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Publié le 16 avril 2014

"La Suisse possède une grande force d’intégration car elle-même est multiculturelle"

Caritas.mag; Corinne Jaquiéry

Caritas.mag: "La conseillère fédérale Simonetta Sommaruga connaît bien l’engagement de Caritas en faveur des migrants. Elle a accepté de répondre à une interview concernant la migration aujourd’hui en Suisse."

Est-il vraiment nécessaire d’avoir une migration en Suisse?
La migration est un enrichissement mutuel. Ces derniers mois, la migration a été essentiellement vue sous l’angle économique, mais pour moi, la migration est beaucoup plus que ça. C’est un échange qui instaure un lien entre différentes personnes. Pour une société, ce mélange est fondamental. Il y a toutes sortes de migrants en Suisse, notamment ceux qui viennent y travailler. Nous en avons toujours bénéficié. Par ailleurs, les Suisses sont aussi des migrants. Plus de 400’000 d’entre eux vivent et travaillent dans les pays européens. Ces échanges entre nations sont essentiels. J’aimerais que la Suisse reste un pays ouvert.

Les Suisses sont-ils conscients que leur pays s’est constitué avec la migration et qu’eux-mêmes sont souvent issus de migrants?
Peut-être pas assez. Nous avons presque tous une ou un aïeul qui n’est pas né en Suisse. Et il ne faut pas oublier que la Suisse a été un pays d’émigration. Il y a 150 ans seulement, notre pays était très pauvre, et les gens n’avaient pas de quoi se nourrir. Beaucoup ont émigré pour chercher de nouvelles perspectives. La direction de la migration peut très vite s’inverser. Je pense à l’Irlande qui a été longtemps un pays d’émigration. Puis, dans les années 90, elle est devenue un pays d’immigration. Et aujourd’hui, après la crise financière, les Irlandais s’en vont à nouveau à l’étranger pour trouver du travail.

Vous-même, quelles origines avez-vous?
Ma famille est Tessinoise, mais nos ancêtres sont venus d’Italie. D’autre part, j’ai une grand-mère française qui s’était réfugiée en Suisse pendant la Première Guerre mondiale. J’ai donc un passé familial issu des migrations, comme beaucoup de Suisses. C’est fantastique. Cela m’a permis d’apprendre le français très tôt, ainsi que l’italien. Les migrants qui sont venus en Suisse ont toujours pu y trouver la sécurité ainsi que la possibilité de prospérer. Cela influence notre vie encore aujourd’hui.

Vous êtes donc une conseillère fédérale qui symbolise une Suisse métissée?
La Suisse a toujours eu une énorme force d’intégration parce qu’elle-même est multiculturelle. Notre pays est constitué de minorités. Un pays multilingue qui sait communiquer. Notre force est de construire ensemble, malgré nos différences.

Cette force d’intégration a longtemps été un exemple pour l’Europe, mais il semble que cela ne soit plus le cas?
Ce n’est pas tout à fait vrai. Régulièrement, des experts européens viennent observer ce que nous faisons pour éviter les ghettos de banlieues. Ces dernières années, la population suisse a fortement augmenté en peu de temps, sous l’effet de l’immigration. Une évolution aussi rapide est une source de tensions et de peurs. Ce genre de réactions n’est pas spécifique aux Suisses, il en va ainsi partout dans le monde. Bien sûr que le débat actuel sur l’immigration doit nous amener à nous poser des questions. On a beaucoup parlé de la valeur économique de la migration, mais pas assez de sa richesse humaine. Nous devons insister sur le fait qu’une croissance économique purement quantitative est insuffisante et que la migration n’a pas qu’un but économique.

Comment lutter contre les craintes d’une identité nationale qui serait péjorée?
Il faut analyser quelles sont les origines de ces craintes. Selon moi, elles ne sont pas seulement liées à la migration, mais aussi à la globalisation et à la rapidité de la communication. La globalisation a beaucoup d’avantages, mais les notions d’identité peuvent être remises en question. Je comprends la personne qui se demande: qu’est-ce que tout cela m’apporte à moi, à ma qualité de vie? En parlant avec des citoyens, j’ai par exemple senti leur attachement aux paysages typiquement suisses, comme les montagnes et les pâturages. Ce sont des éléments constitutifs de notre identité, et nous devons en prendre soin.

L’aménagement du territoire vous semble donc important?
C’est un sujet qui préoccupe la population. Et il faut admettre que nous avons fait des erreurs dans le passé en ne prenant pas les mesures nécessaires. Les gens s’inquiètent de la difficulté à trouver des appartements abordables pour les familles. Ils se demandent s’il faut mettre des limites à la mobilité. Toutes ces questions sont pertinentes et méritent d’être posées. Ce qu’il ne faut pas faire, c’est rendre l’immigration ou les étrangers responsables de tous les maux.

Comment faudrait-il procéder?
Nous pouvons décider nous-mêmes comment nous voulons gérer la croissance. Le peuple a mis un frein à la construction de résidences secondaires. Ce n’était pas une question migratoire en premier lieu, mais il s’agissait de savoir comment continuer à construire. Un autre exemple: le canton de Zoug a eu une croissance économique très forte, mais le gouvernement a constaté que sa population ne pouvait plus se loger dans le canton. Le canton s’est doté d’un plan d’aménagement du territoire qui dit notamment que le paysage et la qualité de vie comptent, et que la population cantonale doit pouvoir en profiter. Je pense que c’est la direction que la Suisse devrait prendre.

Que pensez-vous des nouvelles migrations qui impliquent un retour de certains migrants du Sud de l’Europe vers la Suisse?
La plupart des gens aiment plus que tout rester chez eux, mais s’ils n’ont plus de perspectives pour vivre et élever une famille, alors ils tentent leur chance ailleurs. Il ne faut jamais oublier que l’Union européenne est aussi une force d’intégration et qu’elle a permis un développement incroyable. C’est un beau projet de paix. Actuellement, il y a une crise économique et tout semble remis en question. En Espagne par exemple, on constate qu’il y a eu une croissance forte, mais pas durable. Il faut viser une durabilité de la croissance. Pas seulement écologiquement, mais aussi socialement et économiquement durable. C’est un grand défi.

Trouvez-vous que la Suisse fait assez pour l’intégration?
La Suisse a de bonnes capacités d’intégration, mais on peut toujours les améliorer. A ce propos, j’apprécie énormément l’engagement de Caritas, que je connais bien. C’est un travail très important qui se fait dans l’intérêt de toute une société. Si les migrants comprennent comment le pays fonctionne, quelles sont ses règles, ses valeurs et pourquoi les Suisses se comportent de telle ou telle manière, l’intégration est plus aisée. Et pour comprendre, tout commence avec la langue. Dans ce domaine, on peut encore faire mieux. L’intégration passe à travers les femmes, mais on les oublie facilement puisqu’elles restent souvent à la maison. Il faut les faire sortir. Il est indéniable que de nombreux changements passent par les femmes, qui les transmettent aux enfants. La Confédération et les cantons se sont fixé des objectifs pour favoriser l’intégration. L’intégration précoce, avant l’entrée à l’école, en fait partie.

Comment abordez-vous d’autres mouvements migratoires suscités notamment par les révolutions arabes?
Les raisons pour lesquelles les gens partent de chez eux tournent autour de deux axes, le travail et la survie. En Syrie par exemple, les gens s’enfuient pour survivre. Actuellement, il y a 70% de femmes et d’enfants qui vivent des situations épouvantables dans des camps autour de la Syrie. Beaucoup d’enfants sont traumatisés. Il faut d’abord les aider sur place et soutenir les pays voisins comme la Jordanie, le Liban ou la Turquie. La Suisse doit se montrer solidaire. Elle l’a fait économiquement, avec 85 millions de francs d’aide humanitaire. Le Conseil fédéral a également décidé de reprendre une tradition d’accueil de réfugiés dont le statut est donné par le HCR (Haut Commissariat aux Réfugiés). La Suisse acceptera ainsi 500 personnes en trois ans, dont une partie en provenance de Syrie. C’est peu, j’en suis consciente, mais c’est un premier pas. Caritas, qui a une longue expérience avec les réfugiés, pourrait d’ailleurs jouer un rôle dans leur accueil car nous mettons en place des programmes spécifiques pour que ces personnes puissent être intégrées le plus vite et le mieux possible.

Etes-vous parfois vous-même émue par ces destins tourmentés?
Cela m’émeut énormément. Et c’est important pour mon travail. Dans un camp de réfugiés, en Tunisie, j’ai rencontré un Egyptien très âgé qui, après des années de vie en Lybie, ne pouvait plus y rester, ni rentrer en Egypte et dont aucun autre pays ne voulait. Il faut s’imaginer ce que signifie un pareil désespoir. Ma boussole intérieure, c’est la dignité humaine. C’est elle qui sous-tend tout mon travail.