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Publié le 24 février 2011

"Mon cœur bat toujours en faveur des consommateurs"

FRC Magazine, Elisabeth Kim

FRC Magazine: "Après plus de trois mois passés à la tête du Département fédéral de justice et police, la ministre socialiste Simonetta Sommaruga esquisse un premier bilan. Rencontre."

Son parachutage dans les anciens quartiers généraux d'Eveline Widmer-Schlumpf et de Christoph Blocher avait déçu, voire irrité. Au sein de son parti, on qualifiait même cette affectation d'"action punitive"! Diplomate, Simonetta Sommaruga a endossé sans broncher son nouvel uniforme de ministre de Justice et Police. Ses cent premiers jours, la Bernoise les a passés à lire, apprendre et "avant tout à écouter". L'ex-pianiste professionnelle s'est également rendue fréquemment sur le terrain, dit-elle, "afin de comprendre la réalité des gens, notamment celle, très difficile et pesante, des personnes qui travaillent dans les centre d'accueil de requérants d'asile".

Un domaine où la cheffe du DFJP s'est donné l'ambitieuse mission de "rétablir la crédibilité". Simonetta Sommaruga doit désormais composer avec virtuosité dans un département où les dossiers échauffent les esprits, de l'immigration à la sécurité. Des défis que cette femme d'Etat au physique menu et à la voix douce a empoignés à bras-le-corps. Reste que son cœur bat toujours pour les consommateurs, avoue-t-elle. "Certains aspects du droit des consommateurs relèvent également de mon département, ce qui me fait extrêmement plaisir, puisque je peux continuer un travail où je me suis investie avec beaucoup d'engagement durant des années."

Que pensez-vous de la démarche des associations de défense des consommateurs de faire signer une charte consumériste aux candidats des élections fédérales ?
La transparence est toujours une bonne chose, pour les consommateurs, pour les électeurs. Je viens moi-même de demander une étude pour créer davantage de transparence en matière de financement des partis et des campagnes de votation. La transparence donne la possibilité aux gens de faire un choix en étant informé.

Lorsque vous étiez l’avocate des consommateurs, vous déploriez que ce lobby soit l’un des plus faibles de Suisse. Faudrait-il changer le modèle?
En Suisse, les organisations de consommateurs sont économiquement indépendantes, ce qui est une situation exceptionnelle car peu d’ONG peuvent se targuer de ne vivre que grâce à la cotisation de leurs membres. Et si leur financement n’est jamais aisé, il faut souligner que ces associations détiennent également beaucoup de force, reflétée par leur présence dans les médias. Cette position des organisations de consommateurs remonte au fait qu’après l’introduction dans la Constitution d’un article sur la protection des consommateurs, en 1981, le législateur a préféré un modèle d’organisations privées à un office fédéral de la consommation. En fin de compte, leur indépendance financière est très importante: elle est synonyme de liberté face aux intérêts économiques. Enfin, j’ai eu le plaisir de participer, juste avant mon élection au Conseil fédéral, au regroupement des trois associations de défense des consommateurs alémanique, romande et tessinoise en une Alliance. C’est tellement important de se battre ensemble, en politique aussi d’ailleurs.

Où se situe la protection des consommateurs en Suisse comparé à Bruxelles?
Dans les années 1980 et 1990, un marché unique et libre a progressivement été mis en place au sein de l’Union européenne (UE); un développement qui a été accompagné par nombre de lois et de règlements protégeant les consommateurs européens. L’UE va plus loin que la Suisse, par exemple en matière de commerce électronique ou avec le système RAPEX, qui permet d’alerter rapidement les pays signataires en cas de problème ou de danger sur des articles ou des denrées alimentaires. Notre pays n’y a pas adhéré. Si la Suisse ouvre son marché, comme avec l’acceptation du Cassis de Dijon, cette ouverture devrait être couplée avec des mesures d’accompagnement de protection des consommateurs.

Où en est-on avec la loi Swissness?
Je rappelle que ce projet de loi est né aussi bien de la demande des consommateurs que de celle des producteurs et des industriels, qui veulent protéger leurs produits. On estime que la valeur supplémentaire que représente l’emblème suisse apposé sur un produit peut atteindre 30%! Et de leur côté, certains consommateurs sont tout-à-fait d’accord de payer plus cher, notamment dans le but de privilégier la qualité et les emplois suisses. Mais il faut donc qu’un produit étiquetté « suisse » le soit vraiment. Le projet de loi est discuté au Parlement et les débats sont vifs, tout l’enjeu étant de trouver le juste équilibre, en particulier en ce qui concerne le pourcentage des matières premières provenant de Suisse. Cela me rappelle, dans une certaine mesure, les discussions à l’époque autour de la création d’un label bio. De même, avec Swissness, il me paraît indispensable que les critères de qualité choisis soient élevés, aussi pour la crédibilité de la croix suisse, un symbole qui ne doit pas tromper les consommateurs, que ce soit dans les denrées alimentaires ou dans les services.

N’y a-t-il pas un risque de «suissitude» à plusieurs étages?
Il existe en effet plusieurs labels, certes, mais nous connaissons tout de même des standards très sévères pour les produits certifiés biologiques ou écologiques. Pour ce qui est de la « suissitude », qui n’est pas un label mais un emblème, le projet de loi du Conseil fédéral est très crédible. Il protège les consommateurs de la tromperie. Reste à savoir ce qui va se décider au Parlement. Dans mon département, je peux vous assurer que nous planchons déjà sur les mesures permettant d’appliquer cette loi sur le terrain. Et j’en suis contente, parce que mon cœur bat toujours pour les consommateurs!

Le prix des matières premières explose. Votre analyse?
Il n’est pas nouveau que les pays en voie de développement souffrent de l’inégalité de la distribution de la nourriture. Mais, maintenant, de nouveaux phénomènes prennent de l’ampleur : l’émergence des classes moyennes dans des pays comme l’Inde, le Brésil ou la Chine, qui créent de nouveaux besoins énergivores, les changements climatiques et la spéculation. Je me suis rendue au Niger en 2007, où les gens me racontaient comment, il y a peu, une partie de la population mourait de faim non pas faute de nourriture mais parce qu’elle n’avait pas les moyens de payer les denrées. Jamais je n’oublierai ce que j’ai vu dans ce pays! Maintenant, les consommateurs en Suisse commencent à sentir un peu les effets de la hausse des prix des matières premières. On constate déjà des tentatives de renforcer le protectionnisme, une tendance dangereuse dans un pays qui n’atteindra jamais une autosuffisance dans la production alimentaire. Plus globalement d’ailleurs, je reste une fervente adepte du commerce équitable. Payer le juste prix au producteur demeure, à mon sens, la chose la plus juste et la plus satisfaisante.

Cette année marque les 40 ans du droit de vote des femmes en Suisse et coïncide avec quatre femmes au Conseil fédéral. Tout un symbole?
C’est en tout cas un message fort adressé à la population. On peut dire que la Suisse a été très lente pour accorder le droit de vote aux femmes mais qu’elle a ensuite rattrapé son retard assez vite… Maintenant, il faut faire en sorte que ça continue (rires). Plus sérieusement, il reste encore des choses à faire, en particulier dans le monde de l’économie où perdurent l'inégalité de salaires pour des postes équivalents et l'absence de femmes dans les conseils d’administration des entreprises. Pour une fois, la politique est vraiment en avance sur l’économie!

Avez-vous encore le temps d’aller faire vos emplettes?
Je suis devenue une très mauvaise consommatrice, dans le sens où j’ai actuellement très peu de temps pour faire des courses. Heureusement, mon mari (ndlr: l’écrivain Lukas Hartmann), consommateur critique, est bien informé et sait faire les bons choix! Mon conseil aux femmes: trouver le bon partenaire, une personne de confiance, la former, pour qu’elle sache exactement quoi faire dans les magasins (rires)!