"On diabolise la personne, pour pouvoir dire c'est la loi du diable"
Tribune de Genève et 24heures, Vincent Bourquin
24heures: "Le 24 septembre, les Suisses suivronnt-ils Christoph Blocher et accepteront-ils les nouvelles lois sur l'asile et les étrangers?"
Vous avez refusé ou annulé des débats face à Ruth Dreifuss. Pourquoi?
Un conseiller fédéral ne doit pas faire campagne. Il doit se contenter d’informer. J’ai eu des douzaines de demandes pour un débat face à Ruth Dreifuss, face aux évêques, ou à d’autres personnes, mais en général je refuse. On n’a jamais vu des conseillers fédéraux débattre avec d’anciens conseillers fédéraux. Je pense que les journalistes s’intéressent plus au spectacle qu’aux arguments. Ce qu’ils aimeraient avant tout, c’est voir le match Blocher-Dreifuss.
Ces refus, n’est-ce pas aussi pour éviter que ces lois ne soient estampillées «lex Blocher»?
C’est clair. C’est la stratégie de mes adversaires. On diabolise la personne, pour pouvoir dire ensuite: c’est la loi du diable, il faut voter contre. Pourtant, ce ne sont pas mes lois, mais celles du Parlement et du Conseil fédéral. D’autre part, un conseiller fédéral ne peut pas donner son avis personnel sur une décision prise par le Conseil fédéral comme le ferait un conseiller national.
A ce propos, Micheline Calmy-Rey a dit dans la presse dominicale que la loi sur l’asile pourrait ne pas respecter le droit international. Y’a-t-il rupture de collégialité?
Je pense que c’était surtout destiné aux socialistes, comme gage de sa solidarité. D’ailleurs, elle n’a pas dit que cette loi était contraire à la Convention européenne des droits de l’homme. Elle a seulement dit que si on ne l’appliquait pas correctement, on risquait de faire des erreurs.
La droite romande est divisée. Cela vous inquiète ou est-ce seulement le signe que les Romands sont trop angéliques?
En Suisse romande, les gens sont en général pour plus d’ouverture, mais je ne crois pas qu’ils seraient prêts à assumer les conséquences pour le chômage et pour les institutions sociales. Le canton de Vaud a longtemps eu sa propre politique d’asile, et on a vu ce que ça a donné.
Vous affirmez que ces lois renforceraient la tradition humanitaire de la Suisse. Pourtant les opposants disent le contraire.
C’est de la propagande. Dans ces lois, il y a beaucoup de nouvelles règles qui vont améliorer la situation des étrangers qui sont en Suisse, mais aussi celle des réfugiés et de ceux qui ont une admission provisoire. Par exemple un étranger pourra plus facilement changer d’emploi. L’intégration sera aussi améliorée, avec des cours de langue et un accès facilité au marché du travail pour les personnes admises à titre provisoire. Sans oublier la possibilité pour les cantons de faire des demandes de régularisation pour les cas de rigueur. En même temps, il faut aussi bien sûr empêcher les abus.
Votre discours est plus modéré que d’habitude.
Non. Mais nos adversaires parlent toujours des mesures contre les abus. Mais grâce à des mesures ciblées on pourra garantir une protection aux personnes persécutées. D’un autre côté, la Suisse doit être moins attractive pour les immigrés illégaux, les passeurs, les personnes travaillant au noir et les délinquants.
Précisément, concernant les dealers africains qui sont dans les rues des villes suisses, cette situation ne doit-elle pas être réglée sur le plan judiciaire et non en durcissant la loi sur l’asile?
Mais on agit aussi sur le plan judiciaire. C’est vrai que la majorité de ces délinquants ne sont pas des requérants d’asile.
Vous parlez beaucoup d’abus, mais entre janvier et mai de cette année, la Suisse a reconnu le statut de réfugiés à 14, 4% des personnes et donné une admission provisoire à 58,2%, soit un total de 72,6% donc il n’y a pas que des mauvais requérants
Ce sont des cas spéciaux car il y a les ressortissants d'Irak et du Tibet qui ont obtenu l’admission provisoire. Par ailleurs, la CRA (n.d.l.r.: la commission de recours en matière d'asile) ne peut plus avoir de cas pendants d’ici la fin de l’année donc prend beaucoup de décisions. Si aujourd’hui on est à 15% de réfugiés, c’est parce qu’on a amélioré la procédure. Aujourd’hui il y a moins d’abus, mais il y en a toujours.
Cette loi permettra d’avoir moins d’abus, mais n’augmente-t-elle pas les risques d’erreur comme dans le cas de Stanley Van Tha. Ce Birman a été emprisonné dès son retour à Rangoon alors que la Suisse lui avait refusé l’asile.
Absolument pas. Parfois il peut y avoir des erreurs. Sur les 530'000 demandes d'asile enregistrées depuis 1964, nous n'avons connaissance que d'une seule décision injuste, celle précisément de ce Birman. D’ailleurs on a tout de suite réagi en ne renvoyant plus les Birmans.
L’une des questions les plus controversées est la non-entrée en matière pour les personnes n’ayant pas de papiers d’identité. Par exemple en Côte d’Ivoire 25 à 30% des gens n’auraient pas de papiers?
On tiendra compte de ces situations, comme on l’avait fait pour le Kosovo. Même si on n’a pas de papiers, on peut quand même dire son nom, d’où on vient et on peut le contrôler. On sait que certains détruisent, cachent leurs papiers pour qu’on ne puisse pas les identifier.
Une autre mesure fortement débattue est l’augmentation à 18 mois de la durée de détention pour les étrangers récalcitrants. Pourtant, il n’y a plus de place dans les prisons suisses.
Il ne s’agit pas d’emprisonner les gens longtemps. Certes, il y aura quelques cas extrêmes où les gens resteront 18 mois. Mais la plupart voudront ressortir après deux ou trois mois. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la décision d’emprisonnement sera toujours prise par un juge et qu’elle devra être confirmée tous les trois mois. Toute personne pourra, en tout temps, mettre fin à sa détention en acceptant de quitter volontairement la Suisse.
Cette augmentation de la détention respecte-t-elle vraiment les standards internationaux?
Oui. Comme tous les articles de ces deux lois. Nous les avons fait examiner par l’Office fédéral de justice et la direction du droit international public, qui dépend du Département fédéral des affaires étrangères. Mais dans le domaine des droits de l’homme, si vous questionnez trois juristes, vous avez trois opinions différentes. En plus, beaucoup d’experts participent activement à cette campagne de votation. C’est pourquoi nous avons mandaté un professeur allemand qui nous a confirmé que nous respections tous les textes internationaux. D’ailleurs le Conseil fédéral et le Parlement avaient aussi examiné cette question.