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Publié le 5 janvier 2009

"Les adversaires exacerbent la peur"

Migros Magazine, Reto E. Wild und Hans Schneeberger

Migros Magazine: "Votation du 8 février: Eveline Widmer-Schlumpf, ministre de la Justice, prend position sur la libre circulation des personnes au sein de l’Union européenne."

Madame la Conseillère fédérale, quelles résolutions avez-vous prises pour 2009?
Je ne prends pas de grandes résolutions que je ne puisse tenir. Il m’importe de bien faire mon travail et de ressentir ce qui tracasse la population.

Que souhaitez-vous à la population suisse pour l’an prochain?
Qu’elle continue de faire face aux problèmes avec pragmatisme et qu’elle ne se laisse pas trop gagner par la peur. Je souhaite que les Suissesses et les Suisses gardent confiance et considèrent la conjoncture actuelle difficile comme une phase passagère, à laquelle nous trouverons une solution ensemble. En 1990 et 2000/2001, nous avons aussi connu des périodes difficiles, nécessitant de grosses économies de la part des cantons et de la Confédération. Nos concitoyens ont une bonne faculté à gérer les faits. Ils ne sont pas trop euphoriques et ne se laissent pas déstabiliser trop rapidement non plus.

Le 8 février, le peuple se prononcera sur la reconduction de l’accord de libre circulation des personnes entre la Suisse et l’Union européenne ainsi que sur son extension à laRoumanie et à la Bulgarie. Pourquoi la discussion prend-elle un tour aussi émotionnel?
En raison de certaines craintes de l’inconnu. Les opposants à cet objet profitent du fait que nous ne pouvons pas chiffrer avec certitude les conséquences de l’extension. En avançant des arguments commela perte d’emplois ou l’augmentation de la criminalité, ils exacerbent sciemment la peur.

Qu’est-ce qui nous attend donc vraiment si nous acceptons cet objet? Nous pouvons nous référer aux expériences faites au cours de ces dernières années. Les cataclysmes prophétisés par les adversaires ne se sont pas produits: il n’y a pas eu d’immigration massive incontrôlée. Au contraire, le chômage a reculé et la prospérité a augmenté de quatre à cinq milliards de francs. Hormis quelques exceptions, il n’y a pas eu de sous-enchère salariale. Nous avons pu maintenir un niveau salarial et social stable.

Mais nous le devons aussi à une conjoncture favorable.
Certes. Mais les mesures d’accompagnement ont contrecarré le démantèlement social et salarial. Les Suisses n’ont pas non plus perdu leur place de travail au profit de personnes ayant bénéficié de la libre circulation. Au contraire, 250 000 nouveaux emplois ont été créés. Il est évident qu’une partie d’entre eux sont occupés par des étrangers, mais sans l’immigration, en particulier de personnes qualifiées, il n’y aurait pas eu d’augmentation des emplois. Et certaines branches professionnelles ne peuvent implement pas se passer detravailleurs immigrés. En font notamment partie celles de l’ensemble du domaine social et de la santé, les soins aux persones âgées, le tourisme, l’industrie des machines et l’agriculture.

Pourquoi n’est-il pas possible de se prononcer séparément sur la reconduction de l’accord sur la libre circulation des personnes conclu avec l’Union européenne et sur son extension à la Roumanie et la Bulgarie?
Le Conseil fédéral avait proposé de séparer les deux objets.Mais le Parlement a argumenté, avec raison, que nous ne pourrions pas poursuivre à moyen terme la pratique de la libre circulation avec l’UE si nous en excluions les nouveaux Etats membres égaux en droit que sont la Roumanie et la Bulgarie.

Auriez-vous préféré que les deux objets soient dissociés?
S’ils l’avaient été, nous aurions pu discuter ouvertement du cas de la Roumanie et de la Bulgarie. Les adversaires n’auraient pas pu tout mettre dans le même sac. La discussion sur la criminalité bulgare et roumaine ou sur l’abus en matière de prestations sociales n’a rien à voir avec la question.

Vraiment?
Depuis 2004, les Roumains et les Bulgares peuvent entrer en Suisse sans visa et y séjourner pendant trois mois. Pour autant, nous n’avons pas constaté de recrudescence de ces citoyens. De fait, quelque 4000 Roumains et 2200 Bulgares habitent dans notre pays. Sur une population de plus de 7,5millions, ce n’est pas beaucoup. Et n’oublions pas qu’au cours de ces cinq dernières années, les deux pays ont considérablement rattrapé leur retard économique. La Roumanie et la Bulgarie manquent non seulement de travailleurs au bénéfice d’une formation tertiaire, mais aussi de main-d’oeuvre dans la construction.

Les adversaires avancent l’argument des Roms qui, en cas de victoire du oui, immigreaient massivement.
Ils oublient qu’une partie des Roms sont sédentarisés et qu’il y en a aussi en Hongrie et en Pologne. Or la libre circulation est en vigueur depuis 2006 avec ces pays et nous n’avons pas enregistré d’augmentation de l’immigration de leurs ressortissants.

Dans le même temps, des voix s’élèvent pour dénoncer un nombre trop important d’immigrés allemands.
Elles se font surtout entendre dans la région zurichoise et dans d’autres villes où se trouvent des universités et des hôpitaux. Je peux comprendre que la présence d’un grand nombre de professeurs allemands suscite des questions.Mais tous les candidats aux postes passent par le mêmeprocessus de sélection et, en fin de compte, ceux qui sont retenus sont embauchés par des employeurs privés, par des institutions ou par les pouvoirs publics. A l’inverse, les Suisses peuvent obtenir un emploi à l’étranger aux mêmes conditions que les nationaux. Et il faudrait aussi songer aux dangers qui nous guetteraient si le peuple refusait l’objet qui lui est soumis en votation.

Quelles en seraient les conséquences?
Outre le dommage politique, six autres accords tomberaient avec celui de la libre circulation des personnes. Cela signifie qu’il deviendrait très difficile pour les entreprises suisses d’embaucher les travailleurs étrangers dont elles ont besoin. Grâce aux accords bilatéraux, les exportations vers l’espace de l’UEont considérablement augmenté au cours de ces dernières années. Un non entraînerait de nouveau des entraves au commerce pour les fabricants de produits industriels axés sur l’exportation. S’agissant du transport terrestre, les camions rencontreraient aussi des difficultés accrues. Quant à la recherche suisse, elle perdrait son droit de participation paritaire aux programmes de recherche scientifique de l’UE.

En cas de refus populaire, comment la Suisse devra-t-elle procéder?
Elle devra dénoncer l’accord sur la libre circulation des personnes et les six autres accords des bilatérales I. Elle devra tenter ensuite de renégocier certains d’entre eux. Le problème, c’est qu’en 1999 nous avons négocié avec 15 pays, mais qu’entre-temps 12 autres Etats ont adhéré à l’UE. Si nous devions à nouveau nous asseoir autour d’une table avec eux, nous n’obtiendrions plus d’aussi bonnes conditions qu’aujourd’hui.

Cela voudrait-il dire qu’il ne nous resterait pas d’autre solution que l’adhésion à l’UE?
Nous tenterons bien de faire cavalier seul quelques années, au bout desquelles force nous sera de constater que nous sommes économiquement hors-jeu. De plus, si le non l’emporte, le risque est grand que les entreprises suisses déplacent leur siège à l’étranger en raison des désavantages dont elles souffriront au niveau de la compétitivité.

Nous pourrions conclure un accord économique et commercial avec l’Allemagne, qui porterait sur plus de 20% de nos importations et exportations.
Dans ce cas, la question se posera de savoir si l’Allemagne, en sa qualité de membre de l’UE, est vraiment habilitée à conclure un tel accord.

Quelles seraient les conséquences d’un non sur l’accord de Schengen en vigueur depuis le 12 décembre 2008? Du point de vue juridique, il n’existe pas de lien entre les deuxaccords.
C’est juste.Mais sur le plan politique, si. Car l’accord de Schengen/Dublin était conçucommele pendant de la libre circulation des personnes. L’amélioration de la mobilité des travailleurs doit s’accompagner d’une facilitation de la circulation transfrontalière, mais aussi et surtoutd’un renforcement de la coopération dans les domaines de la sécurité et de l’asile. Des pays commel’Italie, l’Allemagne ou la France n’auraient aucun intérêt à ce que la Suisse ne soit associée qu’à Schengen/Dublin, car aujourd’hui nous pouvons renvoyer une grande partie des requérants d’asile à un Etat qui a adhéré à l’accord de Dublin.

Pour aborder un autre sujet: 2008 n’a pas été une année facile pour vous. Tout d’abord, il y a eu les querelles après la non-réélection de Christoph Blocher. Ensuite, vous avez dû intervenir au pied levé dans la crise financière.
En tant que directrice des Finances du canton des Grisons pendant neuf ans, j’ai pu accumuler des expériences dans ce domaine. Et les finances nemesont pas étrangères non plus en ma qualité d’ancienne présidente des directeurs cantonaux des Finances et d’ancien membre du Conseil de banque de la Banque nationale. Ce qui était difficile, c’était le double mandat pendant un certain temps.

Avez-vous sous-estimé le temps que vous devez consacrer à votre tâche?
Non, car si j’ai un don, c’est celui de l’organisation. Cela vient aussi du fait que j’ai élevé trois enfants tout en exerçant une activité professionnelle. Question d’organisation, ce n’est pas si facile.

Avec l’élection d’Ueli Maurer, un représentant de l’UDC siège de nouveau au Conseil fédéral. La collaboration sera-t-elle possible?
Elle doit l’être, sinon nous serions tous deux à la mauvaise place. Quand on est candidat à un Exécutif, on doit être à même de collaborer concrètement. Je crois qu’Ueli Maurer et moi en sommes capables. Après tout, nous nous connaissons depuis quelques années déjà.

Pour les partisans de la libre circulation des personnes, est-ce un avantage qu’Ueli Maurer soit au Conseil fédéral?
Il a exprimé plusieurs fois son opposition à la libre circulation des personnes. De ce point de vue, cela ne changera pas grand-chose. L’UDC ne se laissera pas déconcerter par le fait qu’Ueli Maurer soit conseiller fédéral. Mais de nombreux et puissants représentants de l’UDC s’engagent aussi pour la libre circulation des personnes.

Dans trois ans, le Conseil fédéral dans son ensemble sera soumis à réélection. Avez-vous déjà songé à l’après 2011?
On me le demande sans cesse. Mais je n’y pense vraiment pas. Il peut se passer beaucoup de choses d’ici là. Et il y a beaucoup d’autres occupations auxquelles j’aime m’adonner. Je ne me focalise pas sur l’activité politique. J’ai une bonne formation et je possède une certaine expérience professionnelle.

En acceptant votre élection, vous avez accéléré récemment la création d’une autre forcebourgeoise. Le Parti bourgeois démocratique (PBD) a-t-il des chances de survie sans groupe parlementaire?
Tout à fait. Je pars de l’idée que nous présenterons des listes dans une douzaine de cantons pour les prochaines élections au Conseil national et je suis persuadée que nous obtiendrons de bons résultats. Je constate que la population dans sa majorité préfère une politique factuelle. Beaucoup de personnes en ont assez des chamailleries politiques.