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Publié le 25 mars 2009

"L'alerte enlèvement cette année encore!"

L'Illustré, Christian Rappaz

L'Illustré: "Après les drames qui ont secoué la Suisse, Eveline Widmer-Schlumpf veut mettre en place, dans les mois à venir, une alerte englobant enlèvements et disparitions. Engagée sur tous les fronts, la ministre de la Justice juge le nouveau Code pénal trop laxiste, se dit sidérée par les bonus versés à l'UBS et qualifie l'initiative antiminarets d'inutile."

Madame la Conseillère fédérale, désolé de vous le dire aussi abruptement mais les gens sont fâchés contre vous. Ils ne comprennent pas pourquoi vous bloquez le dossier de l’alerte enlèvement au nom de la primauté des cantons.
Je comprends cette réaction. Les gens souhaitent que la Confédération s’empare du dossier et le mène à terme au plus vite. Je partage cette volonté, raison pour laquelle je peux vous assurer que ce n’est pas moi qui bloque le dossier. La décision relève effectivement de la compétence des cantons mais nous ferons le point le 2 avril à l’occasion de la conférence des directeurs cantonaux de justice et police et si pour une raison ou une autre, le projet n’avance pas au rythme désiré, je proposerais alors que mon département prenne le relais.

Vous avez commandé un rapport pour 2010 alors que les polices cantonales réclament ce dispositif immédiatement. Celles-ci affirment qu’il suffit de perfectionner le système ICaro, pour les alertes en cas de catastrophe, qui relie les différentes polices et les chaînes du service public, comme la RSR et la TSR.
Il y a confusion. J’ai dit que certains cantons estimaient qu’il n’était pas possible de mettre en place ce dispositif avant 2010. Je ne partage pas cette vision. Je pense que même en cas de transfert de compétence à la Confédération, il reste envisageable de réaliser ce projet cette année encore. Quant au système ICaro il n’est pas compatible avec ce que nous voulons faire. Pas plus que le système français souvent cité en exemple.

Que voulez-vous dire?
L’alerte utilisée uniquement pour les enlèvements d’enfants et d’adolescents ne suffit pas. Nous voulons aller plus loin, inclure toutes les catégories de personnes ainsi que les disparitions. Tant qu'à faire, le système doit être le plus efficace possible.

L’opinion publique est aussi irritée par des dysfonctionnements administratifs qui semblent s’être produits lors du meurtre de Lucie, la jeune fribourgeoise assassinée dans le canton d’Argovie. Notamment après que sa disparition a été signalée. Sans parler de la légèreté avec laquelle l’assassin présumé a été relâché dans la nature suite à sa première période de réclusion…
Une enquête est en cours et j’attends le rapport final pour avoir une vision claire de ce qui s’est passé. Cela dit, nous savons déjà que cette tragédie soulève des questions pertinentes en matière de procédure et d’accompagnement des délinquants remis en liberté. Toutes les lois existent mais elles ne sont pas appliquées de la même manière dans chaque canton.

Ce drame a fait resurgir le débat sur l’évaluation de la dangerosité des délinquants, le suivi lors d’une libération conditionnelle et les mécanismes de réintégration. Autant de questions à revoir de toute urgence au Parlement, non?
Je ne crois pas. Je le répète, la législation est claire sur ces questions. Elle contient même les cas d’exceptions permettant d’accélérer la procédure de réintégration. C’est plutôt dans le domaine des mécanismes et des moyens à disposition pour appliquer la loi que le bât blesse.

C’est une question d’argent?
C’est aussi une question d’argent, en effet. Tant la voie de l’enfermement que celle du suivi et de l’accompagnement thérapeutique exige des moyens considérables. C’est le prix à payer pour notre sécurité. Le paradoxe, c’est que ce sont souvent les mêmes qui réclament cette sécurité qui refusent d’accorder les moyens de l’assurer.

Pendant ce temps, le nombre de délits explose. En dix ans, les cas de viols et de lésions corporelles ont doublé en Suisse…
Globalement, le nombre des délits est stable ou même en légère diminution. Mais celui des délits graves augmentent en effet de façon inquiétante. Ce constat démontre que notre philosophie basée sur la prévention et la réinsertion n’est plus adaptée aux problèmes de notre société. A mon sens, il faut revenir à un cadre plus répressif. Durcir les peines est aussi une manière de faire de la prévention.

Avec son principe des jours-amendes, le nouveau code pénal, qui a supprimé les courtes peines de prison pourtant très dissuasives, ne va pas dans ce sens…
Les avis divergent selon les cantons. Ce code a été introduit il y a deux ans. S’il est trop tôt pour tirer des conclusions définitives, je pense personnellement que ce système de condamnation pécuniaire n’est pas satisfaisant. A cet égard, j’ai établi une liste de questions que je m’apprête à mettre en consultation auprès des cantons. Si ces derniers confirment mes doutes et si l’évaluation en cours démontre qu’il y a lieu d’apporter des correctifs, je préparerais un projet à soumettre au Parlement.

Parlons de l’UBS. Au sein de la population, beaucoup estiment que ses anciens dirigeants ont volé de grosses sommes d’argent à travers des salaires et des bonus monstrueux…
Je ne dirais pas voler. Mais je dis ouvertement être sidérée par les bonus qui ont été distribués dans la situation que l’on sait. C’est incompréhensible.

Ne devraient-ils pas rendre cet argent ? Sur les 6 milliards injectés par la Confédération, plus des deux tiers se sont évaporés en bonus et en amendes de la justice américaine…
Avec la loi actuelle, les actionnaires et encore moins le Parlement ou le Conseil Fédéral, ne disposent pas d’une base légale pour introduire une telle action. Je travaille sur un nouveau projet renforçant le droit des actionnaires. S’il est accepté, il permettra à ces derniers de fixer les salaires et les bonus et d’agir en cas de soupçon d’abus de biens sociaux.

Aux Etats-Unis, le président Obama a imposé que les salaires des dirigeants des banques soutenues par l’Etat ne dépassent pas 500 000 dollars. La Suisse va-t-elle emboîter ce pas?
Non, je pense que cette solution est arbitraire et comporte le risque de détourner des dirigeants compétents de nos entreprises. Donner aux actionnaires le pouvoir de fixer les salaires me paraît une voie plus raisonnable.

Vous avez rencontré votre homologue américain il y a dix jours à Washington pour évoquer les problèmes de l’UBS, les questions fiscales et celles concernant les détenus de Guantanamo. Un voyage pas très agréable sans doute?
Je ne suis pas au Conseil Fédéral pour faire des voyages agréables (Rire.) Les discussions ont été assez musclées mais j’ai pu expliquer notre position aux autorités américaines et leur faire comprendre que leur tapage n’aidait pas à résoudre les problèmes. Cela a eu le mérite de rendre le climat moins émotionnel et depuis, les choses se règlent une après l’autre. Il est vrai que le ton des échanges internationaux s’est durci ces derniers mois. Je n’aime pas du tout ça. Ce n’est pas dans une atmosphère de corrida qu’on règle les grands problèmes de notre temps.

Christophe Mörgeli vous accuse de faire fuir des milliards de Suisse à cause, dit-il, de sottises verbales que vous avez prononcées lors de ce voyage?
Il a le droit de dire ce qu’il veut et moi de penser ce que je veux. Je lui ai demandé de me donner des noms de personnes ayant retiré leur argent et je n’ai pas eu de réponse. J’en déduis que son attaque est purement gratuite.

Micheline Calmy-Rey, clame à l’envi que la Suisse est prête à donner asile à des détenus de Guantanamo. En accord avec vous ou s’est-elle avancée un peu vite?
Je ne sais pas clairement ce qu’elle a dit, je l’ai seulement lu dans les journaux et les versions varient. Le dossier relève de la justice et police et un groupe de travail a été constitué, conduit par notre département, auquel le DFEA est associé, afin d’effectuer une évaluation objective. La volonté des cantons est également à prendre en compte dans cette affaire.

Tout autre chose : où en êtes-vous avec la délicate et très sensible de l’aide au suicide?
Je prépare un rapport pour le Conseil Fédéral qui sera mis sur la table en mai ou en juin. Il s’agit de donner un cadre juridique à cette grave question et de proposer les mesures qui en découlent. En tenant compte du calendrier parlementaire et d’un éventuel référendum, un délai de deux ans me paraît raisonnable.

Un mot encore sur l’initiative anti-minarets…
Ce n’est pas avec l’interdiction de construire des minarets que l’on règle une question aussi sensible. Cette initiative mêle les problèmes d’une petite minorité d’islamistes qui entend imposer la charia avec la très grande majorité de musulmans modérés établie dans notre pays, qui demandent simplement de vivre sa foi en harmonie avec les membres d’autres confessions.

Une dernière question à éclaircir : en Suisse romande, on vous soupçonne de ne pas aimer la langue française et de ne pas faire beaucoup d’efforts pour la parler…
C’est faux ! J’adore le français. La preuve, depuis que je suis à Berne, je prends toutes les semaines une heure et demie de cours privé avec une professeur pour l’améliorer (Ndlr: cette interview a été réalisée en français).