"Je suis le seul qu'on veut chasser"
24 heures, Valentine Zubler, Pierre Ruetschi et Thierry Meyer
Christoph Blocher dans la tempête. Pour la première fois depuis que l'affaire Roschacher a éclaté, le conseiller fédéral en charge du Département fédéral de justice et police (DFJP) accorde une grande interview à un média romand.
Vous rejetez en bloc les critiques de la Commission de gestion. Pourtant, vous avez admis avoir commis des erreurs avec l’ancien procureur de la Confédération Valentin Roschacher. Lesquelles?
J’ai dû travailler trois ou quatre ans dans un climat difficile, ce qui a pu donner lieu à l’une ou l’autre erreur. Mais à aucun moment, je n’ai commis de faute grave. Suite à la démission de Valentin Roschacher, j’ai dû m’employer à trouver une solution. N’agissant jamais seul dans de telles situations, j’ai consulté l’Office fédéral de la justice, celui du personnel, ainsi que le service juridique de mon Département, lesquels ont tous validés ma démarche. Le 5 juillet, j’en ai informé le Conseil fédéral. Ce dernier a ensuite confirmé à plusieurs reprises à la Délégation des finances que j’avais ainsi agi dans le cadre de mes compétences.
Vous vous êtes plaint de la difficulté de travailler avec Valentin Roschacher. Quel était le problème?
Premièrement, les rapports que j’entretenais avec Valentin Roschacher étaient plutôt tendus. Ce n’était d’ailleurs un secret pour personne. Deuxièmement, il a régulièrement profité de son indépendance: depuis 2002, la surveillance du Ministère public de la Confédération (MPC) est répartie entre trois autorités de contrôle: le Département fédéral de justice et police (DFJP), le Tribunal pénal fédéral de Bellinzone et la Délégation de la Commission de gestion, ce qui a donné lieu à de continuels conflits de compétence. En fin de compte, plus personne n’était responsable.
Un exemple?
Lors d’un de nos entretiens, Valentin Roschacher m’a demandé de l’argent afin de poursuivre six affaires en cours. Lorsque j’ai voulu savoir de quels types de cas il s’agissait - crime organisé, attaques contre la sécurité de l’Etat, etc. - le procureur a refusé de me répondre. Je lui ai alors dit de s’adresser au Tribunal pénal fédéral à Bellinzone, mais il m’a répondu que cela ne relevait pas de sa compétence. Que faire? Ma crainte a toujours été d’avoir un procureur général qui ne soit plus contrôlé, eu égard au grand pouvoir dont il dispose, comme celui d’ordonner des écoutes téléphoniques. Dans beaucoup d’autres pays, le ministère public est supervisé de manière beaucoup plus stricte.
Où se situe la frontière entre la surveillance administrative et le contrôle judiciaire?
En ma qualité d’autorité de surveillance administrative, je suis uniquement responsable des aspects financier, organisationnel et personnel du Ministère public.
Avez-vous réellement interdit à Valentin Roschacher de donner des conférences de presse?
Les conférences de presses relèvent de la compétence du procureur de la Confédération. En revanche, il y a parfois des situations où il ne peut décider seul, par exemple dans l’affaire Achraf. L’Espagne réclamait son extradition et il y avait une agitation médiatique. La police criminelle, l’Office fédéral de la justice et le service de renseignement s’occupaient déjà de ce cas lorsque Valentin Roschacher s’est rendu en Espagne. Compte tenu des intérêts supérieurs de l’Etat - extradition vers l’Espagne ou instruction pénale sur sol suisse? - je lui ai demandé de ne pas donner de conférence de presse à son retour. Il l’a quand même fait, par l’intermédiaire de son chef de l’information. Je lui ai dit que ça n’allait pas. Concrètement, il ne s’agit pas ici d’un problème de séparation des pouvoirs, mais d’un problème de coordination. Je ne vois rien de répréhensible dans ma démarche. Lorsque j’ai fait part de ces arguments à la Commission de gestion qui a rédigé le rapport, aucune ligne de ma prise de position n’a été retenue.
Le départ de Valentin Roschacher est-il le fruit d’un plan secret auquel vous auriez participé?
Le 1er septembre, un quotidien suisse alémanique a fait état de documents censés impliquer ma participation à un complot visant à se débarrasser de Valentin Roschacher (ndlr : les fameux documents trouvés à Stuttgart par la police allemande sur l’ex-banquier Oskar Holenweger). Si tel était vraiment le cas, ce serait très grave de la part d’un ministre de la Justice puisqu’il s’agit d’un acte punissable pénalement. Il va sans dire que si j’étais juge, je me mettrais moi-même en prison si j’avais commis un tel délit. Le lendemain, lors de la séance hebdomadaire du Conseil fédéral, mes collègues ont discuté de cette nouvelle affaire. J’ai rigolé, en leur demandant s’ils croyaient vraiment à cette histoire. Par la suite et au vu de la grande agitation médiatique, ils ont décidé de nommer un jurisconsulte chargé de faire la lumière sur l’autre affaire, à savoir le rapport de la commission de gestion. Bien que je leur aie demandé d’attendre la publication de ce rapport, j’ai finalement voté moi aussi en faveur de l’engagement d’un expert.
Vous avez donné ce jour là votre version des faits lors d’une seconde conférence de presse.
Lors de la conférence de presse du Conseil fédéral (ndlr : à laquelle assistait Pascal Couchepin), l’engagement d’un expert a été présenté de telle façon que l’on pouvait soupçonner ma culpabilité. J’ai donc décidé de faire moi aussi un point de presse à 17h, pour répondre aux très nombreux journalistes. A 20h le même jour, Lucrezia Meier-Schatz (la porte-parole de la Commission) a à son tour parlé de ces documents devant les médias, en mélangeant les deux affaires, à savoir le rapport de la Commission et le prétendu complot. Ce n’est que plus tard ce soir-là, à 22h, que Christoph Mörgeli (conseiller national zurichois UDC) m’a avertit qu’il disposait de ces documents et que ceux-ci n’avaient aucune valeur. Le climat était agité: le même après-midi, le président du PDC Christophe Darbellay a même évoqué une "affaire d’Etat", avant de se réviser quatre heures plus tard. Il est très clair que si nous n’avions pas pu montrer ces documents, je ne serai plus dans ce bureau aujourd’hui pour répondre à vos questions. Tout allait très vite et l’atmosphère était incroyable à ce moment-là.
Christoph Mörgeli et vous êtes très proches. Il est difficile à croire qu’il ne vous ait pas prévenu plus tôt qu’il détenait ces documents.
Non, lorsqu’il a lu la première fois cette histoire dans les journaux, il a rigolé. Il ne se doutait absolument pas que la Commission en ferait tout un thème.
Vous sous-entendez que Pascal Couchepin a fait exprès de laisser planer le doute sur votre culpabilité lors de la conférence de presse du Conseil fédéral?
Pascal Couchepin devait parler du 2e pilier. Il aurait dû décider de ne pas s’exprimer sur cette affaire.
Votre parti et vous-même dites que vous êtes personnellement victime d’un complot. Or, vous le disiez déjà avant toute cette histoire.
C’est vrai. Le 18 août, lors d’une assemblée de l’UDC à Bâle, mon parti m’avait demandé ce que je pensais d’une campagne électorale me pointant comme victime d’un complot. J’ai rigolé, car cela fait trois ans que je suis victime d’attaques continuelles.. Mais mes collègues de parti m’ont alors dit : "D'autres attaques vont encore venir." En l’occurrence, ils pensaient uniquement au rapport de la Commission de gestion. Or, ce dernier est non seulement tendancieux, mais également motivé par un pur intérêt politique.
Pourquoi l’UDC n’érige-t-elle pas Samuel Schmid en victime de complot?
Parce qu’il n’y a aucun complot dirigé contre lui! Mes collègues du Conseil fédéral m’ont demandé pourquoi mon parti faisait des affiches avec moi. Je leur ai répondu: "Parce que je suis le seul qu’on veut chasser du gouvernement."
Etes-vous blessé par cette affaire?
Je suis étonné. Jamais je ne me comporterai comme cela avec mes adversaires politiques. Ce sont des méthodes dignes de l’ex-République démocratique d’Allemagne (RDA). Les gens qu’on ne voulait pas, on les accusait de fomenter un complot. Cette manière de faire était inconnue jusqu’ici en Suisse.
Qui est impliqué dans ce complot, alors ? Lucrezia Meier-Schatz, et mêmes vos collègues Pascal Couchepin et Micheline Calmy-Rey, comme le sous-entend votre parti?
Je ne sais pas exactement. Mais ce qui c’est déroulé le 5 septembre n’est pas dû au hasard.
Si l’expert Georg Müller devait conclure à la violation de séparation des pouvoirs, vous retireriez-vous du Conseil fédéral?
Tout d’abord, j’aimerais préciser que la Commission de gestion ne m’a pas reproché d’avoir commis des infractions pénales. Pour le reste, je ne veux et ne peux pas m’exprimer plus en détail, M. Müller devant pouvoir travailler dans le calme, sans la moindre pression.