"Pour vous, je suis le Diable!"
L'Illustré, Yan Pauchard et Christoph Passer
L'Illustré: "Christoph Blocher termine cet automne sa première législature comme conseiller fédéral. Il demeure un ministre controversé, et il le fut souvent dans ces colonnes. L'occasion d'un entretien mise au point, au moment où il se remet en campagne."
Dès le jour de son élection par le Parlement, il ne fut pas un ministre ordinaire. Contesté, adulé, haï parfois, Christoph Blocher s'estimait aussi critiqué dans L'illustré avec une particulière virulence. Du coup, il ne souhaitait guère nous accorder cet entretien; une rencontre préalable, au ton poli mais vif, leva quelques ambiguïtés, et il accepta finalement une discussion ouverte, qui n'excluait rien mais entendait se concentrer sur quelques thèmes, notamment le droit international. La voici.
Vous n’aviez pas très envie de faire cette interview parce que vous estimez que L’illustré vous a très mal traité depuis quatre ans. Dites nous pourquoi?
Vous m’avez toujours attaqué sur un plan personnel. Pour vous, je suis le diable! Je ne suis plus une personne, mais une bête. A vous croire, je commets tellement de fautes! Ma femme qui lit votre journal depuis des années, m’a demandé ce que vous aviez contre moi, si je vous avais fait quelque chose. Alors oui, j’ai bien réfléchi quand vous m’avez demandé une interview.
Ces attaques ne sont que des commentaires sur des décisions que vous prenez, des déclarations que vous faites.
Si vous écrivez un article au sujet de ma politique et que vous la critiquez dans un commentaire, c’est juste. C’est votre droit. C’est nécessaire aussi. Mais ce n’est pas ce que vous avez fait. Souvent vous m’avez violemment attaqué sans même parler de ce que j’avais proposé.
Vous maniez très bien les médias, savez choisir les sujets qui auront une résonnance dans le public, ou lâcher la petite phrase qui fera les gros titres.
Oui, vous avez raison. Je fais souvent de nouvelles propositions qui provoquent une discussion publique.
Cette communication induit logiquement des contre-attaques.
Quand on provoque, il faut être conscient que l’on sera attaqué. Par exemple, la veille du 1er Août, j’ai déclaré que les baillis modernes, c’étaient ces experts et ces professeurs qui veulent remplacer aujourd’hui notre droit suisse par le droit international. C’était une provocation. Mais, je ne savais pas si ça allait prendre. Je me suis dit ce jour là que ma déclaration passerait soit inaperçue, soit se révélerait une petite bombe. Le 1er Août, quand j’ai entendu que Madame Calmy-Rey avait répondu - elle a dit que déclarer que le droit international était en train de supplanter notre droit était aussi insensé que de prétendre avoir vu le monstre du Loch Ness dans le lac des Quatre-Cantons -, je me suis dit: ça a marché!
Mais ce que vous vouliez, c'était voler la vedette à Madame Calmy-Rey, la présidente au Grütli?
Non. Je n’ai pas pensé à Madame Calmy-Rey. Je ne provoque jamais pour blesser quelqu’un, mais pour faire sortir des problèmes que l’on veut cacher. Le 1er Août personne ne voulait comprendre le problème. Beaucoup de personnes l’ont nié. Mais dans ces cas c’est le scénario normal. Plus tard, grâce à la contradiction des experts en droit, un débat s’est développé. Il ne s’agit pas de savoir si le droit international est une bonne chose. La question est : qui définit le droit dans notre pays ? Est-ce le Parlement ? Sont-ce les Suissesses et les Suisses ? A qui appartient cette compétence ?
Pensez-vous qu’il existe des cas où le droit international peut avoir une primauté sur le droit suisse?
Il y a des droits fondamentaux internationaux qu’il faut respecter, mais malheuresement nos institutions interprètent trop souvent le droit international de manière très extensive pour freiner un développement du droit interne.
Mais vous remettez par exemple en cause la Convention européenne des Droits de l’Homme?
Il faut respecter les articles centraux comme par ex. l’interdiction de la torture, bien évidemment. Sur ce plan là, le droit international casse le droit suisse. Mais, dans la Convention des Droits de l’Homme, il y a également beaucoup d’articles généraux. Après ce sont des juges ou des professeurs de droit qui décident à leur guise si une loi adoptée par les instances prévues par notre Constitution, le Parlement ou le peuple, est compatible ou non. Ils le font souvent avec trop de légèreté.
Avez-vous un exemple?
En Suisse, le mariage par suppléance n'est pas reconnu, afin de protéger les partenaires, surtout les femmes. Un réfugié égyptien s’était fiancé dans son pays avec une jeune fille de 15 ans. Puis, il est parti pour la Suisse et il ne l’a plus revue pendant quatre ans. C’est le père du réfugié qui a contracté ensuite le mariage par suppléance, le réfugié ne pouvant pas retourner en Egypte. Mon département a refusé la demande de réunification du couple pour des raisons formelles. Le tribunal a reconnu la demande considérant que le mariage conclu par procuration ne heurte pas manifestement l’ordre public suisse si les époux sont considérés comme mariés de plein droit à l’étranger et que leurs représentants ont été dûment autorisés. Doit-on alors admettre généralement les mariages par suppléance et peut-être une fois également les mariages forcés ou arrangés?
La polémique est née suite à l’absence de droit de recours dans l’initiative sur la condamnation à vie des délinquants sexuels. Ce qui est en contradiction avec la Convention.
Attention! Dans cette affaire qui dit que ce texte est contraire à la convention? Il s’agit à nouveau d’une interprétation problématique de quelques experts du droit. Le gouvernement - je n’étais pas encore au Conseil fédéral - et le parlement ont accepté cette initiative, tout en recommandant au peuple de voter non. Mais la majorité a finalement dit oui. A présent, la commission parlementaire vient dire que le texte est contraire à la Convention des Droits de l’Homme et ne veut donc pas appliquer l’article constitutionnel voulu par le Peuple et les Cantons. Ça ne va pas !
Le peuple peut-il se tromper?
Je ne prétends pas que la voix du peuple, c’est la voix de Dieu. Mais je remarque que depuis 1848, aucun scrutin populaire n’a été à l’encontre des droits fondamentaux. Le peuple n’est pas plus bête, ni plus mauvais que les parlements. A ma connaissance, la démocratie directe exercée dans un pays évolué comme la Suisse n’est responsable d’aucune atrocité dans le monde.
Plutôt que de subir ce droit international, adhérer à l’Union européenne nous permettrait de participer à l’élaboration des textes, comme à l'ONU?
En tant que petit pays, vous ne participez qu’un tout petit peu. Même l’Allemagne souffre. L’ancien président Roman Herzog avait dit que plus de 80% des lois allemandes n’étaient plus faites en Allemagne par les institutions prévues dans la constitution, mais par les organes de l’UE.
Vous donnez toujours l’impression que le droit international est à craindre. Il peut être positif, notamment dans un domaine qui vous concerne: la sécurité informatique.
Moi, je dénonce les problèmes, pas les choses qui vont bien. Evidemment qu’il faut régler certaines choses au niveau international. Je suis le premier à relever le fait que certains pays manquent de lois pour, par exemple, traquer les cyberpédohiles, ce qui entrave la collaboration internationale.
Ne trouvez-vous pas que dans l’affaire de la disparition d’Ylenia, la Suisse a aussi montré que la coordination policière cantonale, et celle avec l’étranger, était très insuffisante?
Non, au contraire. L'affaire Ylenia a demontré que la coopération intercantonale et internationale fonctionne très bien, notamment grâce aux canaux exploités par fedpol et Interpol.
Renvoyer des délinquants étrangers ou des demandeurs d'asile déboutés implique des accords de rapatriements. Allez-vous par exemple vous rendre en Afrique pour les négocier?
Nous en avons déjà signés beaucoup, plus de quarante, dernièrement avec l’Algérie, c'est important.
Sans en parler?
Nous avons préféré ne pas en parler. Ces pays n’aiment pas faire savoir qu’ils acceptent le retour de ressortissants dans le cadre de renvois forcés.
Avez-vous le sentiment d'être davantage controversé en Suisse romande?
Certainement. En Suisse romande, on ne me connaît pas bien. Le français n’étant pas ma langue maternelle, il m’est difficile d’aller à la télévision et à la radio. Je me suis aussi fait connaître en luttant plus ou moins seul contre l’EEE, alors que la Romandie y était favorable. Je me souviens en 1992, lors d’un discours à l’Université de Fribourg, des étudiants avaient placardé des affiches qui disaient « c’est le diable qui vient ». Je n’étais plus un adversaire politique, mais un véritable ennemi.
Vous aimez aussi bien ce rôle de victime.
Non, non. Je ne suis pas un masochiste, mais il faut supporter ces attaques si on veut se dédier à la cause. Beaucoup d’adversaires romands ne veulent pas discuter sur les problèmes politiques, mais veulent me rendre détestable, en disant : il est un Suisse allemand, un Zurichois, un industriel international. Il est riche, millionnaire, milliardaire!
Mais: vous l’êtes...
Oui, c’est juste. Si l’entreprise est bien dirigée, l’entrepreneur devient riche. Vous constaterez que les personnalités qui ont avis tranché, qui font bouger les choses, sont forcément controversées. Souvenez-vous de Winston Churchill ou de Margaret Thatcher. Ainsi, je peux compter sur de farouches opposants comme les socialistes. C’est normal.
Vous avez aussi des adversaires à droite.
Oui, il y en a. C’est pour d’autres raisons. Ces dernières années, l’UDC a gagné beaucoup de sièges au détriment des autres partis bourgeois. Ils ne sont pas des ennemis, mais des concurrents.
Craignez-vous de ne pas réélu?
Non, mais si la majorité du parlement ne veut plus de moi, si elle ne veut plus d’un homme fort au gouvernement, si elle rejette la politique de l’UDC, mon parti et moi-même iront dans l’opposition. Le parti et le groupe l’ont déjà décidé. Je continuerai à faire de la politique.
Ne ressentiriez-vous pas alors une terrible humiliation?
Non. Je ne le vois pas comme ça. Le mandat de conseiller fédéral est pour moi une obligation et pas une carrière.
Les attaques de gens qui ne vous veulent plus au Conseil fédéral se multiplient: vous blessent-elles?
Ça ne me fait rien. Que cherchent-ils? Quelqu’un de plus faible. Je n’ai encore jamais entendu: “Blocher n’est pas capable”. Ils ne craignent que ma force et celle de mon parti.
Ils disent surtout que vous ne respectez pas la collégialité. Que vous critiquez le droit Suisse à l’étranger...
Ah cette histoire! Sur la norme pénale antiraciste, j’ai dit exactement la même chose à Ankara que ce que je disais en Suisse depuis au moins une année.
Mais ce n’est pas du tout la même chose de le dire comme ministre de la Suisse en Turquie.
Vous préféreriez que je mente quand je suis à l’étranger? Que je dise à l’étranger le contraire de ce que j’affirme en Suisse ?
Christoph Blocher, finalement, êtes-vous le mouton noir du Conseil fédéral?
Pour certains, c’est sûr (rires). Les socialistes, surtout, sont contre moi. Ils ont fait la même affiche que l’UDC, sauf que cette fois le mouton noir qui doit partir, c’est moi. Pour l’UDC, le mouton noir, c’est le délinquant étranger. Alors, la question se pose : qui peut rester en Suisse ? Les électrices et les électeurs auront le choix.