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Publié le 24 mars 2012

Simonetta Sommaruga, une pianiste au Palais

24 heures, Claude Ansermoz

Aupays des si…, Simonetta Sommaruga aurait été Lucia di Lammermoor, cette noble écossaise que son frère, ruiné, voulait marier de force. La conseillère fédérale l’avoue, «dans une autre vie peut-être, je pourrais être cantatrice. Je suis prise par l’émotion quand je vais à l’opéra. Je finis toujours par pleurer. Surtout quand c’est une femme qui chante. » Début mars donc, en écoutant le chef-d’œuvre de Gaetano Donizetti au Stadttheater de Berne, les larmes ont coulé. Mais la ministre de la Justice a beau avoir conservé ses mains délicates de pianiste, elle tient désormais la baguette. A la voix douce, régulièrement interrompue par un petit rire en cascades, répond ce regard gris, bleu, franc, ferme et décidé. Pour souligner chaque mot, une gestuelle, élégante, précise, chirurgicale, digne d’un chef d’orchestre. Entre la fiction et l’action, elle a choisi.

Le château du pouvoir est dans l’aile ouest du Palais fédéral. Dans un bureau rectangulaire pas tout à fait comme les autres. Quatre murs blancs et un parquet en bois qu’il a fallu personnaliser. Pour succéder à Christoph Blocher et Eveline Widmer-Schlumpf, la locataire du Département fédéral de Justice et Police a d’abord pris son temps. «Je n’ai pas tout de suite voulu tout chambouler. L’endroit avait connu beaucoup de changements en quelques années. » Simonetta Sommaruga, qui sait que son bail ici est limité, s’est fait prêter trois œuvres, «parce que mon mandat, je le vois aussi comme un prêt. C’est un honneur et une responsabilité. Mais je sais qu’à un moment donné, je vais le rendre. Et cela me va très bien comme ça. »

Pas de journée sans lecture

Dans son dos, il y a un grand format gris de Franz Gertsch: «Un tableau tranquille qui me permet de prendre de la distance, qui m’ouvre un horizon. ». En face, la toile de Heinz Mollet est plus vive, «avec du rouge, pour me donner beaucoup d’énergie». Enfin, au sol, Dreiweib, une sculpture de Rudolf Blättler représentant trois femmes dos à dos, les bras plaqués au corps. «C’est l’art qui m’a formée, je viens de là. Il y a par exemple toujours eu des milliers de livres autour de moi. Aujourd’hui encore… Il est exclu que je m’endorme sans lire quelques pages d’un roman. Une journée sans lecture est une journée perdue. »

Car la Bernoise, pianiste de formation donc, a gardé une âme d’artiste. «C’était ma profession, des années durant. Je ne peux toujours pas m’imaginer une vie sans musique. Quand je rentre le soir, cela me permet de remettre les choses dans le bon ordre. J’ai un piano à queue mais j’ai aussi un modèle électronique. Je mets des écouteurs pour ne pas déranger les voisins. Surtout si je joue après minuit. Rien de tel qu’un prélude ou une fugue de Bach pour relativiser. J’y trouve aussi de l’inspiration, pour remettre en contact l’intellect et les émotions. J’y puise également une certaine forme de spiritualité. » Interrogée sur son rapport à la religion, elle répond: «J’ai tellement prié pendant mon enfance que je pense que cela suffit encore pour un moment. »

Au petit jeu de la comparaison entre sa fonction actuelle et celle de sa jeunesse, elle poursuit «Il y a de la créativité et de la complexité dans le piano comme dans la politique. La musique de chambre m’a par exemple appris à écouter les autres tout en laissant cours à mes propres impulsions. Dans ces petits ensembles, le piano fait office de régulateur, palliant les éventuelles erreurs des autres. Cela donne des responsabilités et j’aime ça. Dans le même temps, le répertoire pour les solistes est énorme. En politique aussi, parfois, vous êtes seuls avec un certain pouvoir. Mais, le plus souvent, au gouvernement, on aboutit ensemble à un résultat bien meilleur que si on avait joué sa partition en solo. Et je peux vous garantir que les bonnes séances du Conseil fédéral, ça existe. Même si ce n’est pas tous les mercredis. Et puis, en politique, contrairement au concert, vous avez parfois une seconde chance. En politique, il n’y a pas de problème qui soit plus complexe qu’une fugue de Bach à quatre voix. »

En y regardant bien, il y a un troisième tableau dans ce bureau. Une fenêtre de laquelle elle voit sa maison, nichée au creux de la colline du Gurten, au bout d’un chemin pentu où les voitures n’arrivent pas. «J’ai choisi cet endroit à cause de son jardin», précise la résidente de Köniz. Une envie verte qui vient de la mère. «C’était une passionnée, mais elle a eu l’intelligence de ne pas me forcer, de me laisser cette liberté. Pour être honnête, c’est plutôt mon mari (ndlr: l’écrivain Lukas Hartmann) qui s’occupe des pommes ou des cerises. Mais je garde une certaine frénésie pour les pommes de terre; mettre les mains dans la terre pour les arracher. J’ai alors l’impression d’être une chercheuse d’or. Et je fonce directement à la cuisine pour les apprêter. J’aime aussi cueillir les mûres ou les framboises lorsqu’elles sont encore chaudes de soleil. C’est comme un souvenir d’enfance indélébile que l’on cherche à revivre. »

En bandoulière, un puissant rapport à la nature: «Je ne suis bien ni dans l’air ni dans l’eau, mais je suis profondément terrienne. C’est mon élément. Je suis une urbaine qui revendique ses racines villageoises. Avec un pied en ville et un autre dans la campagne. Quelques pas dans le jardin peuvent suffire à me ressourcer. Je n’aime pas seulement planter et récolter, mais aussi cuisiner. J’adore manger. »

Et déguster. Pour terminer, on retourne en Ecosse. Car Simonetta Sommaruga voue une admiration aux whiskies et possède une belle collection de single malts: «J’aime surtout ceux qui sont iodés ou tourbés. Leur côté salin et fumé. Avec le même produit de base, je suis sidérée que l’on puisse arriver à une telle diversité. »

Biographie

14 mai 1960 Naissance à Sins (AG),
troisième d’une fratrie de quatre enfants.
1968 Premières leçons de piano.
1984 S’installe à Fribourg où elle donne des cours de piano et occupe le poste d’organiste à l’église Saint-Jean.
1986 Entre au Parti socialiste, mais échoue à l’élection au Grand Conseil fribourgeois.
1991 Elue au Conseil général de Fribourg, déménage à Ueberstorf.
1993 Directrice de la Fondation pour la Protection des Consommateurs. Présidente entre 2000 et 2010.
1998 Conseillère municipale (exécutif) de la commune de Köniz (BE) jusqu’en 2005.
1999 Elue au Conseil national, puis, quatre ans plus tard au Conseil des Etats.
2001 Cosigne le manifeste du Gurten pour un Parti socialiste «progressiste».
2009 Membre de la Fondation Slow Food Suisse.
2010 Election au Conseil fédéral.