvent absolument pas motivés par des faits. Je le déplore. Regardez le droit des actionnaires. Nous avons fait des propositions fin 2008. Et, durant toute l'année dernière, les partis ont pris le dossier en otage, en ont fait un jouet politique, plutôt que de répondre à une seule question: quelle solution est acceptable du point de vue de la société et laisse une marge de manoeuvre suffisamment grande aux entreprises en termes d'action et d'organisation?

Au sein de votre département, les "départs" ont été nombreux. Vous avez la réputation d'avoir la gâchette facile?
Les fluctuations à l'Office des migrations, ainsi que dans mon secrétariat général, ne sont pas plus nombreuses que les années passées. En comparant objectivement avec d'autres départements, je peux affirmer que nous sommes dans la norme. Pourtant, on ne semble s'intéresser qu'à mon département. Je précise également que les indemnités de départ de mes subordonnés directs sont nettement inférieures au montant de 2 millions qui circule dans la presse.

Cette réorganisation permanente n'empêche t-elle pas une application conséquente des lois?
Absolument pas. La réorganisation, lancée en avril 2009, porte ses fruits. Une série de processus internes ont été améliorés. Ce qui a permis de réaliser 50 % d'auditions de requérants d'asile en plus, avec le même nombre d'employés. A cela s'ajoute le règlement de nombreux cas pendants. Si les gens sur le terrain étaient désécurisés et frustrés, ils n'auraient pas fourni tout ce travail supplémentaire. Je dois simplement m'assurer que les bonnes personnes sont à la bonne place.

Pourtant, la Commission de gestion du Conseil national pourrait vous auditionner concernant ces multiples changements. Certains élus veulent notamment savoir combien coûtent tous ces départs. Que leur direz-vous?
Je me réjouis tout d'abord de les orienter. Je compte leur montrer que cette réorganisation fonctionne. Les chiffres le démontrent. Ils verront également les deux rapports d'experts indépendants sur la situation à l'Office des migrations. Leurs conclusions m'ont fortifiée dans mes décisions.

Des élus de votre ancien parti, l'UDC, estiment toutefois que ces nombreux changements ne permettent pas une application adéquate de la loi. Cela se ressent avec l'augmentation des demandes d'asile.
Cette critique m'est régulièrement adressée. Ce n'est pas parce qu'on la répète qu'elle devient plus vraie… A les entendre, ma seule présence à la tête du DFJP provoque une augmentation des demandes d'asile. Soyons sérieux! L'augmentation des demandes d'asile est un phénomène européen. Dès avril 2009, j'ai demandé à ce que l'on traite plus rapidement les demandes d'asile et que le nombre de cas pendants soit fortement réduit. Le bilan de ces mesures est positif. Les chiffres le démontrent: encore une fois, en 2009, le nombre de demandes d'asile traitées a été supérieur d'environ 50 % à la moyenne des quatre années précédentes. Le mérite en revient avant tout à mes collaborateurs.

L'apprentissage des sans-papiers? Elle est pour!

La politique de Lausanne et de Genève, soit la possibilité pour des sans-papiers de faire des apprentissages, est-elle la bonne?
En tant que conseillère fédérale, je ne m'exprime pas sur des décisions prises par des instances compétentes. Mais, à titre personnel, il m'est difficile de comprendre pourquoi des jeunes gens qui ont été scolarisés ici se verraient privés de formation. A cela s'ajoute l'injustice qui frappe ceux qui veulent faire un apprentissage, à qui l'on ferme la porte, alors que d'autres peuvent se lancer dans des études. Ces jeunes sont souvent nés ici. Dans le fond, leur pays, c'est la Suisse. Ils n'ont pas à payer pour les fautes de leurs parents.

Une régularisation généralisée est-elle la solution?
Non. On le voit dans d'autres pays. Les personnes régularisées sont rapidement remplacées par de nouveaux sans-papiers. La demande pour une telle main-d'oeuvre ne disparaît pas. On ne fait que reporter le problème. Il faut régler cela au cas par cas. Des dispositions permettent de traiter les cas de rigueur.

Combien y a-t-il de sans-papiers actuellement en Suisse?
En 2005, une étude qui a été établie à la demande de l'Office fédéral des migrations articulait le chiffre de 90 000. Quoi qu'il en soit, il ne s'agit pas d'un petit problème. D'autant que derrière de nombreux cas se cache un drame humain.