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Publié le 29 août 2004

«Nous nous sommes montrés très généreux»

Le Matin Dimanche (Ludovic Rocchi)

Monsieur Blocher, nous avons apporté la presse romande où l’on voit des familles de requérants d’asile se cacher dans le canton de Vaud pour échapper au renvoi que vous avez négocié avec les autorités locales. Ca vous touche?

J’ai bien sûr de la compassion pour ces personnes, mais c’est la conséquence de la gestion du canton de Vaud qui n’a rien fait pendant des années. Un tiers des cas de sans-papiers dont nous nous occupons au niveau national se trouve dans le canton de Vaud, soit plus de mille. Les autorités vaudoises m’ont demandé de les aider à régler ce problème, devant bien reconnaître l’échec de leur politique. Nous avons offert d’étudier chaque cas en détail et, croyez-moi, nous nous sommes montrés extrêmement généreux, en laissant rester environ 500 personnes.

Comment expliquer alors l'émotion et les protestations sur place?

Il y a toujours des cas qui font mal, mais nous devons faire très attention à ce que tous les cantons ne commencent pas à se dire qu’il n’y a plus besoin de renvoyer personne.

Mais, la main sur le coeur, ne vaudrait-il pas mieux garder tous ces gens qui, pour la plupart, se sont intégrés et ont trouvé du travail?

Les cantons ont toute latitude pour délivrer des permis de travail, tout en se rappelant, bien sur, que nous avons choisi d’ouvrir notre marché du travail en priorité aux ressortissants de l’Union européenne. Imaginez la ruée sur la Suisse si ceux qui n’ont pas le droit à l’asile se passaient le mot: «dépose une demande, attends qu’elle soit refusée et tu obtiendras un permis de travail!». Je regrette, ce n’est pas une solution.

Vous avez convaincu le Conseil fédéral de durcir dans l’urgence la loi sur l’asile. Pourquoi cet alarmisme?

Nous avons certes moins de demandes, mais beaucoup de gens qui ne repartent pas. Depuis des années, on promet qu’une demande d’asile doit être traitée en 3 mois en moyenne. Nous en sommes toujours à deux ans, avec des cas qui traînent bien plus encore. Cette situation ne fait que des mécontents: auprès des concernés lorsqu’il faut les renvoyer. Auprès de la population, car elle s’inquiète des abus et d’une forme d’industrie de l’asile, avec ses profiteurs et ses passeurs.

Jusqu’où voulez-vous réformer la politique d’asile?

On ne peut pas continuer à laisser venir ici des dizaines de milliers de gens, prendre des années à étudier s’ils sont ou pas de vrais réfugiés, n’en accepter que 7% et péniblement renvoyer tous les autres, tout cela pour un milliard de francs par an. Il faudrait trouver une solution plus intelligente, qui ne peut se régler qu’au niveau international.

Comment?

L’ONU devrait définir une clé de répartition par pays, en fonction du nombre d’habitants, du niveau de vie. Nous pourrions accueillir sans problème deux fois plus de réfugiés qu’aujourd’hui, mais naturellement sans les environ 93 % des personnes qui sont ici sans permission. Comme pays neutre, nous pourrions aussi agir directement à l'étranger. Avec notamment l'aide de l'armée, il s'agirait d'offrir des camps d'acceuil dans les régions où les réfugiés fuient une guerre.

Engager l’armée à l’étranger, cela ne vous ressemble pas?

Je n’ai jamais été contre de tels engagements humanitaires, ce que j’ai combattu, c’est une participation armée aux missions internationales. Mais, attention, je livre ici des pistes pour l’avenir, tout en sachant que nous devons d’abord régler les problèmes du système actuel et qu’il faut trouver une majorité pour avancer.

Avec Hans-Rudolf Merz et Micheline Calmy-Rey, vous allez plancher sur la réforme de l’administration. Vos idées?

Je pense qu’il faudrait généraliser les contrats de droit privé, le système actuel étant trop rigide. Il faut aussi parvenir à établir la vérité des coûts de chaque tâche. Enfin, certaines responsabilités devraient remonter à l’étage du gouvernement et d’autres se régler plus bas dans la hiérarchie.

Voulez-vous sérieusement économiser 40% dans le budget de la Confédération?

Je n’ai pas à dévoiler nos débats internes. Mais parlons du principe: comme entrepreneur, j’ai appris qu’il faut fixer un seuil volontairement très élevé lorsqu’on recherche à réduire ses coûts. Cela aide à établir des alternatives, et donc à fixer des priorités.

Vous qui aimez l’efficacité, pourquoi laissez-vous l’armée faire chèrement le travail des gendarmes et des douaniers qui manquent en Suisse?

La sécurité, c’est d’abord l’affaire des cantons. Plutôt que de les subventionner, la Confédération a trouvé moins cher de déléguer des militaires en appui. Il faudra voir ce que vaut cette solution, qui ne peut être définitive.

Bloquer des projets, économiser: que proposez-vous d’autre pour l’avenir?

Pour être créatif, faut-il proposer de nouvelles lois (rires)? Pour moi, nous ne manquons pas d’Etat, bien au contraire.

Vous avez provoqué un tollé en rompant la collégialité sur Schengen et les naturalisations facilités. Vous qui aimez la confrontation, vous venez de vivre une belle semaine, non?

Je n’ai pas rompu la collégialité. Quand on m’apporte la revue de presse, ces jours, j’ai une impression de déjà vu, d’ennui. On a toujours personnifié le problème de la collégialité et discuté de la crédibilité de certains conseillers fédéraux au lieu d’ approfondir le débat sur le système.

Vos adversaires vous soupçonnent de vouloir le détruire…

Le principe de collégialité est une nécessité. Mais je serais pour une plus grande transparence dans l’information de la population avant les votations. Cela signifie qu'il est nécessaire de parler des aspects positifs d’un objet en votation, mais également des inconvénients

Ne faut-il pas passer à un système de majorité-opposition?

Ce n’est pas mon but, mais je pense qu’un jour on pourrait y arriver. La concordance comporte de nombreux avantages, mais aussi le désavantage que personne ne porte vraiment la responsabilité de ce qui est décidé.

Ne devriez-vous pas vous dessaisir des dossiers contraires à vos convictions?

Il faut réserver cela aux cas extrêmes, au cas de conscience.

Pourquoi ne défendez-vous pas mieux les naturalisations facilitées, alors que vos propres ancêtres étaient Allemands et ont bénéficié d'une naturalisation en Suisse?

Du temps de Pestalozzi, au XIXe siècle, mon arrière-arrière-grand-père a été appelé commen enseignant religieux à Schattenhalb (BE), une des communes parmi les plus pauvres de l'èpoque. Il venait du royaume du Würtemberg. Trente ans aprés, il a été naturalisé par l'assemblé bourgeoisiale contre le paiement de 900 francs - un an de salaire à l'èpoque. Que voulez-vous objecter à cela?