"Ce sont les besoins de l'économie qui sont décisifs pour l'immigration"
Interview, 26 août 2020: L'AGEFI; Maude Bonvin
L'AGEFI: "Pour la ministre Karin Keller-Sutter, l'adoption de l'initiative pour une immigration modérée ne diminuera pas le chômage, elle le renforcera."
En quoi l'initiative pour une immigration modérée est-elle mauvaise pour les PME?
L'initiative demande la fin de la libre circulation des personnes mais elle risque d'entraîner la chute de tous les accords bilatéraux 1, qui assurent à nos entreprises un accès pratiquement direct au marché européen. Les PME seraient frappées de plein fouet: deux tiers des PME sont actives à l'international et une sur trois fait plus de la moitié de son chiffre d'affaires à l'exportation. Concrètement, si les bilatérales 1 tombent à cause de la clause guillotine la perte de l'accord sur les obstacles techniques au commerce serait particulièrement douloureuse pour les petites entreprises. Elles sont souvent mal armées pour faire certifier à double les produits qu'elles veulent exporter dans l'Union européenne (UE). Et pour revenir à l'accord sur la libre circulation des personnes lui-même, il faut bien voir que le manque de main-d’œuvre qualifiée - qui se renforce avec le vieillissement de la population suisse - frappe tout autant les PME que les grandes sociétés. Les PME ont un intérêt vital à pouvoir recruter sans bureaucratie dans d'autres pays européens les spécialistes qu'elles ne trouvent pas en Suisse.
Que répondez-vous aux partisans de cette initiative qui soutiennent que la Suisse doit pouvoir elle-même gérer son flux de travailleurs étrangers?
Je leur réponds que nous gérons déjà notre immigration. En ce qui concerne l'UE, les personnes qui viennent vivre chez nous doivent remplir des conditions très précises: il faut avoir un travail ou être membre de la famille d'une personne qui travaille - et être assuré. Quant aux pays hors de l'UE, le nombre de permis de séjour est strictement contingenté et réservé à des spécialistes qu'on ne trouve ni en Suisse, ni dans l'UE. Ce n'est pas ce que j'appelle du laisser-faire. Et vous savez, au final, ce sont les besoins de notre économie qui sont décisifs pour l'immigration. C'était déjà le cas lorsque nous avions un système de contingents avant la libre circulation des personnes et c'est encore le cas aujourd'hui.
Les partisans de cette initiative l'affirment: leur texte n'interdit nullement aux travailleurs étrangers de venir en Suisse, y compris le personnel soignant. Dès lors, pourquoi refuser cette initiative?
Je vous retourne la question: pourquoi l'adopter? Les initiants eux-mêmes admettent que la Suisse aura toujours besoin de main-d’œuvre étrangère. C'est un jeu à somme nulle concernant le volume de l'immigration. Mais un jeu très risqué, qui met en péril les accords bilatéraux qui règlent nos relations avec l'UE, notre principal partenaire commercial.
Les défenseurs de l'initiative estiment aussi que l'on peut très bien vivre avec des contingents, que leur rétorquez-vous?
Les contingents sont un système lourd, à la fois pour les employeurs et pour l'administration. Ils sont applicables pour compléter la main-d’œuvre européenne avec quelques spécialistes venus de pays plus lointains. Mais on ne peut pas souhaiter que les entreprises doivent passer par une procédure bureaucratique pour chaque engagement. Et encore une fois: il faut se souvenir que nous n'avions pas moins d'immigration avec le système des contingents qu'aujourd'hui.
Que diriez-vous à un chômeur qui serait tenté de voter oui à cette initiative?
Une adoption de l'initiative ne fera pas diminuer le chômage en Suisse, elle le renforcera! Je comprends très bien les craintes suscitées par la crise du coronavirus, qui a durement frappé nos entreprises. Pour que notre économie puisse retrouver l'excellente santé qu'elle avait avant la pandémie, elle doit pouvoir s'appuyer sur des relations stables avec l'UE. Ce n'est vraiment pas le moment de se lancer dans des expérimentations périlleuses.
La protection des salaires est menacée par l'accord institutionnel avec Bruxelles, dire oui à cette initiative n'est-ce pas une manière de protéger nos salaires?
Soyons très clairs: nous votons le 27 septembre sur l'avenir de nos relations avec l'UE. Voulonsnous poursuivre sur la voie bilatérale, oui ou non? La question de savoir si nous voulons encore un accord-cadre et ce qu'il doit contenir ne pourra être réglée qu'ensuite. Et le peuple pourra, le cas échéant, à nouveau se prononcer, en toute indépendance. Dire non à l'initiative de limitation, ce n'est pas dire oui à un accord-cadre. Et à ceux qui s'inquiètent pour le niveau des salaires en Suisse, je rappelle que l'initiative de limitation met en danger la protection des salaires mise en place comme mesure d'accompagnement à la libre circulation des personnes. C'est notamment la raison pour laquelle les syndicats combattent cette initiative, au côté des employeurs.
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