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Publié le 13 mai 2008

"L’initiative viole le fédéralisme"

La Liberté, Erik Reumann, Christiane Imsand

La Liberté: "Eveline Widmer-Schlumpf doit remplir une tâche délicate: contrer au nom du Conseil fédéral l’initiative « Pour des naturalisations démocratiques » défendue par son parti. La conseillère fédérale UDC présente ses arguments et explique l’état d’esprit qui les anime."

Votre première campagne de votation vous met en opposition avec l'initiative UDC "pour les naturalisations démocratiques". Est-ce que c'est une votation "pour ou contre Madame Widmer-Schlumpf?"
Le dossier a été préparé et présenté au Conseil fédéral par mon prédécesseur. Je dois le défendre maintenant. C'est un scrutin démocratique tout à fait normal. La situation est certes particulière. Mais il s'agit d'une question concrète qui se pose indépendamment de mon sort personnel. Il faut parler des dossiers, pas des personnes.

Mais à la différence de M. Blocher, vous défendez aussi la position du Conseil fédéral à titre personnel : vous estimez qu'il faut refuser cette initiative.
J'ai signé en 2005 la prise de position du gouvernement grison dont j'étais la présidente et dans laquelle nous avions exprimé nos réserves. Ce n'est pas mon style de renier mes opinions. Mais dans le futur, lorsque le Conseil fédéral prendra position sur les dossiers à venir, je m'efforcerai d'écarter mon opinion personnelle.

Quel est le point essentiel que vous désirez faire comprendre à l'électeur avant qu'il ne vote sur cette initiative.
Cela ne se résume pas à un seul. Tout d'abord, si cette initiative est approuvée, le principe même du fédéralisme est violé car c'est la Constitution qui dictera directement ce que sont les taches des communes. Or, ce sont les cantons, d'entente avec les communes, qui doivent décider des taches communales. Le deuxième point, c'est qu'on n'aurait plus la possibilité – alors que la Constitution et le droit international l'exigent – de recourir contre une décision qu'on estime arbitraire. Ceci est contestable du point de vue de l'Etat de droit.

L'initiative pourrait-elle améliorer la procédure de naturalisation?
C'est ce qui est prétendu tout comme le fait qu'elle améliorerait l'intégration. Mais c'est faux. L'élément central de toute naturalisation est l'intégration. Aujourd'hui cette intégration est examinée de façon très détaillée à trois niveaux : la commune, le canton et la Confédération. L'initiative n'y changerait rien. Les autorités devraient toujours examiner si l'intégration d'un candidat est bien réelle avant de faire une proposition au souverain qui prendra la décision finale.

L'UDC fait une campagne dans laquelle elle met en évidence des cas d'abus. Elle a par exemple évoqué récemment le cas de ce Kosovar au casier judiciaire chargé qui a tué deux personnes à Wil (SG) et qui était engagé dans une procédure de naturalisation.
Ce cas illustre ce que je viens de dire ! Cela montre que le système actuel fonctionne. La personne en question avait déposé une demande de naturalisation dans une commune bernoise. Ses trois enfants ont été naturalisés, mais pas lui. La commune voulait lui accorder la nationalité suisse, mais l'Office fédéral des migrations a refusé, en arguant que les conditions n'étaient pas remplies, notamment à cause de son casier judiciaire. La procédure a été arrêtée. Cela montre que le système actuel fonctionne.

L‘UDC tente cependant toujours d'établir l'équation : étranger égale criminel.
Les cas que nous évoquons sont vraiment tragiques. Je comprends que cela préoccupe les gens. Nous avons plus de 40000 naturalisations par an et la plupart ne suscitent aucun problème. Nous n'en parlons jamais. Nous n'évoquons que les dérapages. Mais il ne faut pas se faire d'illusion : l'initiative de l'UDC ne parviendra pas à les éliminer totalement.

Les sections romandes de l'UDC se sont prononcées contre vous et en faveur de l'exclusion de la section grisonne. C'est une déception pour vous?
J'accepte qu'on m'en veuille personnellement. Ce que je n'arrive cependant pas à accepter, c'est qu'on cherche à expulser toute une section cantonale. On ne peut absolument rien reprocher à mon parti cantonal, hormis le fait que j'en sois membre. Je ne comprends pas qu'on laisse éjecter une section de plus de 3000 membres et que d'autres partis cantonaux donnent leur bénédiction.

Pouvez-vous encore totalement vous identifier avec l'UDC au vu de son évolution au cours des années écoulées?
Les statuts disent que mon parti accorde la place au débat. C'est l'article premier des statuts du parti. Cela ressort aussi de son histoire : il est né de la fusion du parti agrarien et du parti démocrate. Certes, il faut se tenir à une certaine ligne, mais on a aussi le droit d'être ouvert au dialogue, de développer un esprit libéral. Si toutes les sections cantonales doivent désormais s'aligner sur un seul point de vue, j'ai effectivement un problème.

L'aile libérale a toujours assez mollement défendu son point de vue. Elle a fait preuve d'une certaine complicité : on s'est réjoui de la croissance du parti sans s'inquiéter du prix à payer à l'aile zurichoise.
C'est certain que l'aile libérale a tiré bénéfice de la croissance de l'aile dure. Mais dans notre canton, les libéraux sont restés les plus forts. Cela se voit aussi chez nos élus : ce sont majoritairement des libéraux. L'UDC grisonne a certes profité de la ligne dure, mais jusqu'à présent nous avons pu garder notre état d'esprit. Mais quand nos élus à Berne se sont fait évincer juste avant mon élection de certaines commissions parlementaires, nous avons compris que les temps allaient devenir plus rudes.

Qu'est ce qui vous a décidée de vous engager en politique? Etait-ce un moment décisif ou était-ce un cheminement naturel?
C'était un cheminement, mais il n'était pas naturel ! En principe, je souhaitais devenir juge. J'aurai aimé travailler pour la cour suprême cantonale. Mais la direction de mon parti a préféré présenter quelqu'un d'autre. Même si elle m'a agacée, la décision était correcte. J'ai ensuite été élue au Grand Conseil parce qu'on cherchait une femme pour mon cercle électoral. J'ai donc siégé pendant quatre ans au Parlement avant d'accéder au gouvernement cantonal.

Vous êtes passée d'un gouvernement cantonal au Conseil fédéral. Cela suppose-t-il un fonctionnement différent?
Si le Conseil fédéral fonctionne selon le principe de la collégialité, ce n'est pas très différent d'un gouvernement cantonal, même si le volume des affaires est plus important. Il faut être dur et clair lorsqu'il s'agit de défendre son point de vue. Mais lorsqu'une décision est prise, il faut l'assumer. C'est indispensable. On ne peut dans notre système s'offrir le luxe de subvertir une décision collégiale.

Vous avez annoncé de nouvelles mesures dans le domaine de l'asile et des étrangers. On s'achemine donc vers une confrontation avec la gauche…
Nous aurons toujours des conceptions différentes, car nous venons de cultures politiques différentes. Mais il s'agit de trouver des solutions qui trouveront le soutien d'une majorité de la population. En ce qui concerne les lois sur les étrangers et de l'asile, c'était clair lors de la dernière votation : environ 70% de la population les a approuvées.

Est-ce qu'en fin de compte la véritable différence entre vous et Christoph Blocher se résume avant tout à une question de style?
C'est certainement un aspect de la question. Mais il y a aussi des différences de point de vue. Mais ces différences prennent naissance dans des expériences de vie différentes. Je suis une femme active avec trois enfants. Il est logique que je m'engage pour l'horaire continu et les cantines scolaires. C'est difficile pour Christoph Blocher de comprendre pourquoi c'est important pour moi et c'est normal. Sur des questions de société ou de politique sociale, nos réflexions et les projets que nous avançons seront différents.

Vous venez d'un canton de montage. Est-ce que cela vous donne une perception politique différente?
Cela marque certainement. L'engagement pour les régions de montagne – ce que nous partageons avec le Valais – guide en partie mes pas. Même si une carrière politique mène finalement à Berne, on ne peut pas oublier les problèmes particuliers de ces régions. Lorsqu'on en a fait l'expérience concrète, cela marque chaque Valaisan et chaque Grison.

Comment se fait-il qu'on reproche toujours aux Valaisans de tendre la main à Berne alors que les Grisons sont souvent moins critiqués? Comment parvenez-vous à cela?
Tout d'abord il ne s'agit pas de quémander de l'argent, mais d'établir une péréquation entre les régions. Si nous n'y parvenons pas, c'est notre pays qui éprouve des difficultés. Que ce soit le Valais, les Grisons ou d'autres régions : toutes contribuent à ce que notre pays fonctionne.

Les régions périphériques sont particulièrement attachées au service public. Comment voyez-vous cela?
Cela vient évidemment de leur situation particulière. Mais je dois aussi dire que dans le cas de la Poste, l'approvisionnement reste toujours à un niveau très élevé. Nous étions pourtant très sceptiques dans les Grisons et avions rejeté ces plans. Mais je dois reconnaître que la Poste a fait du bon travail. Certaines évolutions sont aussi nécessaires dans nos régions. La solidarité n'est pas à sens unique : nous ne pouvons constamment l'exiger des agglomérations, mais nous devons aussi assurer une réciprocité pour que le pays puisse fonctionner.

Vu des montagnes, le néolibéralisme n'est pas une solution.
La logique de l'économie d'entreprise ne peut pas résoudre tous les problèmes. La Suisse ne se résume pas à un bilan.