"On ne réalise pas les réformes par des effets d’annonce"
Le Matin Dimanche; Arthur Rutishauser, Pascal Tischhauser
Le Matin Dimanche: "Présidente Simonetta Sommaruga va succéder la semaine prochaine à Didier Burkhalter. Et milite pour des compromis acceptables par tous."
Madame la conseillère fédérale, dans quatre jours vous serez présidente de la Confédération. Dans quelles conditions se trouve cette Suisse dont vous prenez la présidence?
Pourquoi me demandez-vous ça à moi? Avez-vous perdu la foi dans les politologues? (Elle rit.) Sérieusement, j’ai l’impression que nous nous compliquons la vie. Pour moi, notre pays se porte très bien. Je constate des tensions entre la Suisse des campagnes, traditionnelle, et la Suisse urbaine. Mais le pays n’est pas campagnard ou urbain, il est les deux à la fois, et c’est ce qui fait notre force.
Le 9 février a représenté un tournant. La moitié de la population entend limiter l’immigration et risquer la rupture avec l’UE. Y a-t-il aussi, depuis lors, une rupture au sein du pays?
Non, la Suisse n’a pas changé depuis le oui à l’initiative "Contre l’immigration de masse".
Mais la Suisse est désormais beaucoup plus marquée UDC.
Non, 50,3% ont décidé et exprimé leur malaise face à une forte augmentation de la population en peu de temps. On a déjà vu ça dans les années 1960. Mais nous ne devons pas pour autant provoquer la crise à force d’en parler, nous avons toujours eu un marché du travail ouvert.
La population n’est pas satisfaite de la situation. La classe moyenne subit une forte concurrence sur le lieu de travail. Le Conseil fédéral a-t-il sous-estimé les inconvénients de la libre circulation?
Quand la libre circulation a été négociée dans les années 1990, la situation était différente. L’immigration était très faible, c’était une période sans croissance économique avec un chômage élevé. Mais, à l’époque déjà, on a protégé les salaires les plus bas par des mesures d’accompagnement et veillé à ce que les conditions de travail ne se détériorent pas.
La population ne se sentira prise au sérieux que si vous réduisez les chiffres de l’immigration de 19 à 20%. Est-ce votre objectif?
Quel que soit le volume de la réduction, ce que nous refusons, c’est le chômage et la récession. Nous ne voulons pas d’un retour aux années 1990, car le fait que l’immigration fût alors très basse tient aux problèmes économiques qui entraînèrent un chômage de 5%.
Des pays comme la Grande-Bretagne et l’Allemagne ne se réjouissent pas non plus de l’immigration. Sont-ils nos alliés pour renégocier la libre circulation des personnes avec l’UE?
Nous verrons s’ils le sont. Dans une négociation, on cherche toujours à établir une base commune. J’ai entendu dire par des homologues que, si on avait voté sur la même question dans leurs pays, le résultat eût été analogue. Ils ont loué le courage de la Suisse de faire voter la population sur un sujet aussi crucial. Notre système de démocratie directe est courageux, et ça me plaît.
Si des scrutins dans d’autres pays avaient conduit au même résultat, cela veut dire qu’avec la libre circulation l’UE a introduit un système dont les gens ne veulent pas.
Cette interprétation est erronée: le problème est que la capacité économique s’est certes partiellement rapprochée entre les divers Etats d’Europe mais reste très différenciée. Il peut en résulter une immigration pas toujours souhaitée.
Outre l’initiative "Contre l’immigration de masse", il y en a d’autres comme l’initiative Minder, celle sur le renvoi des étrangers criminels et celle sur les résidences secondaires, pour lesquelles la mise en pratique est très difficile.
La mise en œuvre de l’initiative Minder ou de celle contre les résidences secondaires n’est pas difficile. Mais il y a des forces politiques qui ne veulent pas les appliquer. Dans le cas de l’initiative sur le renvoi, le problème est que, sur certains points, elle enfreint les droits de l’homme. Il y a là un conflit qu’il n’est pas aisé de résoudre.
Vous occupez le bureau où travaillait Christoph Blocher il y a six ans. Un homme qui aime parler haut. Comment gérez-vous ça?
Il y a des gens qui font de la politique bruyante et il y a des gens qui aiment ça.
Vous aimez la manière de faire de Blocher?
Quand des partis annoncent qu’ils veulent pratiquement supprimer l’asile à coups d’initiatives ou résilier la Convention des droits de l’homme, cela leur confère une forte présence médiatique. Mais les grandes réformes importantes pour notre pays, comme la stratégie énergétique ou la prévoyance vieillesse, on ne les réalise pas par des effets d’annonce. Il faut avoir la volonté politique de chercher des solutions communes et de faire des compromis.
Beaucoup de demandeurs d’asile ne viennent pas de Syrie ou d’Irak, pays en guerre, mais d’Erythrée. Vous maintenez que vivre en Erythrée est dangereux?
Oui, et nous ne nous fions pas uniquement aux ouï-dire. L’Office fédéral des migrations analyse sans relâche la situation en Erythrée avec l’aide d’experts du pays confirmés. Nous interrogeons le HCR sur la situation des droits de l’homme, nous avons des gens souvent sur place et nous comparons nos connaissances avec celles d’autres Etats européens.
Le cas de l’Erythrée montre que le système Dublin a de grandes faiblesses. Les Erythréens viennent chez nous parce que l’Italie ne les accueille pas.
Les crises en Syrie, en Irak, en Erythrée, en Libye font qu’énormément de gens ont dû fuir. Beaucoup d’entre eux arrivent en Italie, ce qui met le système Dublin sous pression.
Faut-il une répartition plus équitable sur l’Europe?
Oui, car, dans de telles situations extraordinaires, on ne peut laisser seuls des pays comme l’Italie. En attendant, la Suisse demande à l’Italie de remplir ses obligations Dublin.
Ne faudrait-il pas résilier cet accord, comme le demande l’UDC?
Y gagnerait-on quelque chose? Non, au contraire. Car tous ceux qui ont déjà tenté en vain d’obtenir l’asile quelque part en Europe déposeraient à nouveau une requête chez nous. Pour les requérants comme pour la Suisse, ce serait la plus mauvaise solution. C’est pourquoi nous devons prendre soin de Dublin et renforcer le système.
Avez-vous un vœu pour la population?
Il y aura encore en 2015 des polémiques sur la manière d’envisager l’avenir de notre pays. Les uns ont la nostalgie d’une Suisse campagnarde, traditionnelle. Les autres veulent un avenir ouvert, connecté. Mais nous n’avons pas à choisir entre l’un ou l’autre. La Suisse est les deux à la fois. Je souhaite que nous ayons la force de trouver les compromis nécessaires.