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Publié le 2 juillet 2011

Sommaruga: "La crédibilité de notre politique migratoire est en jeu"

Tribune de Genève, Romain Clivaz, Fabian Muhieddine

Tribune de Genève: "C'est une Simonetta Sommaruga sereine qui nous a reçus hier à Berne. Pourtant, la cheffe du Département de justice et police (DFJP) subit le feu nourri des cantons et des partis politiques sur le dossier de l’asile. Et sa tentative d’apaiser le climat autour de la mise en œuvre de l’initiative sur le renvoi des étrangers criminels a échoué. Qu’importe. La socialiste reste fidèle à sa méthode: calme, rationalité, sang-froid. En témoigne son analyse de la reddition du violeur évadé de la prison de Gorgier (...): 'Je comprends très bien la peur et la préoccupation de la population. Mais il s’agit de ne pas réagir à chaud. Avant d’entreprendre quoi que ce soit au niveau fédéral, il faudra analyser ce qui s’est passé.' Interview."

Il y a peu, tout le monde applaudissait vos initiatives, aujourd’hui, les critiques fusent. Dur retour sur terre?
Il faut préciser les différentes discussions. D’un côté, la réforme de fond avec la création de centres fédéraux pour raccourcir drastiquement la durée des procédures d’asile. Elle est largement soutenue. Tout le monde aimerait même que cela change rapidement. Ensuite, les mesures à court terme. C’est sur ce point que portaient les principales critiques. Les cantons sont sous pression, notamment des communes et de la population. Là, il ne s’agit pas de faire des propositions, mais un travail de terrain.

Les cantons disent qu’il ne se passe rien alors que vous avez multiplié les annonces. N’êtes-vous pas en train de devenir la ministre des promesses non tenues?
Il ne s’agissait pas d’effet d’annonces. J’ai surtout exprimé les problèmes qui se posent aujourd’hui. C’est aussi le rôle d’un ministre que de dire clairement, et à haute voix, ce qui ne va pas.

Tout le monde se renvoie la balle. La crédibilité de notre politique migratoire n’est-elle pas mise à mal?
Je vois là un réel danger. Il faut tout faire pour éviter ces "renvois de balle". La crédibilité de notre politique migratoire est en jeu. Dans ce domaine, nous devons tout faire ensemble. C’est pourquoi j’invite à plus de collaboration avec les cantons et les acteurs concernés. Mais je me rends compte qu’en année électorale, c’est encore plus difficile.

Les cantons vous énervent…
Non. Je suis consciente qu’ils subissent de fortes pressions. Comme conseillère communale à Köniz, j’ai aussi ouvert un abri de protection civile pour les réfugiés du Kosovo. J’ai vu qu’il est difficile de convaincre la population. Les cantons ont le droit de critiquer publiquement, mais ensuite, il faut savoir faire ensemble le travail nécessaire.

Nous sommes bien loin de la crise du Kosovo en 1999. Comment expliquer cette peine à gérer l’augmentation actuelle des réfugiés?
La situation est certes difficile, mais pas catastrophique. La Confédération a effectivement besoin de plus de places de logements, entre 800 et 1500 lits supplémentaires. Ils sont nécessaires pour les cas où il est clair, dès le début, qu’il s’agit de gens qui ont peu de chances d’obtenir l’asile.

Les cantons vous reprochent de n’avoir pas trouvé de lits supplémentaires et d’assumer seuls cette augmentation.
C’est pourquoi j’insiste tellement sur la nécessité de la collaboration avec les cantons. Si chacun commence à dire à l’autre qu’il ne fait pas son travail, rien ne changera.

Le ministre vaudois Philippe Leuba reproche au Conseil fédéral un manque de stratégie en matière de renvoi et d’accords de réadmission.
Je ne suis pas toujours d’accord avec Monsieur Leuba, mais ici je lui donne raison. Nous devons plus investir dans la politique migratoire internationale. La collaboration avec les pays de provenance ne peut pas se limiter à l’exigence de la Suisse d’empêcher l’arrivée des migrants. L’aide au développement est aussi liée. C’est dans notre intérêt que les gens se sentent bien chez eux. Comme ancienne présidente de l’œuvre d’entraide Swissaid, j’ai pu constater la pression familiale énorme sur les hommes et les femmes qui viennent en Europe. Il ne faut pas oublier la dimension humaine de cette problématique.

Reste que les renvois dans de nombreux pays sont impossibles.
Nous avons des accords avec presque tous les pays, hormis certains difficiles comme l’Iran, l’Irak ou encore l’Erythrée… Mais nous poursuivons nos efforts. Je ne peux pas vous promettre que d’ici à 6 mois j’aurai de nouveaux accords clés en main. Je m’engage à investir plus dans cette coopération internationale. Cela passe par exemple par des partenariats migratoires comme celui que j’ai signé avec le Nigeria, ou encore par une gestion intelligente de l’aide au retour.

Plus de la moitié des demandeurs d’asile actuels pourraient être renvoyés grâce à l’accord de Dublin, qui prévoit que si une demande d’asile a été déposée dans un premier pays, la Suisse peut l’y renvoyer. Pourquoi n’est-ce pas le cas?
Tout d’abord, il y a des procédures à respecter. Et concrètement, nous n’avons pas toujours intérêt à effectuer immédiatement un contrôle sur la base de données européennes, l’enregistrement n’ayant pas forcément été fait aussi rapidement. Reste que les "cas Dublin" sont traités en priorité. Et si le système peut certes être amélioré, il fonctionne à l’avantage de la Suisse. Nous avons renvoyé six fois plus de personnes vers les pays signataires de l’Accord de Dublin que nous en avons reprises. Depuis le début de l’année, 1349 "cas Dublin" ont été renvoyés vers des pays partenaires, dont 841 vers l’Italie. Le bilan est donc positif.

Vous avez enterré l’aide au suicide avec l’argument de la liberté individuelle. Préparez-vous une révolution libérale au DFJP?
Je suis une conseillère fédérale socialiste. Et même si les étiquettes m’importent peu, je fais mon travail en harmonie avec mes valeurs et mes convictions que sont par exemple la justice sociale, la justice en général ou encore la tradition humanitaire de la Suisse. Au début, mon parti était un peu critique sur la reprise du DFJP. Je pense avoir entre-temps démontré que les possibilités de concrétiser nos valeurs existent, même si les majorités ne sont jamais acquises.

Avez-vous atterri dans un département piégé et miné?
C’est effectivement un terrain miné, un terrain difficile. Mais le travail est passionnant car il touche les gens. Je suis confrontée à des personnes dans des situations extrêmes: la mort, la séparation, la criminalité. Le défi est particulier: il ne faut pas enflammer les émotions, mais chercher des solutions dans le respect de l’autre.