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Publié le 27 août 2007

"Je suis celui qui dénonce les problèmes"

Le Matin, Nathalie Ducommun

Le Matin. Quatre ans au Conseil fédéral Christoph Blocher reçoit Le Matin dans son bureau privé et fait le point.

Avant d'entrer au gouvernement, vous disiez qu'à Berne vous vous ennuyiez. Après une législature au Conseil fédéral, ça va mieux?
Oui, c'est clair. Parce que j'ai plus de travail et d'influence. Prenez la loi sur l'asile, en arrivant au Conseil fédéral, j'ai pu la remodeler et à présent la faire appliquer. Un autre exemple, les finances. Je ne veux pas dire que l'administration est une entreprise, mais on peut y adopter les principes  d'entrepreneur. Dans mon département, j'ai annulé les doublons dans l'administration et défini les priorités. Nous nous sommes concentrés sur les aspects importants sans biffer les prestations.

Mais vous êtes moins libre qu'avant.
Il y a aussi des désavantages, c'est vrai. J'ai plus souvent les mains liées qu'avant. Mais vous savez, la scène politique a beaucoup changé ces quatre dernières années. Il y a beaucoup plus de transparence. On ose plus discuter des problèmes. Jusque-là, on ne parlait pas des étrangers qui causent des problèmes, par exemple, c'était tabou. A la tête de mon Département, je vois bien les problèmes que posent beaucoup d'étrangers. Aujourd'hui, enfin, on en parle. Même dans les journaux! Avant quand on relatait un crime, on précisait l'origine si l'auteur était suisse et on ne disait rien s'il était étranger. On ne disait surtout pas qu'il venait des Balkans ou d'ailleurs.

Aujourd'hui, à force de focaliser sur les étrangers, n'y a-t-il pas le risque d'arriver à l'autre extrême: on ne dénonce les abus que s'ils sont commis par eux et on les tait s'ils sont commis par des Suisses?
Non, on n'en est pas là! Aujourd'hui, on donne l'origine dans les deux cas, et c'est juste. Et quand c'est un Suisse, le peuple se demande tout de suite: "Mais depuis combien d'année il est suisse?" On constate alors souvent que l'auteur du délit est issu de l'immigration.

Mais à quoi ça sert d'être si suspicieux de l'origine des gens?
La première étape avant de chercher des solutions, c'est toujours d'abord de dénoncer le problème. Nous n'avons pas de problème avec les Français ou les Italiens, mais il faut le dire: nous avons un grand problème d'intégration avec les immigrés de l'ex-Yougoslavie. Il faut faire quelque chose pour ces personnes-là. Leur apprendre la langue. Les intégrer dans les écoles et sur le marché du travail. Si le gouvernement cache les problèmes auxquels le peuple est confronté, il perd toute crédibilité. De plus en plus de politiciens le comprennent. C'est un vrai changement.

Le climat politique vous est donc plus favorable aujourd'hui.
Oui. Mais je ne peux pas encore faire exécuter toutes les solutions que j'aimerais. Je souhaiterais par exemple que l'on reconnaisse la responsabilité des parents des jeunes délinquants étrangers. Si nous décidons de renvoyer un jeune de treize ans, on me rétorque que ce n'est pas possible: il est mineur, il ne peut pas être renvoyé tout seul ; bien sûr. Alors les parents doivent aussi rentrer. Mais si le Conseil fédéral en décidait ainsi, les parents seraient beaucoup plus regardants et responsable sur le comportement de leurs enfants. Mais je n'ai pas encore essayé de convaincre mes collègues. Le Conseil fédéral n'est pas encore mûr.

Le 1er août vous en avez profité pour dénoncer l'ingérence du droit international. Etes-vous vraiment inquiet pour la souveraineté de la Suisse, ou était-ce une pique à Micheline Calmy-Rey pour gâcher son plaisir au Grütli?
Non, je n'ai pas du tout pensé à Madame Calmy-Rey.

Mais, on vous connaît, c'était une provocation…
Bien sûr! Du latin provocare: soulever quelque chose. Car l'ingérence du droit international va poser un grand problème à l'avenir. Le 1er août est la bonne date pour évoquer le pacte de 1291. Il y est dit: "on ne veut pas de juges étrangers". Le terme de juge n'avait pas le même sens qu'aujourd'hui, mais le principe s'applique: on ne veut pas que des personnes qui ne soient pas de notre terre nous donnent de règles. Aujourd'hui nous croulons sous les règlements internationaux. Comment accepter que nous ne puissions pas faire appliquer une de nos lois, sous prétexte que des experts internationaux ont décidé qu'elle n'était pas compatible avec les leurs?

On ne peut tout de même pas dénoncer nos traités et gérer la Suisse comme si elle n'avait aucun lien avec le reste du monde?
Non, bien sûr. Nous avons beaucoup de règles qui ont été influencées par le droit international, et je n'ai pas de problème avec cela. Par ailleurs si nous avons signé des contrats, nous ne pouvons pas après-coup refuser de les respecter. C'est pourquoi lorsque la Suisse s'engage au niveau international, elle ne doit pas le faire avec légèreté. Mais comme par hasard ce sont les initiatives, comme selle sur l'internment à vie des crimnels dangéreux, où le peuple a voté sans le soutien du gouvernement et des partis qui posent problème ensuite dans l'application. Mais quand Dick Marty critique les sanctions de l'ONU contre les suspects terroristes, là, on est d'accord. Quand le Parlement ou le gouvernement ne veut pas d'une loi, il nous dit "c'est contre le droit supérieur". Une fois de plus, je dénonce un problème que les politiciens et les juristes bien-pensants refusent de voir.

Mais d'où vous vient cette obsession?
Je suis un entrepreneur. Le travail de l'entrepreneur est d'anticiper les problèmes. Les cacher est trop facile. C'est comme dans le mariage, si vous n'abordez jamais les problèmes, le couple ne tient pas. Quand on me dit que j'ai une vie conjugale harmonieuse, je hurle: "Moi? Vous voulez rire, on est toujours entrain de se contredire et de débattre!" Ce sont d'ailleurs souvent les hommes qui veulent nier les problèmes. Les femmes ont plus tendance à les soulever.

Cela est-il aussi vrai en politique? Doris Leuthard et Micheline Calmy-Rey nient-elles moins les problèmes?
Oui, tout à fait. Je me souviens qu'à l'époque Joseph Deiss, qui était professeur et qui n'aimait pas les débats au sein du Conseil fédéral, s'était amusé à compter les heures de débats au Conseil fédéral. Constatant qu'il y en avait plus au compteur dès 2003, il a dit: "C'est à cause de Blocher!" Pascal Couchepin m'a glissé: "Christoph, baisse la tête!" Je me faisais punir par le Professeur Deiss! (rires) Mais moi, j'ai répondu qu'au contraire nous n'avions pas assez discuté. Aujourd'hui tout le Conseil fédéral est d'accord. L'année passée, Moritz Leuenberger lui-même a dit que le climat était très bon. Nous avons des discussions ouvertes.

A Berne, on spécule de plus en plus sur votre réélection. Etes-vous inquiet?
On verra bien. Je ne fais pas de calculs. Moi, je veux faire quelque chose pour la Suisse. Si je ne suis pas réélu, je continuerai quand même la politique. Je retournerai dans l'opposition. Et je serai d'autant plus dangereux, parce qu'aujourd'hui je sais comment ça se passe à l'intérieur du gouvernement.