Pourquoi avez-vous accepté votre élection au Conseil fédéral? "Pour sauver le siège de l'UDC"
Le Matin, Nathalie Ducommun et Peter Rothenbühler
Le Matin: "Un documentaire diffusé le 5 mai prochain sur la TSR met le feu aux poudres. Qui est Eveline Widmer-Schlumpf: ange ou démon?"
Madame la conseillère fédérale, qui êtes-vous vraiment: La victime d’une cabale de l’UDC ou une femme de pouvoir, calculatrice et déterminée?
Je n’ai jamais tenu le rôle de la victime, j’ai simplement dû me taire pendant 100 jours. Et je suis quelqu’un qui se définit plus volontiers à travers des sujets politiques que par rapport à ma personne. Je n’aime pas parler de moi.
Mais depuis, la sortie d’un documentaire sur la télévision alémanique, votre parti vous accuse d’être une menteuse, vous êtes obligée de réagir.
Le documentaire a été diffusé le 6 mars, je l’ai vu le 7, et je me suis dit: «C’est horrible la manière dont les choses sont présentées, ce n’est pas du tout la réalité!» Mais nous avons décidé de ne pas réagir. A posteriori, on peut toujours s’imaginer d’autres scénarios. C’est un fait que, pendant plusieurs jours, ce film n’as pas suscité de réaction. Ensuite l’avalanche est tombée: on m’accusait, sur la base de certaines images tendancieuses, d’avoir comploté avec la gauche.
Le 5 mai, le documentaire sera diffusé sur la Télévision romande, il y aura une deuxième avalanche. Dites-nous enfin la vérité!
Je l’ai fait! J’ai toujours répondu à toutes les questions et je continuerai à le faire. Ce que je ne comprends pas, c’est que, dans un premier temps, on a accepté mes propos. Et ce n’est qu’après la diffusion de ce film que les choses ont pris une nouvelle tournure.
Avant le mois de décembre, avez-vous eu des contacts avec votre parti ou un autre au sujet de votre candidature au Conseil fédéral?
Non, aucun. Mon nom a été évoqué par un journal romand fin octobre. Je m’en souviens très bien, j’étais en séminaire avec mes chefs de service. Je reçois le SMS d’un collaborateur qui me dit: "Que se passe-t-il? Les médias me demandent si tu es candidate au Conseil fédéral!" J’ai dit que cette question ne se posait pas.
Imaginiez-vous que Blocher ne serait pas réélu?
Non, pas une seconde! Jusqu’au samedi avant l’élection du 12 décembre, je n’ai rien entendu à ce sujet. Le 5 décembre, à la fête de Christoffel Brändli à Landquart (GR), pour sa présidence du Conseil aux Etats, tous les membres influents du parti étaient là, personne ne m’a interpellé à ce sujet. J’ai même lu que l’UDC grisonne était impliquée dans la préparation à l’élection du 12 décembre. Ça devient compliqué! Tout le monde raconte tout et n’importe quoi.
L’ancien président de l’UDC Ueli Maurer affirme qu’il a tenté de vous joindre avant l’élection et que vous n’avez pas répondu.
Ce qui me surprend, c’est que Ueli Maurer dit dans le documentaire que j’ai collaboré avec la gauche et, plus tard, dans le journal NZZ am Sonntag, il affirme qu’il ne peut pas en être sûr. D’abord, il a dit qu’il n’a pas réussi à me joindre le jour de l’élection. Moi je peux prouver que j’ai eu une longue discussion avec lui. Depuis, il a changé de version. L’UDC suisse aussi est contradictoire. Dans un premier temps, je devais démissionner parce que j’avais trompé mon parti. Aujourd’hui, je devrais partir parce que je ne défendrais pas ses positions politiques.
Même si tout s’est passé comme vous le dites, au niveau symbolique, vous êtes celle qui a aidé à tuer le père du parti en acceptant votre élection.
Pas du tout, c’est totalement faux! J'ai des témoins. Avant d’accepter mon élection, j’ai rencontré à Berne l’ancien président du parti Ueli Maurer et d’autres membres de la direction du parti. Ma première question a été: "Comment voyez-vous la situation? Si je dis non, est-ce que Blocher sera élu?" Et nous étions tous de l’avis qu’il ne serait probablement pas élu. Du coup, il paraissait presque certain que l’UDC allait perdre son deuxième siège au conseil fédéral au profit du PDC.
Donc vous avez aidé à sauver le siège UDC?
Tout à fait. C’est ma conviction. Je ne suis pas responsable de la non-réélection de Christoph Blocher. Indépendamment de la question de savoir qui lui succèderait, les Chambres fédérales ne voulaient pas le réélire. Je comprends très bien la frustration et la déception de M. Blocher et de ses amis. Mais je ne comprends pas leur réaction par rapport à moi.
Cette réaction vous a surprise?
Je ne l’aurais jamais anticipée. Moi, sur la base de ma discussion avec mon parti, j’en étais au siège UDC à sauver! J’ai d’ailleurs reçu beaucoup de messages de membres du parti qui me lançaient: "Accepte cette élection, sauvons les deux sièges!" Très peu de gens en Suisse auraient pu prévoir ce qu’il s’est passé depuis.
Sauver le siège d’accord, mais vous saviez bien aussi que c’était votre dernière chance de devenir conseillère fédérale. Vous en aviez envie, non?
Non.
Mais c’était bien votre but d’accéder au Conseil fédéral un jour.
Non!
On ne vous croit pas…
Je sais, mais c’est comme ça. Tout le monde ne fonctionne pas à l’envie. Après neuf ans à la tête du Département des finances des Grisons et 4 années au Conseil de banque de la Banque nationale, conseil dont j’assumais la vice présidence en 2007, je m’imaginais poursuivre mes activités dans le secteur de la finance. Mon nom était d’ailleurs avancé pour la présidence de la banque cantonale des Grisons.
Ça, c’est le plan B, mais le plan A, pour tout politicien qui réussit, c’est devenir conseiller fédéral! Surtout quand on a déjà eu un papa qui est passé par là, non?
Non, le fait que mon père a été conseiller fédéral aurait pu me dissuader.
Vous vous disiez que vous n’atteindriez jamais son niveau?
Comme ce n’était pas mon but, je n’y pensais pas. Je ne me suis jamais comparé à qui que ce soit. J’ai toujours fait mon chemin toute seule. Je ne peux pas me comparer à un homme qui a occupé cette position, je suis une femme. J’ai avancé sur deux fronts dans ma vie. Je suis mère et épouse, et, à côté, à plein-temps au travail! C’est une situation qu’un homme ne pourra jamais vivre.
Mais être une "fille de…", c’est un avantage ou un inconvénient?
Ni l’un ni l’autre. Je me suis efforcée de m’émanciper très tôt en tant que femme. Quand j’étais candidate au Conseil d’Etat des Grisons on a dit "c’est la fille de…" Après deux mois, personne ne m’en a plus reparlé.
Mais papa peut vous donner des conseils, non?
Non! (Rires) J’ai coupé le cordon familial tôt, je suis partie étudier à Zurich. Je n’ai jamais rien fait publiquement avec mon père, j’ai toujours posé cette limite. Ma génération de femmes a toujours dû justifier pourquoi elle travaillait. Moi je voulais l’assumer. Mes filles aussi: elles ne veulent pas être identifiées à travers de moi. Elles sont indépendantes.
Parlons politique: vous avez dû décevoir vos nouveaux fans avec un programme très UDC?
Je ne travaille pas pour faire plaisir à qui que ce soit. Je cherche des solutions, voilà tout. Il y a des domaines où je suis très clairement sur la ligne de l’UDC, et d’autres où mon expérience m’empêche de partager le même avis. Par exemple, sur les questions de famille et de société. En tant que mère qui travaille, j’ai appris à quel point la conciliation est difficile sans infrastructures. Moi, je n’ai pas eu de problème parce que j’avais la chance de vivre près d’une amie à qui je pouvais confier mes enfants. Mais tout le monde n’a pas ce privilège. C’est la vie qui forge vos convictions, pas seulement un programme de parti.
Mais sur la question des étrangers, vous, la spécialiste des finances, n’avez ni l’expérience ni de compétences particulières.
C’est faux. Lorsque l’on siège dans un collège, comme je l’ai fait aux Grisons, un canton qui compte 20% d’étrangers, on a affaire à la question. Ici, j’ai identifié des points qui restaient à résoudre. Le but est d’éclaircir au maximum les critères pour éviter que des décisions arbitraires ne se prennent en matière de naturalisation ou de renvoi des étrangers.
Avez-vous besoin de prouver à votre parti que vous êtes dure sur la question des étrangers?
Je ne veux rien prouver à personne. Je m’engage à ce que les règles que nous avons établies soient appliquées correctement. Aujourd’hui toutes les mesures prévues par la loi sur l’asile et les étrangers ne sont pas appliquées dans les cantons, c’est un problème. Sur ce point, je suis très rigoureuse: les étrangers qui violent nos règles doivent être sanctionnés. Et cela aussi par respect pour les étrangers bien intégrés chez nous et qui se comportent correctement. Ce sont d’ailleurs les premiers à le dire: "C’est dans notre intérêt que vous sévissiez contre les tricheurs et ceux qui violent les lois!"
Cela vous énerve que l’on surinterprète tout ce que vous dites?
Je me suis habituée. Quand je renonce à aller au Sechseläuten à Zurich, on dit que j’ai peur. Alors que je me promène toujours toute seule, au grand dam de mes collaborateurs! La protection rapprochée, je ne connais pas.
Avez-vous réussi à prendre du plaisir à travailler durant ces cent jours?
Oui, avec mes collègues du Conseil fédéral, avec les parlementaires, comme avec mes collaborateurs, ça se passe très bien. Je crois que j’arrive à bien faire mon travail. Je sais aussi faire abstraction des émotions que suscitent les attaques et les insultes. Je l’ai appris en tant que mère. Quand on rentre à la maison pour s’occuper de ses enfants, on ne pense plus à ce qu’on a fait dans la journée, on "switche". Peut-être les hommes ne savent pas faire cela. Ou moins bien.
Au Conseil fédéral, il y a eu des guerres d’ego entre Couchepin et Blocher notamment. Les femmes gèrent-elles mieux leur ego?
Tout ce que je peux dire c'est que les trois femmes du Conseil fédéral s’entendent très bien. Nous nous rencontrons aussi en privé, nous mangeons ensemble. Nous pouvons être très dures dans le conflit politique, mais jamais sur le plan personnel. Et quand on sait faire ça dans un collège gouvernemental, on gagne.
Vous sentez-vous plus sereine aujourd’hui?
La situation est tendue. J’ai appris à m’acclimater. Parfois je me dis: "Je n’ai pas le choix, je dois passer par là."
Et le soir, seule dans votre hôtel, vous pleurez?
(Rires) Non. Mais il y a des moments où je suis fatiguée et je me stimule en me disant tout simplement: "C’est comme ça, je dois passer par là, c’est comme ça."
Vous avez dit que la campagne contre vous blessait votre maman. Vous culpabilisez de lui faire vivre cela?
Oui, je l’appelle très souvent. Nous sommes trois sœurs qui avons grandi avec ma mère. Elle était toujours à la maison, et toutes les trois avions une relation très intensive avec elle. Nous ne sommes plus que deux car j’ai perdu une sœur dans un accident . Et notre relation avec ma mère est d’autant plus proche. Ma mère souffre, elle se réjouit avec moi. Et moi, c’est la même chose: lorsque mes enfants ont un examen à passer, c’est horrible, j’aimerais y aller à leur place!
Vous êtes musicienne. Le morceau qui illustre votre vie depuis le 12 décembre, c'est "Je ne regrette rien", de Piaf?
Oui, ça a toujours été l’une de mes chansons préférées. Jeune fille, j’ai passé trois mois en France, j’ai écouté tout Brel et Piaf. Surtout cette chanson "Rien de rien, non, je ne regrette rien…"