"Nous n'avons pas le choix avec le passeport biométrique"
20 Minutes, Lukas Mäder et Thierry Délèze
20 Minuten: "Le passeport biométrique divise les Suisses. Etape nécessaire vers plus de sécurité pour les uns, Etat à la Big Brother pour les autres, l'issue du vote est incertaine. A 3 semaines du scrutin, 20 minutes online fait le point avec Eveline Widmer-Schlumpf."
Madame la Conseillère fédérale, avez-vous déjà un passeport biométrique?
Eveline Widmer-Schlumpf: Non, le passeport diplomatique n'a pas encore de puce. Mais je vais recevoir prochainement le passeport 06 avec la puce.
Comprenez-vous les craintes des opposants au passeport biométrique?
Je comprends que l'on puisse être méfiant face à l'évolution technologique, c'est normal. Mais en l'occurrence, je ne comprends pas l'origine de cette crainte. Le nouveau passeport sera plus sûr, plus difficile à falsifier. La seule nouveauté avec le passeport biométrique, ce sont les empreintes digitales sur la puce.
Mais ces empreintes digitales seront désormais enregistrées dans une banque de données?
Cette banque de données existe déjà depuis 2003, et nous n'avons jamais eu de problème ou de piratage. La banque de données nous est très utile et nous permet par exemple, de savoir exactement combien de passeports suisses sont en circulation. Avant, avec les banques de données décentralisées, c'était beaucoup plus compliqué. Encore une fois, la seule véritable nouveauté, ce sont les empreintes digitales. Je ne comprends pas pourquoi cela inquiète autant la population.
Pourtant Schengen n'exige pas de banque de données centralisée? La Suisse fait-elle du zèle?
Nous avons fait de bonnes expériences avec cette base de données, depuis 2003. Aujourd'hui, il s'agit juste de rajouter les empreintes digitales à ces données. C'est vrai que Schengen n'exige pas cette banque, mais comme nous l'avons déjà, nous n'allons pas nous en priver. Et toujours plus de pays européens se dotent d'une telle banque de données. La France, les Pays-Bas et le Portugal l'ont également avec les empreintes digitales.
Qui aura accès à cette banque de données?
Uniquement les autorités suisses, qui délivrent ou contrôlent les passeports. C'est ainsi depuis 2003, sans exception. La police n'y a pas accès, ni les autorités étrangères ou des privés. La banque ne sert qu'à des fins de contrôle d'identité et de sécurité.
Mais il y a des exceptions: pour identifier des victimes en cas d'accident, de crimes ou de catastrophes naturelles, les données pourront être utilisées.
Oui, c'est vrai. En cas de tsunami, par exemple, les données pourront être utilisées à plus large échelle.
Une telle banque de données va attiser les convoitises. Si la police possède les empreintes digitales d'un tueur en série, elle voudra consulter cette banque de données. La Confédération pourra-t-elle l'en empêcher?
Pour autoriser cela, il faut changer la loi, avec votation à la clé. En Suisse, tout ça prend beaucoup de temps, trop de temps pour la police. Et la police a ses propres banques de données de criminels.
Aujourd'hui, toujours plus de données sont enregistrées, dans différents domaines. Comprenez-vous la peur de la population face à un Etat perçu comme Big Brother?
Je comprends ce malaise de manière générale, mais encore une fois, en l'occurrence, il n'est pas justifié. Il est même paradoxal car dans le même temps, les Suisses demandent davantage de sécurité...
Que se passera-t-il si le passeport biométrique est refusé le 17 mai?
J'espère bien que la population dira oui! En cas de non, il n'y aura pas de conséquences directes sur Schengen, comme avec la libre circulation des personnes. Nous avons encore jusqu'en mars 2010 pour nous adapter, puis encore un éventuel sursis de 3 mois à compter de cette date. Mais une chose est claire: à l'avenir, il n'y aura dans l'espace Schengen plus que des pays à passeport biométrique.
Les Etats-Unis exigent également le passeport biométrique. Quelles conséquences auraient un non sur nos relations avec eux?
Si nous disons non le 17 mai, les Etats-Unis décideront à partir de quand nous ne faisons plus partir de leur programme "Visa Waiver" et à partir de quand nous devrons présenter un visa pour entrer sur leur territoire. Cela pourrait déjà être le cas cet été...
Craignez-vous des réactions négatives de l'UE en cas de non le 17 mai?
Non, l'UE nous dira que nous avons encore jusqu'en mars de l'an prochain pour nous adapter. Sinon, d'une manière ou d'une autre, nous ne ferons plus partie de l'espace Schengen-Dublin. Ce serait une situation difficile, car nous profitons aussi de Schengen. Ce n'est pas qu'une perte de souveraineté, comme certains le pensent.
Parmi les adversaires du passeport biométrique se trouvent justement des adversaires des accords de Schengen...
Oui, et c'est un point central. Nous devons toujours nous battre face à ce groupe d'opposants à Schengen/Dublin, alors qu'en même temps, on nous demande de mieux combattre la criminalité. Et c'est justement dans un monde globalisé, face à une criminalité globalisée, que Schengen nous aide. C'est pour ça que je trouve complètement réducteur de s'opposer au passeport biométrique, parce que l'on est contre Schengen/Dublin.
Le référendum contre le passeport biométrique a été lancé par un comité anonyme et la mobilisation pour la récolte de signatures s'est faite avant tout sur internet. Qu'en pensez-vous?
Je n'aime pas les actions anonymes. Je trouve que cela n'est pas en phase avec notre système démocratique. Ce n'est pas le rôle d'internet qui me gêne, c'est le fait de ne toujours pas savoir qui se cache derrière ce référendum. Je milite pour une démocratie directe et ouverte. Internet en fait aujourd'hui partie, mais pas ce genre de référendums anonymes.
La gauche et l'UDC combattent le passeport biométrique. Ca va être difficile le 17 mai?
Ce ne sera pas facile mais ce n'est pas une situation nouvelle. L'UDC et la gauche s'unissent régulièrement sur différents thèmes. En outre, aussi bien à gauche qu'à l'UDC, il y a des voix divergentes. Les front ne sont pas si unis que cela. Aussi bien à l'UDC qu'au PS, il y a des gens qui vont voter pour le passeport biométrique.
La campagne est plutôt calme, ce n'est pas forcément bon signe pour vous?...
C'est vrai que par expérience, je sais que ce n'est pas idéal lorsque le débat n'a pas lieu dans l'espace public. Des peurs diffuses peuvent alors devenir tenaces. Nous avons vu avec l'initiative sur l'imprescribilité des actes pédophiles, à quel point il est difficile de convaincre la population si l'on n'a pas pu discuter et expliquer concrètement, en laissant l'émotionnel de côté, les conséquences d'un vote contre l'avis du conseil fédéral. C'est la même chose aujourd'hui avec le passeport biométrique. Je trouverais dommage que l'on vote contre le passeport biométrique par crainte d'un état voyeur et qu'on réalise ensuite qu'on ne peut plus aller aux Etats-Unis sans visa. Il faut vraiment que la population s'informe sereinement sur le passeport biométrique.